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Pas de « pardon » pour les Français de l’EI jugés en Irak

Alors que Paris dit mener les « démarches nécessaires » pour rappeler à Bagdad son opposition à la peine de mort, un quatrième Français a été condamné à mort ce lundi en Irak pour appartenance à l’EI
Scène montrant des combattants de l’EI avant des exécutions, à Mossoul (capture d’écran/« Ninawa » Media centre)

Un quatrième Français, ancien militaire en Afghanistan, a été condamné lundi à la peine de mort par un tribunal irakien pour appartenance au groupe État islamique (EI).

Le verdict contre Mustapha Merzoughi, 37 ans, intervient au lendemain de la condamnation à mort de trois de ses compatriotes à la peine capitale, un jugement alors inédit contre des Français en Irak, où plus de 500 étrangers membres présumés de l’EI ont déjà été jugés. 

« Pardon », « Je voulais m’enfuir depuis longtemps » : devant leur juge irakien, les Français accusés d’avoir rejoint l’EI ont tout tenté pour se dédouaner.

Mais jusqu’ici tous les verdicts se sont invariablement conclus de la même façon : le juge les a reconnus coupables et a prononcé la mort par pendaison. La loi irakienne prévoit jusqu’à la peine de mort pour quiconque a rejoint une organisation « terroriste », qu’il ait ou non combattu.

Les hommes en uniforme jaune de prisonnier ont alors été ramenés, menottés et yeux bandés, vers leur prison irakienne. Les trois Français condamnés dimanche – Kévin Gonot, Léonard Lopez et Salim Machou – ainsi que Mustapha Merzoughi disposent de 30 jours pour faire appel, selon la loi irakienne.

Divorce, chômage et manque d’argent

À la barre, chacun a raconté son parcours, parfois longuement, durant deux heures par exemple pour Mustapha Merzoughi. Kévin Gonot, lui, a répété dimanche au juge « regretter » d’avoir rejoint l’EI.

Dans la salle du tribunal où trois imposants climatiseurs propulsent un air qui allège la chaleur cuisante de l’été, tous racontent la galère en France. « Un divorce », « le chômage » et le manque d’argent pour Mustapha Merzoughi, un séjour « en prison entre 2010 et 2011 pour trafic de drogue » pour Fodil Tahar Aouidate, 32 ans.

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Au total, douze Français seront jugés en Irak : ils s’étaient rendus ou avaient été arrêtés par une alliance arabo-kurde qui les a ensuite remis à l’Irak fin janvier.

Ces verdicts pourraient relancer le débat sur l’épineuse question du retour des islamistes armés dans leurs pays, qui suscite un vif rejet dans l’opinion en Europe.

Après le triple verdict de dimanche, Paris a affirmé avoir entrepris les « démarches nécessaires » auprès de Bagdad pour rappeler l’opposition de principe de la France à la peine de mort.

« Nous ne souhaitons pas que nos concitoyens soient soumis à cette peine de mort » et « toutes les voies de recours ne sont pas épuisées », a ajouté sur la chaîne BFM TV la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye.

En attendant, la justice irakienne a donc prononcé lundi une nouvelle condamnation à mort, contre Mustapha Merzoughi.

Il s’agit d’un ancien soldat de l’armée française, entre 2000 et 2010, ayant notamment servi « en Afghanistan en 2009 » selon ses « aveux ».

« Les preuves et les aveux démontrent bien que vous avez adhéré au groupe État islamique, que vous avez travaillé dans sa branche militaire et en conséquence vous êtes condamné à la peine de mort par pendaison, conformément à l’article 4 de la loi antiterroriste », a statué le juge.

« Je demande pardon à la France et aux familles de victimes »

Durant l’audience, Mustapha Merzoughi, qui s’est exprimé en arabe avec un accent tunisien avant de demander un interprète, a demandé pardon.

« Je ne suis pas coupable des crimes et des meurtres, je suis coupable d’être parti là-bas » en Syrie, a-t-il dit, avant d’ajouter : « Je demande pardon au peuple irakien, au peuple syrien, à la France et aux familles de victimes ».

En France, il vivait à Toulouse (sud-ouest), d’où venaient aussi les frères Fabien et Jean-Michel Clain, qui ont revendiqué les attentats du 13 novembre 2015 (130 morts) avant d’être tués récemment en Syrie.

