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Entre colère et soutien, les Yéménites réagissent à l’interdiction du qat dans la ville d’Aden

Ce narcotique léger est considéré comme partie intégrante du tissu social du Yémen, mais peut aussi être source de toxicomanie et de maux au sein de la société
Des vendeurs de qat exposent leurs marchandises dans un marché d’Aden (AFP)

ADEN, Yémen – Après que les autorités ont interdit la vente du qat les jours de travail, certains habitants d’Aden ont fait part de leur mécontentement au sujet de l’interdiction de ce narcotique léger.

Akram Obadi, 36 ans, mâche du qat depuis quinze ans et estime qu’il s’agit d’un aspect important de son quotidien de forgeron dans le quartier d’al-Cheikh Othman. Sans qat, a-t-il affirmé, il est incapable de dormir correctement ou de travailler.

« Je n’ai jamais arrêté un seul jour de mâcher du qat pendant toutes ces années, même lorsque j’étais malade. Quand ils l’ont interdit, je n’ai plus réussi à bien dormir, parce que je souffre de cauchemars comme tout homme habitué à mâcher du qat quotidiennement, donc j’arrive à peine à travailler », a expliqué Obadi à Middle East Eye.

Le qat est une plante à feuillage persistant que les gens mâchent pour produire un effet stimulant qui équivaut à plusieurs tasses de café corsé.

Le gouvernement d’Aden a prononcé l’interdiction contre les vendeurs à compter de lundi dernier et les autorise à commercialiser ce stupéfiant uniquement les jeudis et les vendredis.

Obadi a expliqué qu’il a essayé de trouver des alternatives au narcotique, sans succès, et déplore que sa dépendance interfère même avec le temps qu’il passe en famille.

« Je suis allé pique-niquer en famille et nous avons essayé de prendre du bon temps en ville. J’ai joué avec mes fils sur la plage, mais toutes ces choses ne peuvent pas être une alternative au qat. J’attends jeudi pour pouvoir mâcher autant de qat que possible, et ensuite je pourrai travailler », a affirmé Obadi, qui a ajouté qu’il comprenait très bien l’inconvénient du qat mais qu’il ne pouvait pas arrêter immédiatement.

De nombreux habitants d’Aden ont exprimé des pensées similaires et souhaitent de la part des autorités de la ville des initiatives pour aider les gens à se sevrer.

Certains habitants d’Aden saluent cependant l’interdiction et sont heureux de voir une ville sans qat.

« Je pense que le qat est la principale raison de nombreux problèmes économiques et sociaux, donc je n’en consomme pas et je soutiens l’interdiction », a expliqué à MEE Ammar al-Da’as, 28 ans.

En particulier chez les familles pauvres, certains consacrent une partie conséquente de leurs revenus au narcotique.

Il n’y a pas d’arbustes à qat dans la province d’Aden : ainsi, la plupart des vendeurs de qat viennent de la province d’al-Dhale, dans le centre-sud du pays. Arrivé d’Éthiopie il y a plus de 500 ans, ce stupéfiant s’est rapidement implanté sous la forme d’une culture commerciale.

Aujourd’hui, beaucoup mâchent quotidiennement du qat au Yémen, où ce narcotique est souvent considéré comme partie intégrante de la vie sociale : il est ainsi consommé lors de discussions sur des problèmes en famille et entre amis ou offert à la famille de la mariée lors des mariages.

Des restrictions sur la consommation de qat ont été appliquées au Yémen du Sud, qui était indépendant avant son union avec le nord en 1990.

Le déficit de pouvoir du gouvernement

Étrangement, les responsables du gouvernement yéménite à Riyad (Arabie saoudite), qui ont désigné Aden capitale temporaire en pleine guerre civile, sont restés silencieux au sujet de l’interdiction.

Fadhl al-Rabei, analyste politique et chef du Madar Strategic Studies Centre d’Aden, a expliqué que le gouvernement yéménite avait perdu le contrôle d’Aden et que les « gangs » régnaient et essayaient de semer le chaos dans la ville.

« L’interdiction du qat dans ces conditions ne sert pas non plus le gouvernement de la ville, comme beaucoup de gens perdront leur emploi et pourraient rejoindre des groupes extrémistes qui luttent contre les autorités d’Aden », a précisé Rabei.

