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Liban : le chef de la diplomatie quitte ses fonctions après avoir sévèrement critiqué l’Arabie saoudite

La démission mercredi du ministre des Affaires étrangères Charbel Wehbé après des propos critiques envers Riyad fait suite à de fortes pressions exercées par une partie de la classe politique libanaise et certains États du Golfe
Charbel Wehbé au cours de son intervention sur le plateau d’al-Hurra, lundi soir (capture d’écran)
Par
BEYROUTH, Liban

Tout a commencé à Beyrouth sur un plateau de la chaîne de télévision al-Hurra, financée par les États-Unis. Le chef de la diplomatie libanaise, Charbel Wehbé, est interrogé par la présentatrice sur les relations du Liban avec les pays du Golfe. Ces rapports ont connu une grave détérioration depuis la séquestration à Riyad du Premier ministre libanais, Saad Hariri, en novembre 2017, sur ordre du prince héritier Mohammad ben Salmane (MBS).

Depuis cette affaire, le royaume, contraint de libérer M. Hariri en raison des fortes pressions internationales, boude les dirigeants du pays du Cèdre, à qui il reproche leur complaisance avec le Hezbollah pro-iranien, représenté au gouvernement et au Parlement.

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L’autre invité, Salman al-Ansari, est un « analyste politique » saoudien qui intervient en duplex à partir de Riyad. Il tient des propos désobligeants à l’égard du Hezbollah, qu’il qualifie de « terroriste », et du président libanais Michel Aoun ainsi que son gendre, le député Gebran Bassil, qu’il appelle sarcastiquement le « duo comique ».

Les joutes oratoires dérapent. Le ministre libanais prend la défense du Hezbollah, soulignant que ses combattants « ont pris les armes pour protéger la souveraineté du pays et ont libéré le Sud [du Liban] ». 

Il accuse en outre, sans les nommer, les monarchies du Golfe d’avoir financé le groupe État islamique et de l’avoir aidé à s’implanter en Irak et en Syrie. Il fait ensuite allusion à l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul le 2 octobre 2018 et quitte le plateau en colère en lançant à son interlocuteur qu’il n’acceptait pas de « se faire insulter par un bédouin ».

Les détracteurs de Michel Aoun sautent sur l’occasion

La propension des hommes politiques libanais à exploiter le moindre événement dans leurs querelles intestines jette de l’huile sur le feu. Les détracteurs de Michel Aoun s’emparent très vite de cette affaire, en rappelant que Charbel Wehbé était le conseiller diplomatique du chef de l’État avant d’être propulsé par ce dernier à la tête du ministère des Affaires étrangères après la démission de Nassif Hitti, au lendemain de la double explosion au port de Beyrouth, le 4 août 2020.

Le Premier ministre désigné Saad Hariri, en confrontation ouverte depuis des mois avec le président Aoun au sujet de la formation du gouvernement, saisit l’occasion qui se présente.

« Il veut faire d’une pierre deux coups », déclare à Middle East Eye une source politique indépendante ayant requis l’anonymat. « Il espère entrer dans les bonnes grâces de MBS en se posant en défenseur de l’Arabie saoudite et veut torpiller le début de rapprochement entre [Michel] Aoun et le royaume, amorcé il y a quelques semaines. »

« [Saad Hariri] veut faire d’une pierre deux coups. Il espère entrer dans les bonnes grâces de MBS en se posant en défenseur de l’Arabie saoudite et veut torpiller le début de rapprochement entre [Michel] Aoun et le royaume, amorcé il y a quelques semaines. »

- Source politique indépendante

« Le ministre Wehbé ajoute une nouvelle prouesse à celles du mandat [du président Aoun] dans le sabotage des relations libano-arabes, comme si les crises auxquelles est confronté le pays ne sont pas suffisantes. Ces propos ne reflètent pas le point de vue de tous les Libanais, qui souhaitent rétablir de bonnes relations avec les pays du Golfe, » affirme Saad Hariri dans un communiqué.

Les ennemis de Michel Aoun s’en donnent à cœur joie. Les condamnations des propos de Charbel Wehbé pleuvent, assorties d’accusations d’avoir mis en péril la situation de centaines de milliers de Libanais qui travaillent dans les pays du Golfe et dont l’apport à l’économie nationale est crucial en ces temps de crise.

Des médias et de nombreuses figures politiques ou hommes d’affaires expriment la crainte de représailles saoudiennes allant jusqu’à l’expulsion de ressortissants libanais du royaume. Ces inquiétudes sont alimentées par la sévère réaction saoudienne aux propos de M. Wehbé.

