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2010 - 2019 : une décennie de révolutions en Afrique du Nord et au Moyen-Orient

En dix ans, les révoltes dans la région ont conduit à la chute de nombreux dirigeants et gouvernements. Qui sont les victimes de ces séismes politiques ?
Dans le sens des aiguilles d’une montre : Omar el-Béchir (Soudan), Mouammar Kadhafi (Libye), Abdelaziz Bouteflika (Algérie) et Bachar al-Assad (Syrie) (illustration de Mohamad Elaasar)
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Nouvel an 2010 : à travers le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, d’Alger à Damas, prévaut un sentiment familier de continuité. 

Le conflit israélo-palestinien, les problèmes de terrorisme et la stagnation économique, aggravée par la récession mondiale, demeurent insolubles. Pourtant, les gouvernements de la région, pour la plupart autoritaires et anciens, semblent maîtriser pleinement la situation. L’ordre politique établi depuis des décennies semble immuable. Même la guerre en Irak faiblit et le gouvernement de Bagdad soutenu par les États-Unis envisage des élections plus tard dans l’année.

La plupart des observateurs n’imagine même pas qu’une manifestation en Tunisie au mois de décembre déclenchera des soulèvements qui embraseront et transformeront la région. Il s’agit de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient : les années passent mais les visages des dirigeants qui ornent les affiches dans les rues restent les mêmes. 

Et puis, soudain, tout change : une décennie de révolutions, de guerres civiles et de conflits régionaux. La situation se refuse à revenir à la normale, s’embrasant à nouveau en 2019 pour englober plusieurs États qui y avaient échappé à l’aube de la décennie. 

Alors que rares sont les États qui ne sont pas touchés par l’émergence rapide de mouvements de rue exigeant la justice sociale, la démocratie et une gouvernance responsable, la plupart des monarchies du Golfe, mais aussi le Maroc et la Jordanie, évitent les soulèvements qui balaient les anciens régimes et dirigeants.

De Riyad à Abou Dabi, ces États prennent de plus en plus conscience de la menace potentielle que constituent ces vagues rapides de dissidence pouvant émerger de nulle part. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis deviennent alors les forces dirigeantes d’une contre-révolution régionale, qui intervient en Égypte, au Yémen, en Libye et ailleurs.

Voici comment les révolutions de la décennie se sont déroulées.

TUNISIE – Zine el-Abidine Ben Ali, janvier 2011 

Zine el-Abidine Ben Ali
Zine el-Abidine Ben Ali (AFP)

Cette décennie de soulèvements a débuté en décembre 2010 à Sidi Bouzid, lorsqu’un vendeur ambulant, Mohamed Bouaziz, s’est immolé pour protester contre la pauvreté et l’injustice.

À la mi-janvier, le président autoritaire de la Tunisie Zine el-Abidine Ben Ali avait fui vers l’Arabie saoudite, premier dirigeant victime de l’explosion des manifestations de masse. Il y est mort en 2019. La révolution tunisienne est la seule de cette décennie à se conclure par une transition réussie vers la démocratie.

Pourtant, le dénuement économique qui y a mené a empiré : le décès de Bouaziz a trouvé un écho en novembre 2019 avec l’immolation de Abdelwaheb Hablani (25 ans) à Jelma déclenchant des manifestations.

L’élection de l’outsider politique Kais Saied à la tête du pays en octobre, aux côtés d’un nouveau Parlement fragmenté, confronte les partis politiques à la difficile tâche de former un gouvernement stable dans un pays où le taux de chômage s’élève à 15 %.

ÉGYPTE – Hosni Moubarak, février 2011

Hosni Moubarak en 2010
Hosni Moubarak (AFP)

Hosni Moubarak, proche de l’Occident et d’Israël, a maintenu l’ordre suite à l’assassinat de son prédécesseur Anouar el-Sadate en 1981. Mais après un soulèvement populaire qui a commencé le 25 janvier 2011, ses trente années de règne ont pris fin le 11 février.

Mohamed Morsi, premier dirigeant égyptien élu librement, a gouverné brièvement avant que son ministre de la défense Abdel Fatah al-Sissi ne s’empare du pouvoir en juillet 2013 et réprime toute opposition.

Morsi est décédé de négligence médicale en juin 2019 après six années en isolement.

En septembre 2019, alors que toute idée de manifestation avait été étouffée par une répression massive et les difficultés économiques, des milliers de personnes ont écouté l’appel du lanceur d’alerte exilé Mohamed Ali à descendre dans la rue et protester contre la corruptionBeaucoup ont été arrêtés.

LIBYE – Mouammar Kadhafi, octobre 2011 

L’autoproclamé révolutionnaire africain Mouammar Kadhafi est tombé après 42 ans au pouvoir dans un soulèvement qui a suivi des révoltes similaires en Égypte et en Tunisie voisines.

