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Les Iraniens confiants dans le déclin du rôle régional de l’Arabie saoudite

Les analystes iraniens affirment que le pouvoir de Riyad est maîtrisé car il est contraint d’accepter que les États ne peuvent agir au-delà de leurs capacités – du moins pas longtemps

TÉHÉRAN – Dans un abri situé devant l’ambassade d’Arabie saoudite à Téhéran, un policier solitaire monte la garde. Il n’a guère besoin de se donner du mal. Il ne reste aucun diplomate et le bâtiment est une ruine.

Les portes en métal sur le balcon du premier étage de la villa abandonnée pendent ouvertes. Le verre cassé des fenêtres n’a pas été remplacé et les pigeons nichent maintenant à l’intérieur.

Le mât est vide et, sur la façade, un morceau de peinture brillante de forme ovale montre où étaient les armoiries diplomatiques.

Une foule de plus d’un millier d’Iraniens avait manifesté devant l’ambassade le 2 janvier dernier. Certains avaient jeté des cocktails Molotov et incendié les lieux en partie. D’autres avaient saccagé les locaux, avant que la police n’arrive et éteigne les flammes. Aucun blessé n’était à déplorer parmi le personnel saoudien.

Peu de temps après, l’Arabie saoudite a rompu ses relations diplomatiques, lesquelles n’ont pas encore été restaurées.

Les manifestants étaient furieux contre l’exécution en Arabie saoudite d’une figure éminente de l’opposition, le religieux chiite Nimr al-Nimr. Le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, avait condamné cette exécution, mais avait également dénoncé l’attaque de l’ambassade. Un porte-parole de la justice iranienne avait annoncé trois semaines plus tard qu’une centaine de personnes avaient été arrêtées. Certains ont été relâchés par la suite.

En dépit de la fin des relations officielles entre les deux pays et de la colère suscitée par l’exécution du religieux, les analystes iraniens semblent aujourd’hui remarquablement détendus par rapport au rôle régional de l’Arabie saoudite. Ils sont persuadés que celui-ci décline.

« Ils pensent peut-être que cette doctrine Salmane est une bonne idée, mais la région n’est pas d’humeur aux offensives »
– Kayhan Barzegar, Institut d’études stratégiques du Moyen-Orient

En mai 2015, le vice-prince héritier Mohammed ben Salmane, largement considéré comme l’homme fort du trône saoudien, n’était au pouvoir que depuis quatre mois en tant que ministre de la Défense. Il venait de prendre le pari de lancer une intervention militaire et une campagne de bombardement au Yémen.

Les médias iraniens regorgeaient de compte-rendu de frappes aériennes saoudiennes tuant et mutilant des civils. Des bannières dans les rues principales de Téhéran dénonçaient l’agression saoudienne. De hauts responsables ont critiqué les actions saoudiennes, jugées pires que celles d’Israël.

Aujourd’hui, l’ambiance est différente. Bien que la couverture de la guerre au Yémen soit toujours un élément de base des journaux télévisés, on sent que les analystes et les responsables pensent que ben Salmane a eu les yeux plus gros que le ventre. Ils voient l’accord nucléaire avec les États-Unis et ses partenaires du Conseil de sécurité de l’ONU comme un événement qui change la donne sur le plan régional et qui isole l’Arabie saoudite.

En outre, ils sont persuadés que le vent tourne en leur faveur alors que leur allié Bachar al-Assad semble gagner du terrain en Syrie sur les groupes rebelles soutenus par les Saoudiens. L’hostilité envers Assad de la Turquie, alliée de l’Arabie saoudite, a commencé à décliner.

« Les Saoudiens utilisent des concepts démodés pour faire de la soi-disant menace iranienne la question principale afin de légitimer leur politique, mais c’est dépassé. Ils pensent peut-être que cette doctrine Salmane est une bonne idée, mais la région n’est pas d’humeur aux offensives », a déclaré à Middle East Eye Kayhan Barzegar, le directeur de l’Institut d’études stratégiques du Moyen-Orient.

Connaître ses limites

Le concept de base de Barzegar, qu’il applique à la Turquie et à son propre pays, est que les États ne peuvent pas agir au-delà de leurs capacités, du moins pas longtemps.

L’Iran a dû conclure un accord avec les États-Unis, et la Turquie a dû en conclure un avec la Russie après avoir pensé, à tort, qu’elle pourrait défier Vladimir Poutine en abattant un avion de chasse russe à l’automne dernier.

Il en va de même pour l’Arabie saoudite.

