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Démission de Saad Hariri : le Liban face à ses démons

La démission surprise du Premier ministre libanais Saad Hariri, samedi 4 novembre, risque de replonger le Liban dans une grave crise politique et transformer le pays en arène de confrontation régionale entre l’Arabie saoudite et l’Iran

Quarante-huit heures après la démission inattendue du Premier ministre Saad Hariri, la classe politique libanaise et l’opinion publique cherchent toujours à comprendre les circonstances et les motifs de cette décision et d’en mesurer les conséquences.

Cette mesure, annoncée par Hariri depuis l’Arabie saoudite, a surpris l’ensemble de la classe politique, y compris son propre camp. À la veille de sa démission, le vendredi 3 novembre, le chef du gouvernement avait prononcé une allocution au Grand Sérail, le siège du Premier ministre à Beyrouth, qui n’avait rien d’un discours d’adieu. Au contraire, Saad Hariri y évoquait les projets d’avenir de son cabinet et ses démarches en vue de l’organisation à Paris d’une conférence internationale de soutien au Liban.

Quelques jours plus tôt, au retour d’une visite à Riyad au cours de laquelle il avait été reçu par le prince héritier Mohammad Ben Salman (MBS), il avait réaffirmé l’attachement du royaume à la stabilité du pays du cèdre. Le gouvernement s’apprêtait à signer le premier contrat d’exploitation de gaz offshore, à commencer l’examen du projet du budget 2018 et à réunir la commission ministérielle chargée de préparer les élections législatives, prévues en mai de l’année prochaine.

« Saad Hariri avait l’air confiant dans la stabilité de son gouvernement et était satisfait de sa relation avec le président de la République et les autres composantes de la coalition gouvernementale », a déclaré un ministre proche du président de la République, Michel Aoun.


Tout bascule le samedi 4 novembre. Au cours d’une visite non annoncée au préalable à Riyad, Saad Hariri claque la porte avec fracas. Sa démission est annoncée par la chaîne à capitaux saoudiens Al-Arabiya avant même qu’elle ne soit officialisée par Hariri. Dans une déclaration enregistrée et diffusée par la chaîne, le Premier ministre lance une diatribe violente et inhabituelle contre l’Iran et le Hezbollah, qu’il accuse de tous les maux.

« J’accuse, sans équivoque, l’Iran, de semer la sédition, la dévastation et la ruine dans les pays arabes […] J’accuse le Hezbollah, qui est le bras de l’Iran non seulement au Liban mais aussi dans d’autres pays arabes »

- Saad Hariri, Premier ministre libanais démissionnaire

« J’accuse, sans équivoque, l’Iran, de semer la sédition, la dévastation et la ruine » dans les pays arabes, dit-il. « Malheureusement, j’ai trouvé face à moi des [Libanais] qui se sont alliés à l’Iran et ont ouvertement fait acte d’allégeance à ce pays, poursuit-il. Ils cherchent à soustraire le Liban de son environnement arabe […] de ses valeurs et de ses idéaux. J’accuse le Hezbollah, qui est le bras de l’Iran non seulement au Liban mais aussi dans d’autres pays arabes. »

Saad Hariri ajoute que le « Hezbollah est parvenu à imposer un fait accompli au Liban en utilisant la force de ses armes, qu’il prétend détenir uniquement pour la résistance […] Nous avons tous lu que le chef du régime iranien a souligné que l’Iran contrôle le destin des pays de la région et qu’en Irak, en Syrie, au Liban, en Afrique du Nord et dans le Golfe arabe, rien ne peut être fait sans l’Iran ».

Il affirme, enfin, craindre pour sa vie, faisant état d’informations qui lui seraient parvenues sur une tentative d’assassinat à son encontre. Quelques heures plus tard, Al-Arabiya rapporte qu’un attentat contre le Premier ministre aurait été déjoué par les services de sécurité libanais. Mais les Forces de sécurité intérieure – la police nationale – dirigées par un proche de Hariri, la Sûreté générale et l’armée libanaise affirment, dans des communiqués, ne pas disposer d’informations à ce sujet.  

