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Quand des ex-généraux français appellent au putsch pour empêcher la « guerre civile »

Marine Le Pen a apporté son soutien aux signataires d’une tribune d’ex-hauts gradés issus de la sphère d’extrême droite
La tribune des hauts officiers à la retraite est adressée au président Emmanuel Macron (AFP)
La tribune des hauts officiers à la retraite est adressée au président Emmanuel Macron (AFP)
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Le spectre de la « guerre civile » guette-t-il la France ? Un coup de force militaire est-il prévisible ? Ces interrogations, de prime abord surréalistes, s’imposent pourtant dans le débat en France après la parution, mercredi 21 avril, d’une tribune dans l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs Actuelles, signée par une « une vingtaine de généraux, une centaine de hauts gradés et plus d’un millier d’autres militaires » et adressée au président Emmanuel Macron.

« Si rien n’est entrepris, le laxisme continuera à se répandre inexorablement dans la société, provoquant au final une explosion et l’intervention de nos camarades d’active »

- Militaires français à la retraite

Ces militaires à la retraite dénoncent le « délitement » qui frappe la France et « qui, à travers un certain antiracisme, s’affiche dans un seul but : créer sur notre sol un mal-être, voire une haine entre les communautés [...] Délitement qui, avec l’islamisme et les hordes de banlieue, entraîne le détachement de multiples parcelles de la nation pour les transformer en territoires soumis à des dogmes contraires à notre Constitution ».

« Aujourd’hui, certains parlent de racialisme, d’indigénisme et de théories décoloniales, mais à travers ces termes, c’est la guerre raciale que veulent ces partisans haineux et fanatiques », écrivent ces anciens hauts gradés, qui appellent « ceux qui dirigent notre pays » à « trouver le courage nécessaire à l’éradication de ces dangers ».

« Assez d’atermoiements, l’heure est grave, le travail est colossal ; ne perdez pas de temps et sachez que nous sommes disposés à soutenir les politiques qui prendront en considération la sauvegarde de la nation », soutiennent les signataires.

Mélenchon : « stupéfiante déclaration »

Le ton est aussi menaçant : « Par contre, si rien n’est entrepris, le laxisme continuera à se répandre inexorablement dans la société, provoquant au final une explosion et l’intervention de nos camarades d’active dans une mission périlleuse de protection de nos valeurs civilisationnelles et de sauvegarde de nos compatriotes sur le territoire national. »

Pour rappel, la semaine précédant cet « appel », Valeurs Actuelles avait publié une tribune de l’ancien ministre Philippe de Villiers, titrée « J’appelle à l’insurrection ». Son frère, Pierre de Villiers, ancien chef d’état-major des armées, est cité par certains comme possible candidat à la présidentielle de 2022. Pierre de Villiers avait déjà évoqué en décembre 2020 sa « crainte » d’une « guerre civile » en France.

La tribune a fait réagir une partie de la gauche. Le chef de La France Insoumise (LFI, gauche radicale), Jean-Luc Mélenchon, a fustigé une « stupéfiante déclaration de militaires ».

L’ancien candidat socialiste à la présidentielle de 2017, Benoît Hamon, s’est ému du fait que « [Vingt] généraux menacent explicitement la République d’un coup d’état militaire ». 

Mais cet « appel » des militaires à la retraite a surtout fait rapidement réagir Marine Le Pen, présidente du Rassemblement national (RN, extrême droite). Dans les colonnes du même hebdomadaire, elle s’adresse aux « représentants de toutes les armées et de toutes les spécialités ».

« Je vous invite à vous joindre à notre action pour prendre part à la bataille qui s’ouvre [...] qui est avant tout la bataille de la France », écrit-elle. « Comme citoyenne et comme femme politique, je souscris à vos analyses et partage votre affliction. »

Réagissant à ces événements, la ministre des Armées Florence Parly a considéré sur Twitter que « la politisation des armées suggérée par Madame Le Pen affaiblirait notre outil militaire et donc la France. Les armées ne sont pas là pour faire campagne mais pour défendre la France et protéger les Français ».

