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La guerre de Poutine en Syrie est un remake de la guerre en Tchétchénie

Vladimir Poutine ne devrait pas penser qu’il peut changer les choses en Syrie avec plus de succès que dans le Caucase du Nord

Près de quatre mois après le début de son intervention, la Russie est un combattant actif dans la guerre civile syrienne. Ce n’est pas qu’une assertion. C’est confirmé par le bilan des victimes et les flux de réfugiés.

L’Observatoire syrien pour les droits de l’homme confirme dans ses derniers bilans que les frappes aériennes russes ont tué plus de combattants de l’opposition syrienne que du groupe État islamique (EI). Les chiffres s’élèvent à 1 141 contre 893, respectivement. L’Observatoire et le Réseau Syrien pour les droits de l’homme (SNHR) évaluent le nombre de victimes civiles des frappes russes entre 1 000 et 1 200.

Les mouvements de réfugiés depuis le 30 septembre, date à laquelle la campagne de bombardement a commencé, révèlent des tendances similaires. Plus d’une centaine de milliers de réfugiés ont fui vers les frontières turque et jordanienne. Entre le 5 et le 22 octobre l’année dernière, l’ONU a rapporté que les frappes aériennes russes ont entraîné le déplacement de 120 000 personnes d’Alep, Hama et Idlib.

Fin septembre, ils étaient 3 000 Syriens à chercher refuge à la frontière jordanienne. On a atteint 12 000 en décembre et 17 000 la semaine dernière. Le brigadier général Saber Taha al-Mahayreh, qui est en charge des frontières jordaniennes avec la Syrie et l’Irak, a déclaré à Middle East Eye que la majorité des réfugiés à Rukban sont arrivés « sur une courte période, lorsque les attaques [russes] se sont intensifiées ».

L’armée russe affirme que si un drone détecte un dépôt d’armes dans un abri en dur, il est légitime de bombarder, peu importe à qui celui-ci appartient. Il pourrait toujours être revendu à l’EI. Mais même sur les cibles définies comme terroristes, le bilan des victimes civiles est lourd. Une récente frappe russe sur une prison gérée par le Front al-Nosra située près d’un marché populaire dans la province d’Idlib a tué presque autant de civils et de détenus que de combattants d’al-Nosra –  26 pour les premiers et 29 pour ce dernier.

Plus de 20 dirigeants de l’opposition ont été assassinés depuis l’intervention russe, appartenant principalement à Ahrar al-Sham, l’un des plus grands groupes qui combat Assad. Zahran Alloush, le chef du groupe rebelle Jaish al-Islam, était la victime la plus haut-placée et son assassinat par l’armée syrienne aurait été facilité par la surveillance russe.

Parmi les victimes figurent Abu Rateb al-Homsi, un leader d’Ahrar al-Sham dans la région de Homs. Homsi était l’un des hommes qu’Assad a libéré de la prison de Sednaya pour islamiser l’opposition alors qu’elle était largement laïque et sans armes. Homsi a continué à diriger le groupe rebelle Liwa al-Haqq avant sa fusion avec Ahrar al-Sham. À Riyad, ils ont signé un accord de soutien des négociations avec le gouvernement syrien, malgré les menaces de quitter la table des négociations.

Les bombardements et les assassinats sont les deux façons de réorganiser le plan de table des négociations avant même que celles-ci soient organisées. Loin d’aider les négociations de paix qui ont lieu à Genève, la campagne de bombardement est en train de les tuer.

Il n’existe pas d’accord entre la Russie et l’Amérique concernant qui dans l’opposition syrienne doit vivre et qui doit mourir, qui est un « modéré » et qui est un « terroriste », qui est légitime et qui ne l’est pas. La Russie se réserve le droit de décider pour elle-même, même si elle dispose d’alliés arabes en Jordanie et en Égypte, qui sont d’accord avec elle. Il n’y a pas de dialogue entre la Russie et la Turquie et donc aucun accord sur les groupes kurdes qui devraient être représentés aux négociations. Il est hors de question qu’une délégation iranienne soit assise à la même table qu’une délégation saoudienne. Et même si le cercle extérieur des États combattants est d’accord, ceux-ci manquent de contrôle sur les milices qu’ils arment et financent.

C’est se raccrocher aux branches que de penser que Poutine lui-même s’est offert un effet de levier avec Bachar al-Assad, voire avec Barack Obama, après les sanctions imposées suite au conflit ukrainien. Quand Poutine a tenté de persuader Assad d’adoucir sa réaction au soulèvement non armé à Deraa en 2011, le dirigeant syrien l’a ignoré. Maintenant que la guerre est devenue une question de vie ou de mort pour Assad, son épouse et sa mère, il est peu probable que ce levier soit plus efficace aujourd’hui, même si on ose supposer que la paix est dans les projets de Poutine.

