Aller au contenu principal

Expulsion des combattants de l’EI : un dossier qui divise les Français

Alors que l’ONU estime que la communauté internationale doit traiter solidairement les combattants de l’EI, Paris hésite et la droite s’insurge
Des membres des Forces démocratiques syriennes (FDS) montent la garde alors que des femmes passent une clôture du camp d’internement des familles de membres de l’EI, à al-Hol, dans le nord syrien, pendant l’été 2019 (AFP)
Par

La Turquie a commencé lundi 11 novembre à expulser des membres étrangers du groupe État islamique (EI) qu’elle détient, renvoyant trois combattants et annonçant la prochaine expulsion de vingt-deux autres, dont onze Français.

Ces renvois surviennent dans la foulée d’une offensive menée par la Turquie dans le nord-est de la Syrie, vivement critiquée par l’Occident car visant les forces kurdes alliées de la coalition internationale dans la lutte contre l’EI.  

« Ils sont à vous, faites-en ce que vous voudrez »

Le début de ces expulsions avait été annoncé vendredi par le ministre turc de l’Intérieur, Süleyman Soylu. « Nous commencerons à partir de lundi », avait-il déclaré lors d’un discours à Ankara. « Pas besoin de courir dans tous les sens : nous allons vous renvoyer les membres de l’EI. Ils sont à vous, faites-en ce que vous voudrez », avait-t-il ajouté.

D’après France Info, « les onze personnes françaises qui vont être expulsées sont quatre femmes radicalisées [qui font l’objet d’un mandat d’arrêt international] et leurs sept enfants ».  Elles auraient, pour certaines, « quitté la France et rejoint la Syrie dès les premiers mois de la constitution de l’État islamique pour accompagner, rejoindre et épouser des djihadistes français ».  

"
Julie, une Française ayant rejoint l’EI en 2012, et son fils, transférés de Baghouz au camp d’al-Hol (MEE/Stéphane Kenech)


« Parmi elles figure Amandine Le Coz, originaire de Domont, dans le Val-d’Oise. Elle est partie dès 2014 en Syrie et avait épousé deux djihadistes. Il y a également Sarah Ali Mehenni, originaire de l’Aude, partie à l’âge de 17 ans rejoindre les rangs de Daech », détaille la même source, ajoutant qu’à la mi-octobre, « ces femmes s’étaient échappées avec plus de 800 autres djihadistes du camp kurde d’Aïn Issa, au nord de Raqqa, en profitant d’un bombardement des forces turques ». 

« C’était une lutte à mort » : le voyage sans retour des combattants étrangers de l’EI
Lire

À Paris, le Quai d’Orsay rappelle que des combattants de l’EI et leurs familles sont régulièrement renvoyés en France depuis la Turquie et arrêtés à leur descente d’avion. 

« La plupart du temps secrètement, l’information ne sort pas ou beaucoup plus tard », soulignent des sources du Quai d’Orsay à l’AFP.

Ces retours se font aux termes d’un accord à ce sujet négocié en 2014 par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Bernard Cazeneuve, « qui pour l’instant fonctionne sans accroc », selon la même source.

Une source proche du dossier indique également que les individus que la Turquie annonce vouloir expulser « sont majoritairement des femmes, pour certains en Turquie depuis longtemps, pour d’autres arrivés plus récemment ».

Le protocole Cazeneuve

« Ces onze personnes seront traitées dans le cadre du protocole Cazeneuve et donc judiciarisées », ajoute la source.

« Tous les éléments de l’EI renvoyés dans ce cadre sont de fait parfaitement  identifiés », explique par ailleurs une source sécuritaire à Europe 1, précisant : « À leur descente d’avion, ces onze personnes seront prises en charge par la DGSI, le renseignement intérieur ».

« Nous avons un protocole. C’est parce que nous ne voulons pas être confrontés à des retours ‘‘sauvages’’ de terroristes que ce protocole a été organisé et conclu », a ajouté la ministre. Les autorités françaises semblent camper sur une position de déni face à une opinion publique hostile à ces « retours » : « Je n’ai pas connaissance, pour le moment, d’un retour précis de terroristes de la part de la Turquie », a indiqué la ministre des Armées, Florence Parly, lundi 11 novembre sur France Inter. 

En mars, un sondage Odoxa-Dentsu pour Le Figaro et France Info indiquait que 82 % des Français souhaitaient que les éléments de l’EI soient jugés en Irak. 

« Les gens disent qu’ils n’ont qu’à crever là-bas » : les mères d’enfants radicalisés racontent la société qui les rejette
Lire

Ils sont par ailleurs 89 % à se dire inquiets du retour des extrémistes armés en France et 53 % se déclarent même « très » inquiets. Alors que 67 % des sondés souhaitent aussi laisser les enfants des éléments de Daech en Irak et en Syrie. 

« J’entends que l’on puisse avoir des appréhensions, mais comment se protéger si on ne les a pas sous la main ? La meilleure méthode, c’est de les juger et de les contrôler », a déclaré, en octobre, le juge d’instruction David De Pasa, coordonnateur du pôle antiterroriste du tribunal de Paris. 

David De Pasa a également souligné que les individus concernés sont visés par des « mandats » en vertu desquels ils seront « arrêtés et traduits devant la justice dès leur arrivée : c’est ce que font les douze juges antiterroristes depuis cinq ans chaque fois que des djihadistes sont expulsés de Turquie ».

« La France, comme tous les pays concernés, doit accueillir les femmes et enfants de djihadistes partis combattre en zone irako-syrienne et la communauté internationale doit traiter solidairement du sort de ces combattants », a déclaré António Guterres, le secrétaire général des Nations unies, dans un entretien diffusé mardi sur RTL. 

« Si tout le monde commence à jeter ces gens-là les uns contre les autres, on aura inévitablement des terroristes qui vont se retrouver en liberté et faire n’importe quoi d’une façon dangereuse pour tout le monde, sans aucun contrôle », a-t-il ajouté 

Le paradoxe français

« Lorsque les familles signalaient des départs – et celles que je rencontre l’ont fait régulièrement –, on leur répondait que leurs enfants avaient le droit de partir et qu’on ne pouvait rien faire », explique le chercheur Montassir Sakhi, de l’Université de Reims, à la revue de la Ligue des droits de l’homme, Hommes & libertés.

« C’est la montée en puissance de l’État islamique et son classement comme organisation terroriste qui ont changé les choses : il faut rappeler qu’il y a eu d’autres départs vers d’autres zones qui n’ont pas été́ considérées comme problématiques. Par exemple, pour rejoindre les forces kurdes ; de même, il y a eu des départs vers la Libye qui étaient en fait des recrutements par des belligérants et dont on ne s’est jamais offusqué, parce qu’on les a considérés comme moralement légitimes », conclut-il. 

Du côté des politiques, ce sont les partis de droite, à l’instar de Debout la France, et d’extrême droite, qui ont le plus commenté cette décision et critiqué la position du gouvernement.

Le député européen Rassemblement national (RN), Nicolas Bay, estime que « ceux qui ont commis des exactions en Syrie et en Irak doivent être jugés en Syrie et en Irak. La Turquie aurait parfaitement la possibilité de les renvoyer. Les autorités françaises subissent totalement ces décisions unilatérales d’Erdoğan. »

« On cesse de subir. On coupe les vivres. Plus un rond. On montre qu’on peut être aussi ferme envers les maîtres chanteurs que le maître chanteur peut l’être dans son chantage », préconise aussi Gilbert Collard, député RN au Parlement européen.