Pour la ministre des Armées, « Marine Le Pen joue sur une confusion qui l’arrange : la tribune irresponsable publiée dans Valeurs Actuelles est uniquement signée par des militaires à la retraite, qui n’ont plus aucune fonction dans nos armées et ne représentent qu’eux-mêmes ».

« Bien loin de la stratégie de dédiabolisation tenue assez scrupuleusement, le RN tombe ainsi le masque sur l’illusion d’un parti respectueux des institutions en soutenant des putschistes. Chassez le naturel, il revient au galop. Surtout quand ces gens comptent dans leurs rangs des nostalgiques manifestes de l’OAS [organisation politico-militaire clandestine française proche de l’extrême droite créée pour la défense de la présence française en Algérie] », commente le blog Debunkers, spécialisé dans la vérification des fake news relatives à l’extrême droite.

Mais qui sont justement les auteurs de cette tribune ? Le blog Debunkers apporte des éclaircissements.

D’abord, « la date n’est certainement pas choisie au hasard puisqu’elle survient très exactement le jour anniversaire des 60 ans de la tentative du putsch d’Alger », écrit un des vérificateurs de ce blog.

Le 21 avril 1961, de hauts officiers de l’armée, notamment les généraux Salan, Jouhaud, Challe et Zeller, ont tenté un coup d’État à Alger contre les choix du chef de l’État de l’époque, Charles de Gaulle, concernant l’autodétermination et l’indépendance de l’Algérie.     

Ensuite, le site s’intéresse au principal auteur de cet « appel » : Jean-Pierre Fabre-Bernadac, ex-officier de la gendarmerie, passé un moment par l’infanterie, qui était aussi actif au sein du mouvement des Gilets jaunes en 2018.

Cet ancien gendarme est un habitué de l’antenne de Sud Radio, un média connu pour la promotion des thèses de l’extrême droite et du complotisme.  

Ainsi, par exemple, le 19 avril, Jean-Pierre Fabre-Bernadac déclarait sur les ondes de Sud Radio : « Je crains fort qu’aujourd’hui la situation soit tellement grave que nous allions vers une explosion et peut-être vers quelque chose de plus grave. Je ne dirai pas le mot guerre civile mais ce n’est pas loin. »

« La guerre civile est inévitable »

En mai 2016, Fabre-Bernadac signe un article dans Politique Magazine, intitulé « La guerre civile aura bien lieu » : « Dans une situation explosive, il faut deux protagonistes pour s’affronter. Actuellement nous en avons trois : la population autochtone encore enracinée venant généralement des peuples d’en bas, la masse migratoire communautarisée et souvent islamisée et les ‘‘élites’’ mondialisées et ‘‘boboïsées’’ issues des classes supérieures. La confrontation de ces diverses strates de populations et la lente maturation de ce face-à-face conduit inexorablement à la guerre civile ou au minimum à une intervention de la force armée. »

La guerre civile serait une aubaine pour Éric Zemmour
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« Éric Zemmour explique ainsi depuis longtemps que, pour lui, ‘‘la guerre civile est inévitable’’ en France. Michel Onfray n’est pas en reste qui, parlant du polémiste, s’écrie : ‘‘La France est dans une situation de guerre civile, et l’on n’est plus capable de débattre’’ », rappelle Jean-Pierre Fabre-Bernadac.

Pour Debunkers, « les carrières politiques de ces messieurs [signataires de l’appel paru sur Valeurs Actuelles] sont toutes à l’extrême droite, parfois très violente », dont « beaucoup de proches du Rassemblement national ».

Et dans son analyse, le blog s’interroge sur l’inaction des autorités face à cet appel : « Au moment du vote sur la loi contre les ‘‘séparatismes’’, une inaction du gouvernement montrerait toute l’ampleur du ‘‘deux poids, deux mesures’’ que nous mesurons déjà chaque jour. Ne rien faire, ce serait montrer indubitablement que cette loi ne s’applique qu’aux musulmans (intégristes de préférence, mais pas que), mais aussi à deux, trois chevelus gauchistes, coupeurs d’OGM, des syndicalistes, etc. »