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Charlie Hebdo, « séparatisme » et stigmatisation des musulmans : en France, l’islamophobie se porte merveilleusement bien

Le procès des attentats de 2015 à Paris contre Charlie Hebdo, des policiers et une supérette juive, qui s’est ouvert mercredi dernier, ne semble pas être l’occasion en France d’un débat apaisé sur la liberté d’expression et le fait religieux
Prière de l’Aïd al-Adha dans la mosquée Maryam à Caen, dans le nord de la France, le 31 juillet 2020 (AFP)
Prière de l’Aïd al-Adha dans la mosquée Maryam à Caen, dans le nord de la France, le 31 juillet 2020 (AFP)
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En parallèle du procès des attentats contre l’hebdomadaire Charlie Hebdo, ce dernier a commandé un sondage à l’IFOP « afin de mieux cerner l’état de l’opinion sur les combats menés par le journal satirique ces dernières années [liberté d’expression, critique des religions, primauté des valeurs républicaines sur les préceptes religieux…] mais aussi le regard que les Français de diverses confessions portent sur les auteurs de la tuerie qui décima alors sa rédaction », selon les terme de l’institut de sondage.

D’après cette enquête, « la proportion de Français musulmans n’exprimant pas de condamnation à l’égard des assassins de Charlie Hebdo est donc deux fois supérieure [18 %] à la moyenne nationale [8 %] ».

Toujours selon ce sondage, « 41 % des musulmans déclarent qu’ils n’auraient pas participé à la minute de silence organisée en hommage aux journalistes victimes de l’attentat contre Charlie Hebdo, soit une proportion deux fois supérieure à celle mesurée chez l’ensemble des Français [20 %] ».

« Au revoir, ciao, ça fera plaisir à tout le monde »

Mais surtout, l’enquête affirme que « les musulmans sont ainsi deux fois plus nombreux [40 %] que l’ensemble des Français [17 %] à faire passer leurs convictions religieuses avant les valeurs de la République, sachant que cette proportion est très largement majoritaire chez les jeunes musulmans de moins de 25 ans [74 %] ».

La députée européenne Nadine Morano (Les Républicains, droite) a réagi sur un plateau télé à ce sondage : « Pourquoi s’infligent-ils de rester en France ? Ils peuvent partir, ils peuvent aller vivre dans un État musulman, où la religion est musulmane. S’ils considèrent que la France, que les lois de la République sont inférieures à leur religion […] ils peuvent partir […]. Il y a plein d’États musulmans qui les accueilleraient avec joie. […] Au revoir, ciao, ça fera plaisir à tout le monde. »

La réaction de la députée semble refléter une bonne partie d’une opinion conservatrice, encouragée par des médias et leaders d’opinion dont le discours est basé sur la banalisation du racisme et de l’islamophobie.

Ainsi, le polémiste Éric Zemmour, deux fois condamné pour provocation à la haine raciale, tient une chronique sur une grande chaîne d’information et peut expliquer en toute impunité que la prétendue hausse de la délinquance en France cet été (tendance démentie par le ministre de la Justice) est provoquée par le fait que « la plupart des jeunes n’ont pas pu aller au bled pour les vacances. En vérité, nous avons vécu le premier été du vivre-ensemble ».

C’est dans cette même ambiance de racisme débridé qu’a aussi éclaté le scandale causé par la publication, dans le magazine de droite Valeurs Actuelles, de dessins représentant la députée de la 17e circoncription Paris Danièle Obono (France insoumise) en esclave, collier en fer au cou. 

Pourtant, des voix tentent de nuancer les résultats de cette fameuse enquête IFOP sur les musulmans de France. Abdallah Zekri, président de l’Observatoire contre l’islamophobie, l’a qualifiée de « bidon » car « elle ne reflète pas la réalité du terrain ».

Sur la chaîne d’informations LCI, Abdallah Zekri a estimé que ce genre de sondages « effraient les Français par des chiffres bidons ».

« Contrairement à l’IFOP, moi je vais dans les mosquées et je ne vois pas une présence aussi nombreuse de jeunes [fidèles] que par le passé », témoigne-t-il.

« Quand on parle avec les jeunes [de confession musulmane] aujourd’hui, ils se plaignent de la stigmatisation, du chômage et de la présence sur les plateaux de télévision de gens qui tapent en permanence sur l’islam sans que des représentants du culte musulman puissent répondre […] c’est cela le véritable problème. » 

Le « séparatisme » selon Macron

Ces nuances peinent à s’imposer dans l’opinion en France, d’autant plus que le président Emmanuel Macron a dédié son discours, vendredi 4 septembre, à l’occasion de la célébration du 150e de la République, à la lutte « contre le séparatisme islamiste ».  

« Il n’y aura jamais de place en France pour ceux qui, souvent au nom d’un Dieu, parfois avec l’aide de puissances étrangères, entendent imposer la loi d’un groupe », a déclaré le chef de l’État français, annonçant qu’« un projet de loi de lutte contre les séparatismes sera présenté dès cet automne ».

Emmanuel Macron a employé cette notion pour la première fois en octobre 2019, sur RTL : « Dans certains endroits de notre République, il y a un séparatisme qui s’est installé, c’est-à-dire la volonté de ne pas vivre ensemble, de ne plus être dans la République, et au nom d’une religion, l’islam, en la dévoyant. »

Ces tendances à instrumentaliser la question de l’islam en France et, plus généralement, les altérités sociales ou culturelles s’intensifient à l’approche de la présidentielle d’avril 2022, où le probable duel Marine Le Pen-Emmanuel Macron obsède la sphère politique française.