Le ministère saoudien des Affaires étrangères « condamne fermement les propos » du ministre libanais et ses « atteintes honteuses au royaume, à son peuple et aux États membres du Conseil de coopération du Golfe ». Le communiqué dénonce des déclarations qui sont « contraires aux usages élémentaires de la diplomatie » et ne reflètent pas « les relations historiques » entre Riyad et Beyrouth.

L’ambassadeur du Liban à Riyad, Fawzi Kabbara, se voit remettre une lettre de protestation, une mesure diplomatique également prise par les autorités des Émirats arabes unis. D’autres pays du Golfe, comme le Koweït et Bahreïn, ainsi que l’Égypte se solidarisent avec l’Arabie saoudite.

Wehbé désavoué par la présidence

Devant l’ampleur des réactions, la présidence libanaise publie un communiqué désavouant le Charbel Wehbé, dont « les propos représentent son propre avis et ne reflètent pas le point de vue de l’État libanais ni du président Aoun ». « Le chef de l’État refuse toute atteinte aux pays amis et surtout à l’Arabie saoudite et aux pays du Golfe », ajoute le texte de la présidence.

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Le chef de la diplomatie libanaise publie deux communiqués pour tenter d’atténuer l’impact de ses déclarations. Dans son mea culpa, il reconnaît avoir tenu « certains propos inappropriés, sous le coup de la colère, en réaction aux insultes inacceptables lancées contre le président Michel Aoun [par l’analyste politique saoudien] ».

Il ajoute que ses propos ne visaient pas à « porter préjudice à des pays ou des peuples arabes amis » et souligne qu’il a déployé tous les efforts possibles pour « améliorer et développer les relations entre le Liban et ces pays sur la base du respect mutuel ».

Mais cela ne suffit pas pour étouffer la polémique. Les critiques s’amplifient et une vaste campagne de solidarité avec l’Arabie saoudite est lancée au Liban. Des dizaines de figures politiques et d’homme d’affaires sont reçus par l’ambassadeur saoudien Walid al-Boukhari, qui dresse une grande tente devant son domicile dans la banlieue est de Beyrouth, dans la pure tradition bédouine.

Vague d’indignation sur les réseaux sociaux

Ce défilé de personnalités suscite une vague d’indignation sur les réseaux sociaux, où « les courbettes et l’allégeance de la classe politique libanaise au rial [la monnaie saoudienne] » sont vivement dénoncées.

Le quotidien al-Akhbar, proche du Hezbollah, titre : « Le Liban s’agenouille devant les Saoud ». « Charbel Wehbé a certes commis une erreur […] mais il est clair dès le début que l’Arabie saoudite veut exploiter cette affaire pour humilier le Liban », écrit le journaliste Hassan Olleik.

Certains internautes ressortent les archives pour rappeler que le royaume saoudien avait adopté, en 1967, une attitude similaire, menaçant d’expulser les Libanais pour contraindre Beyrouth à s’éloigner du raïs égyptien Gamal Abdel Nasser.

Cette affaire intervient dans un contexte particulier, marqué par une détérioration des relations bilatérales à l’issue de la décision de Riyad d’interdire, fin avril et jusqu’à nouvel ordre, l’importation de fruits et de légumes en provenance du Liban. Une mesure prise après la découverte de millions de comprimés d’amphétamine dissimulés dans une cargaison de grenades.

Face aux fortes pressions, Charbel Wehbé a demandé au président Aoun de le décharger « de ses fonctions et de ses responsabilités » au sein de l’actuel gouvernement, lui-même démissionnaire et chargé depuis le 10 août 2020 d’expédier les affaires courantes. Il a été remplacé à titre intérimaire par la ministre de la Défense, Zeina Akar. 

Dans une déclaration faite après une rencontre avec le chef de l’État mercredi, M. Wehbé a exprimé le souhait que « l’incident » provoqué par ses propos ne soit pas « utilisé pour nuire au Liban et aux Libanais », en allusion à d’éventuelles représailles saoudiennes.

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Dans un échange avec des journalistes, l’ambassadeur Boukhari a quelque peu dissipé ces craintes, affirmant que les autorités saoudiennes « s’emploient à préserver la dignité des sujets saoudiens et tous ceux qui résident dans le royaume ».

« Cette nouvelle crise montre que l’Arabie saoudite n’a pas de stratégie au Liban. Elle réagit impulsivement et parfois dans un esprit de vengeance », commente la source politique.

Quel que soit le dénouement de cette affaire, les relations libano-saoudiennes en sortiront encore plus endommagées et le soutien financier tant espéré par le Liban pour l’aider à sortir de sa crise semble s’éloigner davantage.