Obama est serein à l’idée de laisser les feux syriens se consumer, ce que tout lobbyiste syrien à Washington pourra malheureusement confirmer. Il est profondément sceptique quant à la perspective d’une solution rapide à la guerre. Il sait que la Russie s’enfoncera de plus en plus profondément dans ce conflit, mais cela ne le gêne pas. Poutine s’est lourdement trompé en pensant qu’il l’était.

Qu’est-ce qui a donc conduit Poutine à prendre une telle décision le 30 septembre ? Assad et lui étaient chefs d’État en même temps, mais ils ne furent jamais proches. Assad a ignoré Poutine pendant les cinq premières années, préférant visiter les capitales occidentales. Ce ne fut que lorsque la Russie a trouvé un accord sur la dette syrienne que la première visite à Moscou s’est concrétisée en 2005. De même, la Syrie ne comptait pas parmi les préoccupations de la Russie jusqu’au printemps arabe et 2011, lorsqu’Assad a commencé par écraser un soulèvement civil non armé à Deraa.

À l’époque, Poutine aurait énuméré ses principaux alliés régionaux comme étant la Turquie, Israël et l’Iran, dans cet ordre. Lorsque le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou s’est secrètement rendu à Moscou dans un jet privé pour persuader Poutine de ne pas fournir à l’Iran les derniers missiles sol-air, Poutine a sacrifié ses intérêts iraniens pour les israéliens. Les missiles ont été retirés des plates-formes ferroviaires destinées à Téhéran.

Qu’est-ce qui a incité une décision aussi radicale et risquée ? Était-ce l’effondrement imminent d’Assad ? Faisait-elle partie d’un projet géopolitique grandiose pour restaurer une présence soviétique ou même une présence impériale russe ?

Comment Poutine a trouvé sa voix

Une des pistes est une affaire personnelle et remonte à l’époque où Poutine n’avait pas de voix, pas d’expérience publique et pas de partisans. 1999 fut une mauvaise année en Russie. Des oligarques rivaux s’emballaient. Ce n’était pas la première fois depuis 1992 que l’État russe se sentait vaciller. Entre alors en scène un mercenaire inconnu et inexpérimenté de Saint-Pétersbourg.

Poutine, souvent décrit comme une créature du KGB, devait sa promotion rapide à Moscou à la Famille, la bande cupide d’oligarques et d’économistes néolibéraux d’Eltsine, laquelle constituait pour Bill Clinton l’avenir de la Russie. L’ennemi des plans américains visant à remodeler la Russie à son image n’est pas venu du parti communiste, mais des entrailles du régime que soutenait Washington. La carrière de Poutine s’est presque effondrée sur un scandale dans lequel Saint-Pétersbourg a perdu 92,5 millions d’euros en importations de produits alimentaires contre le bois, le pétrole et d’autres matières premières russes.

Poutine avait besoin de plus qu’un simple parrainage devenir célèbre en période de troubles. Il lui fallait quelque chose de plus grand comme une guerre. Les attaques de militants tchétchènes au Daghestan et autour de Moscou lui en ont fourni une.

La Russie a perdu sa première campagne en Tchétchénie et a demandé la paix. Une paix fragile s’en est suivie. Aslan Maskhadov, le leader tchétchène, arrivait à court d’argent et les commandants sur le terrain, d’influence wahhabite, mieux financés et équipés, sous la direction du chef de guerre rival Chamil Bassaïev a commencé à prendre le contrôle. Des étrangers ont été enlevés. Un raid a été organisé au Daghestan et la Russie a été frappée par une série d’attentats à la bombe contre des appartements dans lesquels plus de 300 personnes sont mortes.

Dans l’un d’eux, un groupe d’agents du FSB dans une voiture avec des plaques moscovites a été arrêté par la police locale à Ryazan, une ville en dehors de Moscou, mettant en place un dispositif. Le FSB a dit qu’il s’agissait d’un exercice d’entraînement. Cela n’a jamais été prouvé, mais les soupçons selon lesquels les attentats auraient pu être montés par le FSB pour justifier une deuxième guerre en Tchétchénie n’ont jamais disparu non plus. L’ex-espion russe qui a rejoint le MI6, Alexandre Litvinenko, avait affirmé avoir plus de preuves sur ces attentats. Une enquête britannique a révélé que son empoisonnement a « probablement [été] ordonné » par Poutine.

