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Comment l’État arabe s’est transformé en machine à tuer

Pour s’accrocher au pouvoir, les régimes arabes ont commis, au fil des décennies, d’innombrables crimes contre leur propre peuple
Une Syrienne passe devant un portrait du président Bachar al-Assad à Damas, le 14 mars (AFP)

Le nombre de victimes de la répression dans le monde arabe dépasse celui de tous les conflits internationaux que les États arabes modernes ont livrés depuis leur naissance, il y a environ un siècle. 

Un rapide inventaire des victimes des régimes arabes arrivés au pouvoir après l’indépendance des différents pays révèle l’ampleur de la violence exercée par l’État arabe vis-à-vis de son peuple.

L’appareil bureaucratique au service de sa population a ainsi été transformé en machine à tuer, se livrant à des actes de violence sous couvert de légitimité.

De la Syrie au Soudan

Rien qu’en Syrie, en moins d’une décennie, plus d’un demi-million de personnes ont été tuées, en grande partie par des bombes barils larguées sur des quartiers par le régime et ses affiliés.

Des millions d’autres ont été blessées et déplacées, tandis que le régime s’est rendu responsable de milliers de disparitions forcées.

Le terrorisme du président Bachar al-Assad a dépassé celui de son père et de son oncle, qui ont détruit la ville de Hama à l’artillerie lourde au début des années 1980 pour écraser les Frères musulmans. 

Saddam Hussein a agi de la même manière lors de ses massacres contre les musulmans chiites et les Kurdes en Irak, notamment lors de l’attaque chimique de Halabja en 1988.

L’ancien dirigeant libyen Mouammar Kadhafi a lui aussi massacré ses opposants : la tristement célèbre tuerie de la prison d’Abou Salim a fait jusque 1 200 morts en 1996. 

Cet appareil étatique est devenu de plus en plus brutal à la suite du Printemps arabe, craignant que sa tyrannie ne soit démantelée

En Algérie, des dizaines de milliers de personnes ont été victimes de la répression et du despotisme au cours du conflit des années 1990 connu sous le nom de « décennie noire », déclenché par le coup d’État militaire contre une expérience naissante de démocratie islamique.

La décennie d’effusion de sang a pris fin avec un accord de réconciliation nationale lancé par le président récemment destitué, Abdelaziz Bouteflika.

Au Soudan, le régime de l’ancien président Omar el-Béchir a commis d’horribles massacres au Darfour et ailleurs, divisé le pays et épuisé ses richesses.

En Tunisie, des milliers de personnes ont été arrêtées et torturées de l’ère Habib Bourguiba jusqu’en 2010, année de départ du soulèvement qui a entraîné la fin du règne de Zine el-Abidine Ben Ali.

Des actes meurtriers progressifs

En Égypte, depuis l’ère Gamal Abdel Nasser, l’autoritarisme a fait des milliers de morts par la répression et la torture. Les tueries qui ont suivi le coup d’État de 2013, en particulier le massacre de Rabia qui a fait plus de 1 000 morts, demeurent les plus importantes de l’histoire moderne de l’Égypte. 

Le régime saoudien a fait de même et poursuit sur sa lancée en éliminant des activistes et des opposants politiques, que ce soit à Qatif ou dans d’autres régions du royaume, voire à l’étranger, comme dans le cas du défunt journaliste Jamal Khashoggi

Au Maroc, les protestations ont été réprimées dans toutes les régions rurales et villes des années 1950 à nos jours.

Une photo de l’ancien président égyptien Mohamed Morsi est accrochée sur la place Rabia, en 2013 (AFP)

Des actes meurtriers plus progressifs ont également lieu dans des prisons et des centres de détention arabes, loin de toute surveillance ou des médias, par le biais d’une négligence médicale, comme dans le cas de l’ancien président égyptien Mohamed Morsi, décédé en juin au cours de son procès.

Des assassinats ont également été perpétrés par les forces de sécurité et l’armée dans un certain nombre de pays arabes sous le prétexte de la « guerre contre le terrorisme », comme le font actuellement les milices de Khalifa Haftar en Libye.

Si nous prenons également en compte les décès causés par les échecs de diverses politiques d’État – que ce soit dans le secteur de la santé ou suite à une négligence institutionnelle dans des secteurs tels que les transports –, le nombre de victimes se chiffre finalement en millions. 

Une machine à tuer

Ces crimes ainsi que d’autres ont transformé l’État arabe, un système administratif conçu pour servir ses citoyens, en machine à tuer. Il est devenu un appareil du crime organisé spécialisé dans le pillage des richesses publiques. Toute personne qui s’oppose à la situation est assassinée ou victime de disparition forcée.

Cet appareil étatique est devenu de plus en plus brutal à la suite du Printemps arabe, craignant que sa tyrannie ne soit démantelée.

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Le monde arabe n’est peut-être pas une exception à cet égard, étant donné que les crimes de la dictature et de l’autoritarisme sont aussi vieux que l’humanité.

Mais les prétentions de l’État arabe – tout comme celles de son élite dirigeante et de son entourage – à détenir le droit au pouvoir depuis l’indépendance et à pouvoir l’exercer vont à l’encontre de ses crimes contre son peuple. 

Sous cet angle, il ne diffère pas tant des groupes extrémistes violents en guerre contre lui depuis des décennies. Des groupes tels que l’État islamique tuent au nom de la religion, tandis que l’État arabe assassine au nom de la défense de la sécurité, de la stabilité et de son statut.

Et tandis que le terrorisme de ces groupes extrémistes est passager, le terrorisme de l’État arabe fait toujours partie intégrante du quotidien des citoyens arabes.

En réalité, le terrorisme étatique dans le monde arabe est devenu plus systématique et plus visible et finira par entraîner la destruction des sociétés arabes.

Les citoyens arabes ne peuvent qu’espérer une vie plus digne et moins violente, qu’ils continueront de souhaiter et pour laquelle ils se battront pacifiquement et démocratiquement.

- Khalil al-Anani est professeur associé de sciences politiques et président du programme de politique et de relations internationales de l’Institut d’études supérieures de Doha. Il est également chercheur non résident au Center for Global Policy. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @Khalilalanani.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Khalil al-Anani
Khalil al-Anani is associate professor of political science and chair of the Policy and International Relations Programme at the Doha Institute for Graduate Studies and a Non-Resident Fellow at Center for Global Policy. You can follow him on Twitter: @Khalilalanani.