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Davos du désert : malgré les critiques, les milieux d’affaires se jettent dans les bras de MBS

Un an après le meurtre de Jamal Khashoggi et alors que les ONG s’inquiètent de la répression exercée par le royaume à l’encontre de ceux qui le critiquent, les entreprises se bousculent au sommet économique mondial qui s’ouvre ce mardi à Riyad
Manifestation contre le prince héritier Mohammed ben Salmane (AFP)

Les affaires sont les affaires. Décideurs politiques et grands patrons sont attendus nombreux à la Future Investment Initiative (FII), aussi appelée « Davos du désert saoudien », qui s’ouvre ce mardi à Riyad, en Arabie saoudite.

Alors que l’édition de l’an dernier – organisée une quinzaine de jours après le meurtre du journaliste Jamal Khashoggi dans lequel l’implication des Saoudiens a été détaillée par une enquête de l’ONU – avait été largement boycottée, la FII affiche cette année sur son site les noms de ses prestigieux partenaires. Parmi eux : Samsung, le Crédit suisse, Roland Berger (un des cabinets européens de conseil en stratégie les plus connus), Huawei, KPMG, Mastercard, etc.

Traduction : « Les systèmes Hyperloop dans l’ensemble du royaume d’Arabie saoudite contribueront à concrétiser Vision 2030 en stimulant l’innovation et la culture entrepreneuriale du pays, en développant une main-d’œuvre fondée sur le savoir et en mettant en contact les peuples du Royaume et de la région »

Les autorités ont annoncé plus de 300 participants venus de 30 pays. Au-delà des politiques – le Premier ministre indien, Narendra Modi ; le président brésilien, Jair Bolsonaro ; le secrétaire américain au Trésor, Steven Mnuchin ; le conseiller et gendre du président Donald Trump, Jared Kushner ; le roi de Jordanie Abdallah II –, on sait aussi que les PDG de Blackstone Group et de SoftBank Group, deux sociétés de gestion d’actifs de premier plan, ainsi que les présidents des fonds souverains du Koweït, des Émirats arabes unis, de Singapour et de la Russie, seront présents.

Des grands groupes comme Goldman Sachs, JPMorgan Chase et Citigroup participeront au FII en compagnie de leurs hauts dirigeants, ont aussi indiqué les médias américains.

Comme le souligne le site Express Business, « les milieux d’affaires ont depuis longtemps pardonné les Saoudiens pour le meurtre de Khashoggi ». Si, il y a un an, « la plupart des chefs d’entreprise avaient jugé préférable de ne pas se présenter à la FII », aujourd’hui, « c’est déjà ‘‘business as usual’’. Il faut gagner de l’argent ».

« Il s’agit de l’événement le plus important du calendrier annuel des affaires en Arabie saoudite », a aussi déclaré à l’AFP Steffen Hertog, professeur associé à la London School of Economics (LSE). « La communauté internationale des affaires a [commencé] à oublier Khashoggi. »

Cet événement annuel de trois jours, destiné à afficher le pays comme une économie dynamique attrayante pour les investissements étrangers, cherche à réhabiliter l’image du prince héritier Mohammed ben Salmane, dont la responsabilité a été mise en cause dans l’assassinat de Khashoggi, et veut donner à Riyad l’occasion de tourner la page de la crise provoquée par cette affaire.

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Dans la même logique, le Saudi Media Forum, présenté comme « une conférence internationale » pour discuter des challenges et opportunités dans le secteur des médias, sera organisée à Riyad du 2 au 3 décembre.

Cette « dernière initiative visant à consolider la propagande étatique », comme la décrit Madawi al-Rasheed, professeur invitée à l’Institut du Moyen-Orient de la LSE, dans Middle East Eye, aura toutefois du mal à convaincre que l’Arabie saoudite tue et emprisonne ses journalistes.

En mars, 36 États ont remis une déclaration au Conseil des droits de l’homme de l’ONU à Genève pour critiquer plus largement la répression menée par le gouvernement saoudien contre les défenseurs des droits humains.

Les États signataires se disent inquiets du recours de l’Arabie saoudite à la législation antiterroriste pour poursuivre en justice des personnes exerçant pacifiquement leur droit à la liberté d’expression et de réunion.

Leur déclaration conjointe pointe du doigt les nombreux cas de militants pacifiques arrêtés, détenus, et victimes de torture et de violences sexuelles en prison. Raif Badawi purge par exemple une peine de dix ans de prison pour avoir ouvert un site internet dédié au débat politique dans un royaume verrouillé.

La répression « se poursuit avec la même intensité »

Un an après le meurtre de Jamal Khashoggi, la répression visant les défenseurs des droits humains, les journalistes et les organisations de la société civile « se poursuit avec la même intensité », souligne Amnesty International.

Des défenseures des droits humains ont notamment été inculpées et jugées pour avoir fait campagne pacifiquement en faveur des droits fondamentaux et des droits des femmes dans le pays. Si certaines d’entre elles ont bénéficié d’une libération provisoire ces derniers mois, Loujain al Hathloul, Samar Badawi, Nassima al-Sada et Nouf Abdulaziz sont maintenues en détention arbitraire depuis mai 2018.

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Au moins quatorze militants de la société civile, écrivains et proches de militants détenus ont également été placés en détention arbitraire il y a presque six mois et n’ont toujours pas été inculpés.