Les autorités de la ville d’Aden ont leurs propres plans économiques et politiques et le gouvernement national ne sait rien de ce programme, dont l’objectif est l’indépendance du Sud, selon Rabei.

« Aden doit arrêter les attaques menées contre la ville par les combattants d’al-Qaïda et de l’État islamique, a-t-il ajouté. Il n’y a nullement besoin d’interdire le qat maintenant. »

Une source au sein de l’appareil sécuritaire du Yémen a indiqué à Middle East Eye sous couvert d’anonymat que les autorités « ont interdit le qat pour diverses raisons sociales et économiques, mais [que] la raison principale était que les marchés de qat créent des embouteillages qui entravent le travail des forces de sécurité ».

La source n’a pas souhaité révéler de plus amples détails.

Un périple pour du qat

Après l’interdiction du qat, les vendeurs se sont résolus à revendre leurs marchandises dans d’autres provinces à l’extérieur de la ville, notamment les provinces d’Ibb, Ta’izz (al-Turbah) et Lahij.

Hael al-Shoaibi, 33 ans, qui est originaire d’al-Dhale mais qui vit aujourd’hui à Aden, a affirmé qu’il est incapable de vivre sans qat et qu’il s’est résolu à aller en acheter dans la province de Lahij.

Lundi, Shoaibi a attendu les vendeurs de qat à Aden à partir de 15 heures jusqu’au coucher du soleil. « Après le coucher du soleil, je sentais que je ne pouvais pas tenir toute la nuit sans qat, alors j’ai décidé de me rendre à Lahij pour en acheter », a raconté Shoaibi à MEE.

Shoaibi a passé environ trois heures à faire l’aller-retour en voiture, qui lui a coûté 10 dollars, et a acheté 8 dollars de qat, mais la partie la plus difficile a été de rentrer avec les stupéfiants à Aden.

« Il y a beaucoup de postes de contrôle où les gardes recherchent du qat, mais j’ai eu de la chance car une femme dans la même voiture a pu le cacher », a-t-il indiqué.

Aux postes de contrôle militaires, les femmes sont rarement inspectées de manière aussi rigoureuse que les hommes, parce que les gardes ne pensent pas en général qu’elles puissent faire passer en contrebande du qat ou d’autres articles interdits.

Shoaibi a acheté assez de drogue pour deux jours et a expliqué qu’il continuera d’aller à Lahij pour se fournir. Il n’aime pas acheter du qat aux contrebandiers qui ont commencé à en vendre dans la ville.

Il existe plusieurs variétés de qat, dont le prix varie en fonction de la qualité. « Il y a des contrebandiers à Aden, mais ils vendent souvent du qat de mauvaise qualité à des prix élevés », a expliqué Shoaibi. Avec la forte demande, les contrebandiers ont doublé leurs prix, a-t-il ajouté.

Shoaibi a également affirmé que certains gardes de sécurité laissaient les passeurs faire entrer du qat dans la ville tout en acceptant une partie des stupéfiants sous la forme d’honoraires ou de pots-de-vin.

De nombreux partisans de l’interdiction affirment que cela contribuera en fin de compte à améliorer l’économie d’Aden.

Ahmed Saeed Shamakh, analyste économique, a cependant estimé que l’interdiction était venue à un mauvais moment, mais qu’il y avait des points positifs et des points négatifs.

« Les arbustes à qat consomment 30 % de l’eau et ont remplacé les arbres fruitiers dans plusieurs régions du Yémen ; le gouvernement national doit donc lutter contre leur propagation », a indiqué Shamakh à MEE. Le gouvernement devrait prendre des mesures telles que l’instauration de taxes élevées sur le qat et l’interdiction de sa consommation dans les institutions publiques.

Shamakh a toutefois ajouté que le qat est un narcotique et qu’il est difficile d’arrêter d’en consommer d’un coup.

Le principal problème avec l’interdiction prononcée à Aden est que celle-ci a pour but de forcer les gens à arrêter de mâcher du qat immédiatement, mais que cela est difficile dans la mesure où ils auront besoin de temps pour briser leurs habitudes, a-t-il expliqué.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.