Questions sur la forme et le fond de la démission

Jamais Saad Hariri n’avait utilisé un ton aussi violent contre le Hezbollah, représenté par deux ministres au sein de son gouvernement. Passé le moment de stupeur, des questions portant sur la forme et le fond de la démission commencent à pleuvoir.

Dans la forme, la démission est jugée particulièrement grave, d’autant que c’est la première fois depuis l’indépendance du Liban qu’un Premier ministre se désiste alors qu’il se trouve à l’extérieur du pays. Les supputations vont bon train et l’inquiétude grandit, surtout que la démission de Hariri coïncide avec la purge sans précédent opérée samedi et dimanche par l’héritier du trône, MBS, contre des princes de la maison des Saoud et des ministres, anciens ou en exercice.

« Cette démission a été forcée et Saad Hariri n'est pas maître de sa décision […] Le texte a été écrit pas une main saoudienne, on reconnait clairement les terminologies saoudiennes »

- Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah

De nombreux analystes, journalistes et personnalités politiques affirment que Saad Hariri a été contraint par les dirigeants saoudiens à présenter sa démission. D’autres craignent qu’il ne soit en état d’arrestation ou en résidence surveillée, sachant qu’il est détenteur de la nationalité saoudienne et que sa famille est connue pour être historiquement proche du roi défunt Fahd et de ses enfants, une branche des Saoud qui ne bénéficie pas des faveurs de MBS.

L’ancien ministre libanais Wiam Wahhab a même demandé dans un tweet au président Michel Aoun de convoquer les ambassadeurs des grandes puissances pour « assurer l’exfiltration de Saad Hariri vers un lieu sûr dans un pays européen ».

Même le chef du Hezbollah n’écarte pas cette hypothèse. « Cette démission a été forcée et Saad Hariri n'est pas maître de sa décision », a-t-il assuré lors d’une intervention télévisée entièrement consacrée à la démission de Saad Hariri.

Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah (AFP)

Cependant, l’ancien Premier ministre, Fouad Siniora, a balayé ces informations « fruit de l’imagination », affirmant que Saad Hariri était « libre ». Dimanche soir, le Premier ministre a d’ailleurs posté sur twitter une photo en compagnie du nouvel ambassadeur saoudien à Beyrouth. « Ça ne prouve rien », persiste toutefois Ghaleb Kandil, président du Centre de recherche pour l’Orient nouveau.

Dans son discours retransmis dimanche soir par toutes les chaînes de télévision du pays, Hassan Nasrallah s’est dit par ailleurs persuadé que la déclaration lue par Saad Hariri « n’est pas de lui ». « Le texte a été écrit pas une main saoudienne, on reconnait clairement les terminologies saoudiennes », assure-t-il.

Sur le fond, Hassan Nasrallah avance plusieurs hypothèses sur les raisons de cette démission inattendue, qui « n’est pas liée à la situation politique intérieure libanaise ». « La raison vient d'Arabie saoudite, confrontée à des luttes internes », a-t-il affirmé. Le but serait de semer la discorde au Liban. « Vous voulez détruire la stabilité du pays au profit de qui ? », s'est-il exclamé.

La démission pourrait aussi être liée, selon lui, aux « luttes intestines économiques et politiques » qui secouent le royaume. Autre hypothèse avancée par Hassan Nasrallah, « les autorités saoudiennes ne sont pas satisfaites du travail de M. Hariri et souhaiteraient le remplacer par un faucon qui serait plus en phase avec leurs positions ».

À LIRE : Liban : nouvelles secousses saoudo-iraniennes en perspective ?