Poutine a trouvé sa voix qu’il a reprise de la rue : « Nous les aurons partout. Si nous trouvons des terroristes dans les chiottes, alors nous les anéantirons dans les chiottes. C’est tout ce qu’il y a à faire. » C’est encore celle qu’il utilise aujourd’hui en Syrie.

La Seconde Guerre de Tchétchénie fait apparaître la première comme modérée en comparaison. La sauvagerie n’était pas à sens unique. Le siège du théâtre Nord-Ost, les attentats du métro de Moscou étaient des atrocités commises par les militants tchétchènes. Du pur terrorisme qui, dans le cas de Beslan, ciblait les enfants russes. La sauvagerie de la contre-insurrection russe en Tchétchénie a cependant été nourrie. Ce qui suit est un avant-goût de celle-ci.

La très regrettée Anna Politkovskaïa a décrit dans son dernier livre, « A Russian Diary », une vidéo filmée lors d’un transfert de prisonniers tchétchènes par l’Unité des opérations spéciales du ministère de la Justice russe. Ces combattants auraient été « amnistiés » après un assaut sur le village de Komsomolskoye de février à mars 2000. Toute personne intéressée par le sort de la Syrie devrait le relire.

« La vidéo est comme un long métrage d’un camp de concentration fasciste. Telle est précisément la façon dont les gardiens se comportent, leur fusil d’assaut prêt alignés au bas d’une colline, au bas de laquelle se tient la voie de chemin de fer avec les wagons d’attente. Les hommes et garçons (l’un d’eux a clairement entre 15 et 16 ans) sont jetés des camionnettes ou sautent à terre Ils sont tous en mauvaise forme physique, certains étant portés par leurs amis. Tous sont blessés. Certains n’ont pas de jambes, certains pas de bras ; l’oreille de l’un d’eux pend, à demi-coupée. On peut entendre les soldats commenter : « Regardez ils n’ont pas sectionné l’oreille correctement ». Beaucoup sont complètement nus, pieds nus, couverts de sang. Leurs vêtements et chaussures sont jetés hors des véhicules séparément. Les combattants sont complètement épuisés. Certains ne comprennent pas ce qu’on exige d’eux et trébuchent dans la confusion. Certains sont fous. Sur la vidéo, les soldats les battent de manière routinière, automatique, comme s’ils le font par habitude. Il n’y a pas de médecins. Certains des combattants plus forts sont choisis pour retirer des fourgonnettes les corps de ceux qui sont morts pendant le transfert et les faire glisser sur le côté. À la fin de la vidéo, on voit une montagne de cadavres de prisonniers amnistiés près de la voie de chemin de fer. »

Le rapport de Politkovskaïa est posthume. Elle devait mourir pour des reportages comme celui-ci, comme la militante des droits de l’homme Natalia Estemirova, les deux membres de la commission parlementaire d’enquête sur les attentats ciblant les appartements et une foule d’autres âmes honnêtes. La traînée de sang menait généralement vers l’homme que Poutine a chargé de la Tchétchénie, Ramzan Kadyrov, le plus jeune fils d’un rebelle tchétchène assassiné transformé en suppôt de Moscou.

Politkovskaïa était la fille d’un diplomate soviétique, probablement aussi un haut-gradé du KGB. En tant qu’enfant de l’élite soviétique, elle a eu l’audace d’une initiée. Alors qu’elle a rapporté les abus perpétrés par des militaires russes, elle a également signalé les abus commis contre des soldats russes, notamment le traitement des conscrits terrifiés lors de bizutages. Politkovskaïa était une patriote russe.

George W. Bush a soutenu Poutine au cours de cette période, bien que la Cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg ait été submergée par les renvois. C’était un mariage de convenance. La Russie a soutenu la guerre contre le terrorisme, aussi longtemps que Bush y intégrait la campagne de Russie en Tchétchénie. Le même processus se poursuit à ce jour, bien qu’il n’y ait plus de raison de confondre l’insurrection dans le Caucase du Nord avec l’EI, puisque c’est ce que font les militants eux-mêmes. La réponse russe en Tchétchénie est un exemple parfait de la façon d’élever une génération de kamikazes. Russie a tout fait pour ruiner tout terrain d’entente et c’est qu’elle, avec Assad, cherche maintenant à faire en Syrie.