Par ailleurs, la peine de mort est utilisée comme une arme politique contre la minorité chiite : ce fut le cas au mois d’avril lors de l’exécution collective de 37 hommes, pour la plupart des chiites. Au moins quatorze autres condamnés exécutés avaient été déclarés coupables d’infractions liées à leur participation à des manifestations contre le gouvernement, organisées dans la province d’Ach-Charqiya, à majorité chiite, en 2011 et 2012.

Enfin, au moins 30 prisonniers d’opinion purgent actuellement des peines comprises entre 5 et 30 ans de prison uniquement pour avoir exercé pacifiquement leurs droits à la liberté d’expression, d’association et de réunion pacifique. Parmi eux figurent Mohammad al-Qahtani et Waleed Abu al-Khair. Ils ont comparu devant le tribunal antiterroriste, qui les a condamnés à 10 et 15 ans de prison en raison de leur travail pacifique en faveur des droits humains.

En dépit de ce terrible état des lieux, « le FII de cette année est très différent de celui de l’an dernier », relève Ryan Bohl, du centre de réflexion américain Stratfor. « La menace de sanctions qui pèse sur l’Arabie saoudite en raison de son bilan en matière de droits de l’homme, qui a conduit à des boycotts l’année dernière, est désormais révolue. Beaucoup de responsables cette année n’ont aucun scrupule à se rapprocher de l’Arabie saoudite. »

Mais un an après, c’est donc surtout l’entrée en bourse très attendue, et maintes fois reportée, du géant pétrolier public Aramco qui devrait susciter toutes les attentions.

Le royaume, premier exportateur mondial de brut, prévoit d’inscrire jusqu’à 5 % de l’entreprise la plus bénéficiaire au monde avec quelque 110 milliards de dollars, soit plus que Apple, Royal Dutch Shell et Exxon Mobil réunis.

« Nombreux observateurs internationaux ainsi que la plupart des participants accorderont plus d’attention à l’introduction en bourse retardée d’Aramco qu’aux conséquences de l’affaire Khashoggi », a confirmé à l’AFP Steffen Hertog, de la LSE.

Négociations dans l’ombre

Certaines grandes entreprises internationales chercheront à éviter tout risque de mauvaise réputation et donc prendront leurs distances du faste de la grande conférence FII, mais poursuivront sans doute les négociations dans l’ombre, selon les observateurs.

Du côté français, relève aussi RFI, la discrétion est de mise. « C’est toujours le français Richard Attias qui organise l’événement, mais hormis la présence supposée du dirigeant de Total – Patrick Pouyanné était là l’an dernier, pour le moment au niveau du CAC40 –, aucun nom n’a été dévoilé. On ne sait pas non plus si les absents de 2018, Frédéric Oudéa pour la Société Générale ou Jean-Bernard Lévy pour EDF, feront cette année le déplacement », peut-on lire sur le site de la radio.

« Quoiqu’il arrive, les affaires continuent aussi pour les Français. Outre la Société Générale, BNP Paribas et Crédit Agricole font partie des quinze banques choisies pour assurer en deuxième ligne la mise sur le marché d’Aramco. Ces banques s’intéressent aussi à la vague de privatisation qui va suivre l’introduction en bourse. Quant à EDF et Engie, ils ont des chantiers en cours en Arabie dans le domaine de l’éolien et EDF fait partie des entreprises présélectionnées pour le nucléaire. »

« L’année dernière, certaines entreprises ont estimé qu’il valait mieux éviter d’envoyer des représentants de haut niveau, car l’affaire Khashoggi était encore récente», note Ghanem Nuseibeh, fondateur de Cornerstone Global Associates, une société de conseil basée à Londres qui a défendu avec vigueur le royaume dans l’affaire Khashoggi. Celle-ci n’est désormais plus considérée « comme une raison pour boycotter un événement aussi important », juge-t-il auprès de l’AFP. « Les entreprises mondiales veulent faire des affaires en Arabie saoudite et l’Arabie saoudite les accueille à bras ouverts. »

En avril, le New York Times relevait déjà que les affaires reprenaient leur cours. « Le géant du cinéma, AMC, a annoncé des projets d’extension ambitieux pour des dizaines de cinémas. Des centaines d’investisseurs ont passé des commandes de 100 milliards de dollars pour la première vente internationale d’obligations liée à [Aramco]. Google a un centre de données majeur en construction. De nombreuses entreprises affirment qu’elles contribuent en partie à ouvrir la société profondément conservatrice. »

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Mais pour Lynn Maalouf, directrice des recherches sur le Moyen-Orient à Amnesty International, « tous les beaux discours sur le fait d’assumer la responsabilité de l’homicide de Jamal Khashoggi sonnent creux s’ils ne sont pas assortis de la libération immédiate et inconditionnelle des dizaines de personnes qui croupissent en prison et sont exposées au risque de torture et d’autres mauvais traitements, uniquement pour avoir exprimé leur opinion de manière pacifique. »

Un point de vue sur lequel la rejoint Sarah Leah Whitson, directrice pour le Moyen-Orient de Human Rights Watch (HRW) : « Les entreprises reprennent discrètement leurs activités lucratives en Arabie saoudite, mais elles doivent assumer leurs propres responsabilités en matière de droits humains. »