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Exécutions saoudiennes : Kushner demande à Mohammed ben Salmane d’y réfléchir à deux fois

L’appel du gendre de Trump sauve la vie du mineur Murtaja Qureiris, même si plusieurs autres restent dans le couloir de la mort
Jared Kushner (à gauche) a téléphoné à Mohammed ben Salmane (à droite) pour tenter d’empêcher Riyad de procéder à une série d’exécutions (AFP)

Jared Kushner, le gendre et conseiller du président américain Donald Trump, est intervenu en personne pour tenter d’empêcher l’Arabie saoudite de se lancer dans une nouvelle série d’exécutions, alors que Washington essaie de former une coalition contre l’Iran.

Kushner a appelé le prince héritier Mohammed ben Salmane plus tôt ce mois-ci, quelques jours après la diffusion par CNN des images exclusives de Murtaja Qureiris, un mineur dans le couloir de la mort, participant alors qu’il avait 10 ans à une manifestation de la jeunesse en 2011, ont rapporté à Middle East Eye deux sources saoudiennes au fait de la conversation.

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Qureiris, arrêté trois ans plus tard en raison de son implication dans les manifestations, et condamné à mort, a vu sa peine commuée à douze ans d’emprisonnement, selon les propos d’un responsable saoudien cité par l’agence Reuters samedi.

« Il ne sera pas exécuté », a déclaré le responsable.

Cependant, rien n’a été annoncé concernant le sort de trois autres jeunes hommes – Ali al-Nimr, Dawood al-Marhoon et Abdullah al-Zaher – également accusés d’avoir commis des crimes lorsqu’ils étaient mineurs.

Aucun mot non plus à propos de trois célèbres intellectuels – Salman al-Ouda, Awad al-Qarni et Ali al-Omari – dont MEE avait révélé qu’ils devaient être exécutés peu après le Ramadan, qui s’est terminé plus tôt ce mois-ci.

Les affaires concernant Ouda, Qarni et Omari n’ont pas encore été entendues par un tribunal.

« Ce n’est pas le moment pour des exécutions »

Selon des sources de MEE, Kushner a abordé ces affaires avec Mohammed ben Salmane, le prévenant qu’une nouvelle vague d’exécutions nuirait à l’image de Riyad au Congrès américain, au moment même où la Maison-Blanche tente de créer une base de soutien à une action contre l’Iran.

En avril, le royaume a exécuté 37 personnes pour des crimes liés au « terrorisme », ce qui avait été considéré à ce moment-là comme un ballon d’essai, pour tester les réactions de la communauté internationale.

« Kushner a dit craindre qu’une nouvelle vague d’exécutions ne nuise à l’image de l’Arabie saoudite. Cela aurait un effet négatif sur le Congrès », a rapporté à MEE une source saoudienne au fait de cet échange.

Kushner a déclaré au prince héritier que le scandale provoqué par l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi en octobre venait à peine de retomber à Washington.

« Ce n’est pas le moment pour ça. L’histoire de Khashoggi est retombée et vous allez ruiner l’image de l’Arabie saoudite », aurait déclaré Kushner lors de sa conversation téléphonique.

« Ce n’est pas le moment pour ça. L’histoire de Khashoggi est retombée et vous allez ruiner l’image de l’Arabie saoudite »

- Jared Kushner

« Ce n’est pas le moment pour des exécutions. Cela ruinerait l’image de l’Arabie saoudite. »

Kushner a également évoqué le cas de plusieurs femmes activistes encore en prison.

Loujain al-Hathloul, qui a fait campagne en faveur de la levée de l’interdiction de conduire, a été battue, subi le waterboarding, reçu des décharges électriques et a été menacée de viol et de meurtre pendant son incarcération, selon des membres de la famille.

La conversation privée entre le gendre de Trump et le prince héritier semble indiquer que la Maison-Blanche cherche à enterrer le scandale de Khashoggi plutôt qu’à demander des comptes.

En novembre, une enquête de la CIA avait conclu que Mohammed ben Salmane avait ordonné l’assassinat du journaliste.

Pourtant, le secrétaire d’État Mike Pompeo a déclaré en mars que les États-Unis poursuivaient leurs efforts pour identifier les responsables et leur « demander des comptes ».

Clairement irrité

Le prince héritier a écouté Kushner en silence, a raconté à MEE une deuxième source saoudienne. « Il n’a pas discuté, mais il n’a rien promis non plus », a précisé la source.

Le dirigeant de fait du royaume était néanmoins clairement irrité par la pression exercée par Washington.

Dans une interview publiée dimanche par le journal saoudien Asharq al-Awsat, le prince a confirmé la pression internationale qui pèse sur lui.

« En ce qui concerne les campagnes médiatiques ou certaines positions aux États-Unis, elles ne servent certainement pas les intérêts communs de nos pays. Cependant, nous avons déjà été confrontés à de telles campagnes – tout au long de l’histoire du royaume –, lesquelles sont souvent biaisées et non fondées sur des informations exactes », a déclaré le prince héritier.

Le prince de 33 ans a défendu la souveraineté du royaume et a mis en garde contre tout allié « se mêlant de ses affaires intérieures ».

Il a ajouté : « Tout au long de l’histoire du royaume, nous avons réussi à travailler avec nos principaux alliés, malgré les différences naturelles qui existent entre tous les pays, en respectant la souveraineté des nations et en évitant de s’immiscer dans leurs affaires intérieures. »

« Nous n’attendons rien de moins qu’un traitement réciproque en ce qui concerne notre souveraineté et nos affaires intérieures. »

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Le gouvernement autrichien a annoncé la semaine dernière qu’il envisageait de fermer un centre de dialogue religieux financé par l’Arabie saoudite. Les députés avaient exhorté Riyad à mettre fin à l’exécution de Qureiris.

L’appel de Kushner était accompagné de messages similaires adressés au gouvernement saoudien par les canaux diplomatiques.

Un porte-parole du département d’État américain a déclaré qu’il ne ferait aucun commentaire concernant des conversations diplomatiques privées.

« Cependant, nous exhortons continuellement le gouvernement saoudien et tous les gouvernements à respecter et à protéger les droits de l’homme et les libertés fondamentales, à garantir des procès équitables, la transparence, le droit de ne pas être placé en détention arbitraire ou extrajudiciaire et la liberté de religion et de conviction », a-t-il ajouté.

Ni la Maison-Blanche, qui parle au nom de Kushner, ni l’ambassade d’Arabie saoudite à Londres n’avaient répondu aux emails de MEE au moment de la publication.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.