La guerre que Poutine a relancée en 2000 ne l’a jamais quitté, tout comme l’invasion de l’Irak trois ans plus tard, n’a jamais quitté les États-Unis ou la Grande-Bretagne. Les renseignements militaires russes affirment aujourd’hui que 3 000 ressortissants de la Fédération de Russie et 4 000 de l’espace post-soviétique luttent contre Assad en Syrie. Voilà 7 000 combattants prêts à revenir et se battre dans les rues de Moscou. Lorsque Poutine voit l’EI ou les forces de l’opposition syrienne, il voit l’ennemi que la Russie combat dans le Caucase du Nord et au Tadjikistan en Asie centrale depuis trente ans.

Libye

Le deuxième moteur de ses calculs en Syrie est la Libye. La carrière de Dmitri Medvedev ne s’est pas remise de sa décision de s’abstenir lors du vote de la résolution de l’ONU qui a ouvert la voie à l’intervention de l’OTAN. Lorsque Kadhafi a été tué (selon les Russes, avec l’implication des Français et des Britanniques) une clameur est montée à Moscou. Medvedev a été dénoncé comme traître. Un film de haute qualité est apparu en disant autant sur Internet. Les pires craintes de la Russie se sont concrétisées lorsque l’État libyen est tombé en morceaux et elle affirme être déterminée à ne pas répéter l’expérience en Syrie.

« En général, la question du changement de régime, le renversement de régimes et la promotion de la démocratie ou de quoi que ce soit, c’était ce que redoutait Poutine. C’était considéré comme une forme de pression de la part de l’Occident, il y avait un équilibre régional au Moyen-Orient et renverser Assad, détruire ce pays, était considéré comme une catastrophe. Transformer la Syrie en une nouvelle Libye était absolument inacceptable. Voilà le sentiment. », a expliqué un expert russe.

Poutine vise alors non seulement à garder intact l’État syrien – beaucoup serait d’accord avec cet objectif – il se bat aussi contre le printemps arabe sous toutes ses formes et avec tous les moyens à sa disposition. Sa louange et son soutien au leader du coup d’état militaire Abdel Fattah al-Sissi en Égypte reposent là-dessus.

Il s’ensuit un concours de volontés, une guerre de tranchées, comme lors de la Première Guerre mondiale. La campagne sera menée tant sur le plan économique que sur le front militaire. Poutine affirme disposer des réserves de change pour voir la fin de la crise actuelle créée par les prix bas record du pétrole. Dans son dernier entretien avec Die Zeit, il a indiqué que sa banque centrale possédait pour 350 milliards de dollars de réserves en or et en devises étrangères ainsi que deux fonds de réserve de 70 milliards de dollars chacun : « Nous pensons que nous avancerons régulièrement vers la stabilisation et la croissance économique », a-t-il dit.

Les économistes russes comme Vladislav Inozemtsev et Stanislav Tkachenko sont plus sceptiques. D’après Tkachenko, le coût pour la Russie de la rupture des relations avec la Turquie pourrait dépasser 30 milliards de dollars. « Les pousses fragiles de la croissance économique en Russie, après presque une année de récession, seraient arrachées à la terre », a-t-il ajouté.

L’Arabie saoudite a davantage de réserves que la Russie et plusieurs autres raisons de garder le prix d’un baril à un niveau historiquement bas – évincer le pétrole de schiste de son marché et faire de son mieux pour entraver la rentrée de l’Iran sur les marchés mondiaux.

Tous les indicateurs pointent vers une intervention militaire russe prolongée et de longue durée. Recherchez des blocs d’hébergement en cours de construction pour les familles des pilotes russes à Lattaquié. Des rotations de six semaines ne suffiront pas.

Chaque intervention étrangère en Syrie crée sa propre dynamique. La Russie ne fait pas exception. Leurs bombardements ont laissé des milliers d’autres combattants syriens avec leurs propres comptes à régler. Ils ont des missiles TOW et attendent impatiemment les chars russes. La rage populaire est grande. Vladimir Poutine ne devrait pas penser qu’il peut changer les choses en Syrie avec plus de succès que dans le Caucase du Nord. S’il était sage, il devrait planifier sa stratégie de sortie maintenant.

- David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Il a été éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian, où il a précédemment occupé les postes de rédacteur associé pour la rubrique Étranger, rédacteur pour la rubrique Europe, chef du bureau de Moscou et correspondant européen et irlandais. Avant de rejoindre The Guardian, David Hearst était correspondant pour la rubrique Éducation au journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le président russe Vladimir Poutine observe lors de sa conférence de presse annuelle à Moscou le 17 décembre 2015 (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.