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Passé par la Belgique puis le Maroc, ce Français qui se faisait appeler Abou Omrane al-Faranssi au sein de l’EI a suivi « des formations obligatoires religieuses et militaires à Mossoul » avant de se voir remettre « une Kalachnikov et un salaire mensuel de 200 dollars », a-t-il dit au juge.

Il a affirmé lors de ses interrogatoires avoir « prêté allégeance devant un chef de l’EI au visage masqué à Mossoul » parce que, a-t-il expliqué, « les chefs avaient peur d’être reconnus ou identifiés par les combattants étrangers dont ils redoutaient qu’ils soient des espions ».

Lors de son audience lundi, il a toutefois nié avoir prêté allégeance à l’EI.

Une fois en Syrie, leurs « CV vidéo », concoctés par la justice irakienne et présentés à l’audience à grand renfort d’animation, d’extraits de propagande de l’EI et de musique hollywoodienne, commencent à s’allonger.

Ils se lient ou retrouvent des islamistes armés connus, se forment au maniement des armes et rejoignent des brigades de l’EI, selon les « aveux » compilés par l’instruction au cours des quatre mois d’interrogatoires.

Mais, à l’audience, leurs versions des faits diffèrent : tous disent avoir déchanté une fois sur place.

Mustapha Merzoughi, puis Fodil Tahar Aouidate après lui, assurent avoir été rapidement emprisonnés par l’EI pour « espionnage », parce qu’ils réfléchissaient à s’enfuir. 

« Ils pensaient que j’étais un espion et mon beau-frère a dû venir témoigner en ma faveur », raconte Fodil Tahar Aouidate au juge.

Depuis son estrade, ce dernier, ton posé et important dossier en main, présente un document au jeune homme. Sur cette feuille à l’en-tête noir du « califat » autoproclamé, frappé d’un tampon de l’EI en son centre, le nom de Fodil Tahar Aouidate apparaît, son numéro de passeport, ses différents voyages et sa fonction au sein de l’EI : « combattant ».

Une « justice expéditive »

Parmi les trois Français condamnés dimanche, figure Léonard Lopez, un Parisien de 32 ans converti à l’islam qui a fait partie, au début des années 2000, des internautes les plus actifs sur le site francophone de référence pour les islamistes armés, Ansar Al-Haqq.

Son avocat français, Nabil Boudi, a annoncé dès dimanche interjeter appel avec son confrère irakien, et dénoncé une « justice expéditive ».

« On condamne à la peine capitale un ressortissant français, sur la base uniquement d’interrogatoires dans des geôles à Bagdad », a-t-il dit, contacté par l’AFP à Paris. « Le ministère des Affaires étrangères nous avait pourtant garanti que les Français auraient droit à un procès équitable ».

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Des défenseurs des droits humains ont dénoncé ces derniers mois « de vrais risques de torture » et « aucune garantie pour des procès équitables » en Irak, douzième pays le plus corrompu au monde selon Transparency International.

Lundi, Fodil Tahar Aouidate a affirmé avoir été frappé durant son interrogatoire pour « avouer ce qu’ils réclamaient ». Le juge a ordonné un examen médical et demandé un rapport pour la prochaine audience.

Son procès a été renvoyé au 2 juin, après une expertise de la médecine légale sur d’éventuels sévices.. Pour d’autres ressortissants, Vianney Ouraghi, Bilel Kabaoui et Mourad Delhomme, la prochaine audience a été fixée au 3 juin.

Fodil Tahar Aouidate, alternativement tendu, mâchoire serrée et visage fermé ou volubile et même cabotin, dans son arabe algérien mâtiné de mots d’arabe classique, a quant à lui plaidé « la longue maladie ».

À peine arrivés en Syrie, sa femme et lui se sont retrouvés alités, a-t-il affirmé. Et tous ces documents sur son rôle au sein de l’EI ne prouvent rien, a-t-il juré. Sous le « califat » autoproclamé, « c’est comme n’importe dans quel pays arabe ». « Tout marche au piston, donc j’ai été inscrit comme employé mais en fait j’étais connu parmi les Français de l’EI comme celui qui ne faisait jamais rien. »

Ce jour-là il lui faudra expliquer ce qu’il voulait dire quand, peu après les attentats du 13 Novembre 2015 en France qui ont fait 130 morts, il disait dans une vidéo son « grand plaisir » et promettait : « On continuera à frapper chez vous ».