Mouammar Kad
Mouammar Kadhafi (AFP)

Le tournant du soulèvement a été la décision de l’OTAN d’imposer une zone d’exclusion aérienne, qui s’est muée en guerre aérienne en soutien aux groupes rebelles.

En octobre 2011, Kadhafi est décédé brutalement lors de sa fuite, mais sa mort n’a pas marqué le commencement d’un nouvel ordre.

Alors que la Libye se fracturait le long de lignes tribales et d’est en ouest, en 2014 l’État islamique (EI) s’est établi dans le pays et les forces étrangères ont commencé à s'immiscier dans les affaires de ce pays riche en pétrole.

À présent, Khalifa Haftar, un commandant de l’Est exilé sous Kadhafi, mène une offensive meurtrière contre le gouvernement reconnu par l’ONU à Tripoli. Les deux parties ont attiré le soutien de la Turquie, des Émirats arabes unis, du Soudan, de la Jordanie, du Tchad et de la Russie, compliquant encore plus le conflit en Libye.

BAHREÏN – roi Hamad, 1999–  

Sans l’aide de ses grands frères arabes du Golfe, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, il n’est pas certain que le roi Hamad ben Issa al-Khalifa, allié de longue date du Royaume-Uni et des États-Unis, aurait survécu aux manifestations de 2011.

Roi Hamad ben Issa al-Khalifa (AFP)
Roi Hamad ben Issa al-Khalifa (AFP)

Les manifestations de la majorité chiite en faveur d’une réforme de la monarchie sunnite ont été écrasées lorsque les forces saoudiennes  et émiraties sont arrivées à Manama via le pont qui relie Bahreïn au continent.

La réputation de Bahreïn a souffert, mais ses alliés occidentaux le soutiennent plus que jamais. En avril 2018, le Royaume-Uni a inauguré au large de Manama sa première base dans la région en près de 40 ans.

YÉMEN – Ali Abdallah Saleh, février 2012  

Au cours de ses 33 années de règne, le président yéménite Ali Abdallah Saleh a noué des alliances qui lui ont permis d’éloigner les menaces et de rester au pouvoir.

Ali Abdallah Saleh
Ali Abdallah Saleh (AFP)

En 2011, le Yémen a succombé à l’agitation qui a balayé la région et Saleh a démissionné avec réticence en février 2012. Pour tout autre dirigeant, cela aurait pu être la fin – mais pas pour Saleh.

Les Houthis, ses vieux ennemis des montagnes de Saada, ont conquis Sana en septembre 2014 et évincé son successeur, Abdrabbo Mansour Hadi, soutenu par les Saoudiens.

Saleh a noué une alliance improbable avec les Houthis et pendant les trois années suivantes, ses forces se sont opposées à la campagne militaire des Saoudiens et des Émiratis arabes unis visant à rétablir Hadi.

Cependant, fin 2017, il a opéré une volteface vers l’Arabie saoudite et l’a payé de sa vie. Le 4 décembre de cette année, il a été abattu par les Houthis près de Sanaa.

Depuis, la guerre se poursuit, divisant le pays et engendrant une crise humanitaire dévastatrice. 

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SYRIE – Bachar al-Assad, guerre civile, 2011– 

En 2010, l’aura de Bachar al-Assad en tant que réformateur régional avait pâli, tout comme les espoirs placés en lui lorsqu’il succéda à son père en 2000.

Bachar al-Assad (AFP)
Bachar al-Assad (AFP)

En 2011, son régime a réprimé les manifestations dans le pays, déclenchant une guerre civile brutale. Peu de personnes s’attendaient à ce que Bachar al-Assad tienne lorsque les violences ont dégénéré, pourtant en 2015, avec le soutien direct des Russes, la guerre a tourné en défaveur des rebelles, qui étaient soutenus par la Turquie et les États du Golfe. 

La dernière région contrôlée par le groupe État islamique est tombée début 2019 : seul Idleb résiste encore après neuf ans de guerre et un demi-million de morts, sans compter l’intensification des bombardements par le gouvernement en décembre.

En cette fin de décennie, Assad reste le seul dirigeant arabe – à l’exception des monarchies du Golfe, de Jordanie et du Maroc – à avoir survécu aux soulèvements de 2011.

IRAN – manifestations de masse, 2017–2019 

Après avoir souffert de l’isolement international et des sanctions qui ont marqué la présidence populiste de Mahmoud Ahmadinejad, les Iraniens ont élu le candidat modéré Hassan Rohani en 2013.

Hassan Rohani
Hassan Rohani (AFP)

En juillet 2015, il a signé un accord sur le nucléaire, également connu sous le nom de plan d’action conjoint (JCPOA), avec l’Occident et d’autres puissances mondiales, avec l’espoir que l’Iran bénéficie en retour d’échanges commerciaux pouvant améliorer son économie.

