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Quand l'extrémisme religieux se nourrit de l'angoisse laïque

L'intelligentsia tunisienne doit arrêter de voir les citoyens musulmans comme l’« autre » violent et accepter le droit de chacun d'exprimer pacifiquement sa religion

Les routes qui mènent à la radicalisation des jeunes musulmans arabes sont multiples. Néanmoins, elles ont toutes pour point de départ l’incapacité des élites intellectuelles de leur pays à mettre en place un modèle de gouvernance qui subvient à leurs besoins fondamentaux de reconnaissance et d’inclusion véritable.

Le 27 novembre 1095, le chef de l'Eglise catholique romaine, le pape Urbain II, a rédigé un appel pour annoncer le début des guerres de religion contre les sociétés musulmanes. Dans cet appel, il a dressé une image puissante d’un « Occident juste et chrétien » en opposition irréconciliable avec le bloc du « reste mauvais et musulman ». Le pape a trouvé dans les récits de pèlerins chrétiens de retour de Jérusalem, décrivant comment ils s’étaient fait voler par des bandits, une bonne raison de rejeter ce second bloc, identifiant ces bandits principalement comme des musulmans.

Alors que ce point de vue vis-à-vis du Moyen-Orient et de l'Afrique du Nord continue d'être véhiculé par certains Occidentaux à travers la littérature, le cinéma et les médias, il a également été adopté, singulièrement, par des personnes au sein même de cette région. L'intelligentsia traditionnelle tunisienne en est un exemple typique.

Des petits despotes

Pendant plus de cinquante ans, cette intelligentsia s'est plainte de la visibilité de l'expression religieuse dans la société. Elle a exprimé ce sentiment en soutenant systématiquement deux régimes despotiques avant la révolution, celle-ci s'étant en partie nourrie de la suppression de l'expression sociale de la religion et de la direction politique qu'elle représente.

Aujourd'hui, le despotisme que les Tunisiens connaissaient a été pour l'essentiel démantelé au cours des quatre dernières années. Mais des petits despotes continuent çà et là de transgresser cette quête d'une démocratie véritablement libérale et inclusive. A un certain niveau, ils font cela en diffusant des termes tels que « barbares vils et arriérés » afin de former un sentiment d'altérité de style Urbain II qui cible les musulmans les plus identifiables dans la société, tout en restant insensibles au portrait original du « reste mauvais » que dressent d'eux-mêmes les Occidentaux justes et chrétiens d'aujourd'hui.

Cela prouve le dysfonctionnement de l'héritage de l'intelligentsia traditionnelle tunisienne, son penchant pour le despotisme et un manque de compromis au niveau national, ainsi que son souci de satisfaire les attentes extérieures d'une classe de musulmans non mauvais.

Un jeu de survie à somme nulle

Le vingtième épisode de l'émission hebdomadaire Klem Ennes (« paroles des gens »), diffusé sur la chaîne Al Hiwar Ettounsi TV le 18 février, est un exemple emblématique de cet héritage. Entre autres thèmes, les participants ont cherché à discuter du phénomène de l'Etat islamique et de ses liens avec les groupes religieux tunisiens.

L'épisode a été organisé comme suit : un invité principal, Sofienne Ben Romdhane, vice-président du « Parti réformiste » islamique, placé à côté de six autres participants, à savoir commentateurs, une actrice, un ancien policier, un militant laïc auto-proclamé et le journaliste qui a animé la discussion. La discussion s'est rapidement transformée en une séance de mise en accusation de l'invité principal. Les six participants, y compris l'animateur, ont engagé Ben Romdhane dans ce qui ressemblait à un jeu de survie à somme nulle.

Les deux commentateurs ont souligné l'irrationalité des revendications de Ben Romdhane, l'actrice et l'ex-policier ont lancé de temps à autre des salves théâtrales et sensationnelles, tandis que le militant a adopté une posture nationaliste féroce et a remis en cause le « tunisianisme » de Romdhane, dictant un sermon véhément d'un ton ostensiblement condescendant et dégradant. Pour défendre sa position, ce dernier a affirmé à plusieurs reprises que, malgré la teneur religieuse de son parti, ses activités étaient pacifiques, respectueuses de la loi et soumises aux dispositions de la constitution et au caractère civil de l'Etat. Ensuite, il a dénoncé explicitement la violence que perpètrent d'autres groupes affiliés à une confession religieuse, comme l'Etat islamique, lorsqu’ils prêchent leur foi.

Les intervenants sont cependant restés plutôt intransigeants en réfutant son argument, bien qu’avec des propos sans substance et sans preuve concrète à avancer à son encontre. Privé de toute autre identité potentiellement pertinente telle que Tunisien, voire peut-être politicien, Ben Romdhane s’est finalement retrouvé enfermé dans une logique manichéenne selon laquelle il devait soit accepter la grandeur tacite du raisonnement de ses interlocuteurs, soit assumer le caractère intrinsèquement diabolique attribué à son identité de « musulman ».

Une laïcité totalitaire

En surface, des scènes de ce genre pourraient être perçues par beaucoup comme une lutte entre le rationnel et l'irrationnel, entre la raison et l'obscurantisme. En effet, ces scènes reflètent une réalité plus vaste et déformée dont l'intelligentsia traditionnelle tunisienne est tenue principalement pour responsable, et où le totalitarisme pseudo-laïc se mélange à un appétit oligarchique pour le pouvoir et se confronte violemment à l’expression ouverte de la religion. En général, le résultat ne prouve pas l'hypothèse supposément rationnelle de cette intelligentsia mais provoque l'ostracisme des citoyens religieux non violents, poussant beaucoup d'entre eux vers les marges obscures de la société, où le désespoir rencontre le radicalisme en tête-à-tête.

Comme un cercle vicieux se nourrissant de sa propre énergie, cette sorte d'antipathie à l’égard des musulmans qui expriment leur foi explicitement finit par produire des réactions violentes de la part de quelques-uns, renforçant ainsi le sentiment de départ et justifiant une exclusion encore plus catégorique de tous les autres. En parallèle, des jeunes hommes et des jeunes femmes de plus en plus nombreux continuent de trouver des raisons de légitimer le soutien au radicalisme vengeur prôné par l'Etat islamique.

Si cette intelligentsia veut retrouver une partie de sa propre légitimité, elle doit sortir de la logique manichéenne opposant « nous, les éclairés » à « eux, les obscurantistes ». Elle doit aider à atténuer la nervosité des jeunes citoyens religieux au lieu de l’attiser avec des insultes et un usage arbitraire de la force. La liberté de chacun d'exprimer pacifiquement sa religion doit être préservée et clairement distinguée de toute expression violente. Cela contribuerait probablement à briser le cercle d'antipathie à l'intérieur de la Tunisie et à minimiser les angoisses du côté de l'« Occident chrétien ».

La révolution a donné à cette intelligentsia une occasion exceptionnelle d'apprendre de ses cinquante années d'erreurs et de démocratiser son programme. Il ne faudrait pas qu'elle la gâche.

- Omar Belhaj Salah est un jeune chercheur en politique et en histoire à l'université libre de Berlin.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Légende photo : Tunisienne portant un vêtement traditionnel pendant l'organisation de la journée tunisienne de l'artisanat et de l'habit traditionnel sur l'avenue Habib Bourguiba à Tunis, le 15 mars 2015.

Traduction de l’anglais (original).