Quels que soient les raisons et les buts de cette démission, le secrétaire général du Hezbollah a appelé son parti « à la retenue » et à ne pas « se laisser influencer par les informations qui circulent », afin de préserver « la stabilité du Liban ». « Si les Saoudiens s'attendent à ce que nous nous comportions de façon impulsive, ils se font des illusions. Nous allons agir avec beaucoup de responsabilité, de calme et de sagesse », a déclaré le leader chiite.

Ghaleb Kandil pense, de son côté, que la démission de Hariri s’inscrit dans le cadre des pressions exercées sur le Hezbollah et l’Iran « après leurs victoires en Irak et en Syrie ». « Les États-Unis, l’Arabie saoudite et Israël estiment que le Liban est un terrain propice pour faire pression sur Téhéran et le Hezbollah », indique le chercheur. Mais selon lui, « Saad Hariri subira le même sort que [le président du Gouvernement régional du Kurdistan] Massoud Barazani, qui a été utilisé, n’a pas donné les résultats escomptés, et a été, par conséquent, abandonné en cours de chemin. »

Quelles conséquences ?

Ces pressions pourraient-elles se terminer par une guerre israélienne contre le Liban ? Hassan Nasrallah a minimisé cette possibilité sans toutefois l’écarter. « Israël n'attend pas le vide politique au Liban pour lancer une offensive, a-t-il déclaré. La décision de la guerre est liée aux développements régionaux, qui ne sont pas du tout les mêmes qu'en juillet 2006 », lors de l’attaque israélienne contre le pays du cèdre.

Dans tous les cas de figure, la crise va durer longtemps et d’autres développements inattendus pourraient jeter de l’huile sur le feu

Hassan Nasrallah a également jugé peu probable une guerre saoudienne contre le Liban, qui est de plus en plus mentionnée depuis les menaces ces dernières semaines, à coups de tweets, contre le Hezbollah et le gouvernement libanais, du ministre saoudien des Affaires du Golfe, Thamer al-Sabhane. « D'où vont-ils attaquer le Liban? De la Syrie ou de la Palestine ? Ce n'est pas réaliste », a observé le numéro un du Hezbollah. « Qu'ils utilisent leur force militaire pour gagner la guerre au Yémen plutôt que d'attaquer le Liban », a-t-il ironisé à l'adresse des Saoudiens.

Le président de la République, Michel Aoun, premier concerné par la démission, n’a pas réagi publiquement. Selon ses milieux, il est en concertation avec tous les blocs parlementaires et est entré en contact avec le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi et le roi de Jordanie Abdallah II. Le chef de l’État libanais va attendre quelques jours un retour éventuel de Saad Hariri avant de prendre sa décision au sujet de la démission. Mais celui-ci pourrait ne pas rentrer au Liban de sitôt. « L’affaire du prétendu attentat déjoué a été inventée pour servir de prétexte à une absence prolongée de Hariri », croit savoir Ghaleb Kandil.

Si l’absence de Hariri se prolonge, les scénarios suivants sont envisageables :

- Michel Aoun nomme un technocrate pour diriger un gouvernement chargé d’organiser les élections législatives ;

- Le bloc parlementaire de Saad Hariri boycotte les concertations pour la désignation du Premier ministre et le pays reste sans gouvernement jusqu’à ce que la situation se débloque. Cela peut durer des années, comme pour la vacance présidentielle, qui s’est prolongée pendant deux ans et demi, entre mai 2014 et octobre 2016 ;

- Les tensions politiques gagnent la rue et les contradictions entre sunnites et chiites remontent à la surface.

Dans tous les cas de figure, la crise va durer longtemps et d’autres développements inattendus pourraient jeter de l’huile sur le feu.

- Paul Khalifeh est un journaliste libanais, correspondant de la presse étrangère et enseignant dans les universités de Beyrouth.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le Premier ministre libanais Saad Hariri a annoncé sa démission surprise le 4 novembre, invoquant sa crainte de faire l'objet d'une tentative d'assassinat (AFP).

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