« Ils s’imaginent peut-être qu’ils peuvent amener les États-Unis à s’opposer à nouveau à l’Iran dans la région, mais cela ne se produira pas, surtout au moment où la Russie et la Chine développent leurs relations avec l’Iran », a-t-il estimé.

La guerre au Yémen tourne mal pour l’Arabie saoudite. Les forces houthies qu’elle tente de vaincre sont à la frontière nord du Yémen avec l’Arabie saoudite, bombardant la ville saoudienne de Najran, ainsi que les installations pétrolières.

« Les Saoudiens doivent faire des compromis au Yémen. Je ne dis pas que les Iraniens veulent les voir perdre mais le temps ajustera la politique saoudienne tout comme le temps a ajusté la politique turque », a-t-il ajouté.

Certains Iraniens souhaiteraient une réaction forte aux provocations saoudiennes, mais ce serait risqué, selon Foad Izadi, professeur à la faculté des études mondiales de l’Université de Téhéran.

« Il existe un désaccord sur la mesure dans laquelle l’Iran doit céder à l’agression saoudienne, mais chercher querelle à l’Arabie saoudite sera coûteux et ne mènerait à rien », a-t-il affirmé.

« Malheureusement, ce n’est pas vu de la même manière du côté saoudien. Salmane semble n’avoir aucune limite jusqu’où pousser l’Iran. Cela incite certaines personnes en Iran à reconsidérer les choses. »

Cependant, les enjeux sont élevés. Les installations pétrolières de l’Iran sont dans le sud et les installations saoudiennes sont situées à l’est, relativement proches les unes des autres.

« Les unes comme les autres pourraient être rapidement détruites en cas de guerre ouverte », a-t-il ajouté.

Le meilleur espoir est que les Saoudiens revoient leurs positions. En Arabie saoudite, l’opposition à la politique de Salmane au Yémen s’accroît car elle est considérée comme un échec.

« Le suicide par la politique étrangère »

Heshmatollah Falahatpisheh, membre de la commission de sécurité nationale et des affaires étrangères du parlement iranien, est considéré comme un fervent conservateur. Lui aussi estime que le temps joue en faveur de l’Iran.

« L’Arabie saoudite est un grand pays dans le monde musulman. Mais à mon avis, elle a aujourd’hui une politique étrangère suicidaire », a-t-il déclaré dans une interview.

Il a souligné la position du guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei.

« Si vous faites attention à la position du guide suprême concernant l’Arabie saoudite, vous verrez qu’il conseille constamment à l’Arabie saoudite d’abandonner cette voie suicidaire et conseille à ses jeunes dirigeants et en fait ses nouveaux dirigeants de s’engager dans des échanges islamiques et de modérer leur comportement. Je crois que le conseil du guide suprême aux responsables saoudiens est un conseil fraternel et paternel. »

Les dirigeants de l’Arabie saoudite s’inquiètent des revendications de démocratie qui se sont propagées dans la région du Golfe, du Yémen à Bahreïn, a ajouté le député.

« Généralement, lorsque les systèmes réactionnaires sont face à la recherche de démocratie, la première chose qu’ils font est d’attaquer les systèmes avancés. Donc, ils attaquent davantage la République islamique d’Iran en tant que système avancé », a-t-il poursuivi.

« L’Arabie saoudite […], à mon avis, a une politique étrangère suicidaire »
– Heshmatollah Falahatpisheh, député

Pour sa part, le gouvernement iranien adopte une posture attentiste à l’égard de l’Arabie saoudite. Il nie vigoureusement les allégations selon lesquelles il arme les Houthis au Yémen, une accusation lancée récemment par le secrétaire d’État américain, John Kerry, lors d’une visite à Riyad.

Contrairement à la politique des États-Unis, l’Iran soutient le gouvernement provisoire, connu sous le nom de Conseil supérieur, qui a été créé dans la capitale Sanaa la semaine dernière par les Houthis et les représentants de l’ancien président yéménite, Ali Abdullah Saleh.

Javad Zarif, ministre des Affaires étrangères iranien, a offert d’aller à Riyad pour rétablir les relations, mais les Saoudiens ont rejeté ses ouvertures.

« Actuellement, il n’y a pas de négociations entre les Saoudiens et nous. Nous n’échangeons que des remarques contradictoires », a déclaré la semaine dernière à la chaîne de télévision Russia Today Ali Shamkhani, le secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale iranien.

« Nous voyons les Saoudiens agir de façon irrationnelle. Ils ont initié un battage médiatique contre nous et persistent à nous accuser. Nous n’avons fermé la porte du dialogue à aucun pays, sauf au régime d’occupation d’Israël. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.