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À la veille d’un 5 juillet qui s’annonce historique, le pouvoir tente à nouveau la carte du dialogue

Le président par intérim invite opposition et société civile à fixer les modalités de la prochaine présidentielle, mais une partie de la classe politique et de l’opinion reste très réservée face à cette offre
Une forte mobilisation est attendue pour le 20e vendredi de manifestation coïncidant avec la fête de l’indépendance algérienne du 5 juillet 1962 (AFP)
Par
ALGER, Algérie

À la veille du vendredi 5 juillet, qui coïncide avec la fête de l’indépendance, alors que les Algériens s’apprêtent à manifester en force, le président par intérim Abdelkader Bensalah a annoncé mercredi soir que les autorités abandonnaient leur calendrier électoral au profit d’une démarche consensuelle pour fixer la date d’une prochaine présidentielle.

Bensalah, dont les fonctions devaient arriver à terme la semaine prochaine selon la Constitution, après avoir échoué à organiser une présidentielle le 4 juillet, a appelé à un dialogue pour préparer la prochaine présidentielle, dans lequel ni les autorités politiques ni l’armée ne seront, selon lui, impliquées.

« L’État dans toutes ses composantes, y compris l’institution militaire, ne sera pas partie prenante à ce dialogue et observera la plus stricte neutralité tout au long du déroulement de ce processus », a-t-il indiqué lors de son discours télévisé.

Bensalah a précisé que « les participants au dialogue auront la liberté de discuter et de débattre des conditions à réunir pour garantir la crédibilité du scrutin et aborder l’ensemble des aspects législatif, réglementaire et organisationnel de cette élection, y compris le déroulement du calendrier électoral, ainsi que les mécanismes de son contrôle et de sa supervision ».

Abandonner le calendrier constitutionnel

Il s’agit là de la deuxième proposition de dialogue du chef de l’État par intérim : le 6 juin, Bensalah avait appelé l’ensemble de la classe politique au dialogue afin d’arriver à un consensus autour de l’organisation de l’élection présidentielle, une proposition rejetée aussi bien par l’opposition que par les manifestants. 

« Je rappellerai encore une fois que trouver ces voies qui mèneraient à la présidentielle ne peut se faire qu’à travers le dialogue »

- Ahmed Gaïd Salah, chef d’état-major

Abandonner le calendrier constitutionnel serait, selon plusieurs observateurs, un recul des autorités qui s’attachaient mordicus à l’agenda officiel. Mais le report de la présidentielle, dont les modalités ne sont décidées que par le pouvoir politique du moment, ont poussé ce dernier à revoir sa copie.

Le chef de l’armée, le général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah, a déclaré, le 17 juin : « Je rappellerai encore une fois que trouver ces voies qui mèneraient à la présidentielle ne peut se faire qu’à travers le dialogue dont les résultats pourront satisfaire la majorité du peuple algérien ».

L’idée est que la classe politique, appuyée par des représentant de la société civile et du hirak, s’accorde sur « l’organe ou l’autorité électorale indépendante à mettre en place, qui aura pour mandat d’organiser et de contrôler le processus électoral dans toutes ses étapes », selon Abdelkader Bensalah.

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Posted by Abdallah Benadouda on Wednesday, July 3, 2019

« Dans son allocution, le chef de l’État ne dit aucun mot sur son départ ou celui du Premier ministre », estime le journal en ligne Maghreb Émergent. « En clair, ces deux responsables resteront en poste jusqu’à l’élection d’un nouveau président de la République en dépit du refus de la rue et de la classe politique de l’opposition », poursuit le site.

Les conditions de l’opposition

D’autre part, l’appel au dialogue et au consensus autour de la prochaine présidentielle est conditionné, selon une bonne partie de l’opinion, par la libération de ceux que l’on considère comme des « prisonniers d’opinion ».

« Le chef de l’État a aussi dit niet aux appels à l’apaisement lancés par une partie de l’opposition. Aucune mesure concrète n’a été annoncée par le chef de l’État notamment sur les arrestations et les poursuites judiciaires qui touchent les manifestants, les animateurs du mouvement et même d’anciens combattants de la guerre de libération nationale », rappelle Maghreb Émergent.

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Les arrestations de jeunes manifestants et d’un cadre du parti d’opposition, le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), pour avoir porté le drapeau amazigh, ainsi que l’arrestation, le 19 juin, d’un vétéran de la guerre de libération, Lakhdar Bouragaâ, pour ses critiques contre le patron de l’armée, ont profondément choqué l’opinion et la classe politique.   

Un appel au procureur général d’Alger a été lancé par des acteurs de la société civile pour dénoncer ces arrestations : « Pour avoir participé aux mêmes manifestations que les détenus que vous vous apprêtez à sacrifier pour sauver un régime délinquant, pour avoir déployé le même emblème amazigh ; par solidarité avec les victimes de la répression et de l’arbitraire, les signataires demandent à être inculpés pour ‘’atteinte à l’unité nationale’’. »

Convergence pour un dialogue inclusif ? 

Mais cette invitation solennelle et officielle au dialogue peut avoir une chance d’aboutir si on considère que du côté de l’opposition (ou d’une partie), l’idée n’est pas totalement exclue.

Samedi 6 juillet, une « conférence nationale du dialogue » sera organisée à l’ouest d’Alger, coordonnée par l’ancien ministre et ex-ambassadeur Abdelaziz Rahabi, qui devrait réunir plusieurs composantes de la société civile et politique, à l’exception des partis du pouvoir (FLN, RND, MPA et TAJ, essentiellement).

Si la participation à cette conférence de quelques ténors de l’opposition, comme l’ancien Premier ministre Ali Benflis ou l’islamiste Abdallah Djaballah, rassemblés sous la nomination de « Front du changement », est acquise pour les organisateurs, d’autres partis émettent encore des réserves.

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Les réserves de l’opposition 

Le FFS (parti historique d’opposition) ; les partis de gauche comme le PT (dont la secrétaire générale Louisa Hanoune est en prison depuis le 9 mai), le PST, le MDS ou le PLD ; le RCD ; l’UCP (le parti de Zoubida Assoul, figure du hirak) ainsi que la Ligue algérienne de défense des droits de l’homme, signataires du « pacte politique pour une véritable transition démocratique », continuent de considérer que « l’organisation d’une élection présidentielle dans le cadre du système actuel ne servira qu’à assurer sa pérennité ».

Pour le journaliste et éditorialiste Nadjib Belhimer, l’offre de dialogue « pourrait provoquer plus de dissensions dans les rangs de l’opposition, ce qui l’empêcherait de profiter de la dynamique qu’impose la rue ».

Sur sa page Facebook, l’analyste s’inquiète : « Cette tentative [l’appel de Bensalah au dialogue] risque aussi de diviser la rue qui fera face à plus de pression sécuritaire et de guerre médiatique et psychologique de la part des supplétifs des autorités ». Le journaliste mise sur la conférence de ce 6 juillet et sur la mobilisation populaire du vingtième vendredi pour imaginer quelle voie suivra le hirak algérien.