Cependant, l’accord a été rejeté par Donald Trump lors de son élection en 2016, conduisant à de nouvelles sanctions. Les graves conséquences de ce revirement ont engendré des manifestations fin 2017 puis, à une plus grande échelle, fin 2019, lors desquelles des centaines de personnes ont été tuées par les forces de sécurité.

Alors que les conditions de vie en Iran demeurent particulièrement difficiles, l’élite de la République islamique semble prête à prendre toutes les mesures nécessaires pour éliminer toute opposition, externe comme interne.

ALGÉRIE – Abdelaziz Bouteflika, avril 2019 

Après vingt ans au pouvoir, le président Abdelaziz Bouteflika, âgé de 81 ans et fortement diminué à la suite d’un AVC, devait se présenter pour un cinquième mandat. 

Abdelaziz Bouteflik
Abdelaziz Bouteflika (AFP)

Mais en février 2019, des manifestations ont éclaté pour exiger sa démission. Bouteflika s’est finalement exécuté en avril mais le mouvement de contestation ne s’est pas calmé : un par un, les membres de l’ancien régime ont été congédiés ou emprisonnés alors que l’armée cherchait à gérer la transition politique en destituant les figures honnies du régime, tout en réglant certains comptes et en essayant de montrer que le pays était sur la voie du progrès.

L’élection présidentielle de décembre, boycottée par le « hirak » (contestation), a été entachée par des manifestations et une faible participation, de nombreux Algériens rejetant le scrutin comme étant prématuré. 

Après le choc créé par la mort soudaine, fin décembre, du puissant chef de l’armée Ahmed Gaïd Saleh – considéré comme le gardien du système politique dominé par les militaires –, le nouveau président Abdelmadjid Tebboune est attendu sur les chantiers prioritaires : l’ouverture d’un dialogue avec le hirak, la révision de la Constitution et les réformes économiques.

SOUDAN – Omar el-Béchir, avril 2019  

Omar el-Béchir a été l’un des plus rusés et impitoyables dirigeants de la région. Il est arrivé au pouvoir après un coup d’État soutenu par les islamistes en 1989.

Omar el-Béchir
Omar el-Béchir (AFP)

Il est devenu l’un des parias de la communauté internationale pour avoir accueilli le dirigeant d’al-Qaïda, Oussama ben Laden, dans les années 1990 et avoir mené une campagne brutale contre les rebelles au Darfour, qui a donné lieu à des accusations de génocide devant la Cour pénale internationale en 2008.

Béchir a refait surface en 2017 en faisant la paix avec les monarchies du Golfe et en cherchant à se faire accepter par l’Occident.

Toutefois, à la suite d’un soulèvement populaire qui a commencé en décembre 2018, il a été renversé en avril 2019 et remplacé par un conseil de transition composé de civils et de militaires. Il a été condamné à deux ans de prison pour corruption en décembre, et d’autres procès devraient suivre.

IRAK – la « révolution d’octobre » 2019–

En 2010, la guerre en Irak, déclenchée par l’invasion américaine de 2003, avait cessé. Le Premier ministre de l’époque, Nouri al-Maliki, était parvenu à se doter, selon la nouvelle distribution confessionnelle du pouvoir, d’une base au sein de la majorité chiite soutenue par l’Iran. 

Adel Abdel-Mehdi
Adel Abdel-Mehdi (AFP)

Mais avec la prise de Mossoul par le groupe État islamique en juin 2014, Maliki a perdu le pouvoir en faveur de son adjoint, Haïder al-Abadi.

L’EI a été vaincu après une campagne militaire sanglante de quatre ans, mais un an plus tard, une nouvelle menace a émergé pour la classe politique : la « révolution d’octobre », mouvement populaire contre la corruption endémique et le chômage.

Les manifestations ne montrent aucun signe d’affaiblissement, malgré les morts par centaines aux mains des forces de sécurité. 

Le Premier ministre Adel Abdel-Mehdi, au pouvoir depuis seulement un an, a démissionné en décembre, mais les demandes de changement des manifestants demeurent sans réponse.

LIBAN – manifestations de masse, octobre 2019– 

Depuis la fin de la guerre civile au Liban (1975-1990), les oligarques se sont partagé le pouvoir, survivant à diverses crises ainsi qu’aux retombées du conflit en Syrie voisine – tout en manquant à leur devoir de fournir les services de base à la population.

Saad Hariri
Saad Hariri (AFP)

Puis, en octobre 2019, une étincelle s’est produite.

Provoquées par une taxe sur les applications de téléphonie mobile, au milieu d’une grave crise économique et d’un chômage croissant, des manifestations sans précédent ont eu lieu à travers le pays pour exiger la chute de l’élite dirigeante corrompue, poussant le Premier ministre Saad Hariri à la démission.

Un nouveau Premier ministre, Hassan Diab, figure de l’establishment, a été nommé, mais les protestataires ne semblent pas vouloir s’en satisfaire.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.