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France : pourquoi Pap Ndiaye dérange

Le nouveau ministre français de l’Éducation nationale, l’historien Pap Ndiaye, subit de frontales attaques de la droite et de l’extrême droite
Le nouveau ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse, l’intellectuel Pap Ndiaye, à paris, le 5 mars 2021 (AFP/Martin Bureau)
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Dès la formation du nouveau gouvernement français, vendredi 20 mai, les attaques en règle de l’extrême droite ont ciblé le fraîchement installé ministre de l’Éducation, l’intellectuel Pap Ndiaye.

Cet universitaire de 56 ans, né en France d’un père sénégalais et d’une mère française, est spécialiste de l’histoire sociale des États-Unis et des minorités. Il est le frère de l’écrivaine à succès Marie Ndiaye et ex-directeur du Musée national de l’histoire de l’immigration. Il succède à ce poste traditionnellement très exposé à Jean-Michel Blanquer.

Sa nomination a suscité, immédiatement, les foudres de l’extrême droite et de certains médias. Marine Le Pen, battue au deuxième tour de la présidentielle face à Emmanuel Macron, a dénoncé un « indigéniste assumé », signe selon elle « de la dernière pierre de la déconstruction de notre pays, de ses valeurs et de son avenir ».

« Emmanuel Macron avait dit qu’il fallait déconstruire l’Histoire de France. Pap Ndiaye va s’en charger », a renchéri l’ancien candidat et ex-polémiste d’extrême droite Éric Zemmour.

De son côté, la nouvelle Première ministre Élisabeth Borne, intervenant en soirée sur la chaîne TF1, a balayé ces accusations « caricaturales » et parlé d’un « républicain très engagé » qui « partage l’objectif d’offrir à nos enfants l’excellence et l’égalité des chances ».

Le leader de La France insoumise, Jean-Luc Mélenchon, a en revanche salué cette nomination : « Une audace, la nomination d’un grand intellectuel, Monsieur Pap Ndiaye. Je partage l’appréciation qu’il a formulée à propos de Monsieur Macron en juillet 2019 : ‘’On peine à discerner une politique ou même un point de vue consistant.’’ »

Pour beaucoup d’observateurs en France, la nomination de cet historien est un « virage à 180 degrés » par rapport à son prédécesseur Jean-Michel Blanquer, qui « a fait de la lutte contre le ‘’wokisme’’ et ‘’l’islamogauchisme’’ un combat personnel à la tête de l’Éducation nationale pendant cinq ans ».

Des médias ont rappelé les positions de M. Ndiaye sur ces deux questions. En juin 2021, il déclarait au magazine M du Monde : « Je partage la cause des militants woke, la lutte pour la protection de l’environnement, le féminisme ou l’antiracisme », tout en nuançant : « Mais je n’approuve pas les discours moralisateurs ou sectaires de certains d’entre eux, je me sens plus cool que woke. »

Et sur la question de l’« islamogauchisme », l’historien avait jugé que ce terme ne désignait « aucune réalité dans l’université », avertissant contre le fait qu’il s’agissait plutôt d’une « manière de stigmatiser des courants de recherche ».

L’autre accusation qui colle à M. Ndiaye est qu’il serait « anti-flic », comme l’affirme le député de droite Éric Ciotti.

En juin 2020, le nouveau ministre de l’Éducation nationale avait déclaré sur France Inter, après le meurtre de l’Afro-Américain Georges Floyd aux États-Unis, que « l’attitude de déni en ce qui concerne les violences policières en France est classique depuis longtemps ».

« Quelque chose est en train de se passer en France », avait ajouté Pap Ndiaye, tout en regrettant que les autorités françaises refusent de faire le parallèle entre les affaires George Floyd et Adama Traoré.

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Dans une interview au Monde, il avait également précisé : « Il existe bien un racisme structurel en France, par lequel des institutions comme la police peuvent avoir des pratiques racistes. Il y a du racisme dans l’État, il n’y a pas de racisme d’État. »

La nomination de Ndiaye a été bien accueillie par le Syndicat national des personnels de direction de l’Éducation nationale, dont le secrétaire national Didier Georges a déclaré : « Le parcours de Pap Ndiaye peut nous rendre peut-être optimistes. [Il] a fait preuve souvent d’empathie et de compréhension à l’endroit des personnels […]. »

Le critique musical Jean-Marc Proust résume bien dans Slate la portée de ces polémiques : « Nous sommes en 2022 et un grand intellectuel est ministre de l’Éducation nationale. Il s’appelle Pap Ndiaye et il est noir. Pour notre confort, il faudrait qu’il augmente les salaires des profs et, surtout, qu’il ne pense plus et qu’il se taise. Il n’en sera rien et c’est heureux : gageons qu’il continuera de penser, d’écrire et de nourrir le débat. Peut-être même qu’il n’oubliera pas d’augmenter les profs. »