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Dans les hôpitaux libyens, on se débrouille comme on peut pour soigner les combattants

Depuis le début de l’opération contre l’État islamique (EI) à Syrte, le 12 mai, plus de 2 500 combattants libyens ont été blessés. Leur traitement est compliqué par la situation sanitaire du pays

Lorsqu’un homme est blessé au front, il est d’abord emmené dans l’un des trois hôpitaux de campagne disséminés dans ou près de Syrte, à quelque 440 kilomètres à l’est de Tripoli (MEE/Hassan Morajea)

SYRTE et MISRATA, Libye – Surchargés, sous-équipés et en sous-effectif, les hôpitaux de campagne de Syrte et de Misrata ont bien du mal à faire face à l'afflux de blessés alors que les forces du gouvernement de Tripoli (soutenu par les Nations unies) se battent face à l’État islamique (EI) depuis le 12 mai. Au total, cette guerre a déjà fait plus de 530 morts et 2 500 blessés.

Lorsqu’un homme est blessé au front, il est d’abord emmené dans l’un des trois hôpitaux de campagne disséminés dans ou près de Syrte, à quelque 440 kilomètres à l’est de Tripoli. « La plupart des blessures sont liées aux snipers, aux voitures piégées ou aux mines. Ici, on stabilise les patients. On fait tout ce qu’on peut. En cas d’amputation due à une explosion, on tente d’arrêter l’hémorragie puis on les transfère à Misrata (la principale ville voisine, située à 275 km à l'ouest de Syrte) », explique à Middle East Eye le docteur Abdelrahman Ben Romdan qui travaille en tant que bénévole dans l’hôpital de campagne installé dans une ancienne clinique, près du rond point Zafraan – lieu où l’EI avait pour habitude de procéder à des exécutions publiques.

À 13 km de là, dans un autre hôpital de campagne, le docteur Youssef est en train de finaliser un transfert. Pas d’explosion, ni de combattant pour ce cas-là, mais un accident de voiture où plusieurs membres d’une même famille ont été blessés. « Certains habitants des environs n’ont jamais quitté leur maison, d’autres sont revenus dès que leur zone a été libérée. Alors, quand ils ont des problèmes de santé, ils viennent nous voir. Que voulez-vous qu’on leur dise ? On ne peut pas les renvoyer. Mais tout de même, c’est le rôle du gouvernement de s’occuper d’eux », reconnaît le médecin qui se plaint d’une pénurie de médicaments, notamment en produits anesthésiants, et d'équipement.

En surcapacité de 180 %

Au coin de la principale salle de soin, un réfrigérateur qui sert à stocker le sang ne contient que deux poches de O négatif d'une contenance de 450 ml chacune. Les cartons de matériel (seringues, compresses, couches pour adultes, etc.) s'entassent souvent dehors, exposés au sable et à la chaleur, empêchant toute garantie sur la stérilité des produits.

Dans ces conditions, l’afflux, souvent soudain et en nombre, des combattants blessés est difficile. « Il y a eu une amélioration, une meilleure organisation ces dernières semaines. Maintenant, avant une grosse offensive, les responsables militaires nous préviennent pour qu’on se prépare. » Pendant la fête de l’Aïd el-Adha (12-14 septembre), l’établissement – une villa ultra protégée depuis que l'EI a attaqué le précédent hôpital de campagne en juin – est resté vide. 

Un des hôpitaux de campagne, victime d'une attaque à la voiture piégée en juin (MEE/Maryline Dumas)

À l’hôpital central de Misrata, où les blessés reçoivent les soins les plus importants, Akram Gliwan, le porte-parole, énumère pour MEE : « Nous avons procédé à plus de 1 300 opérations depuis mai. L’hôpital est depuis quatre mois en surcapacité de 180 %. »

Des lits ont ainsi été ajoutés dans le hall d’accueil. Mais ce n’est pas suffisant. À l’heure actuelle, l’hôpital ne possède que 200 lits. Et pour cause, l’établissement était en travaux lorsque la révolution a éclaté en 2011. Le programme a été stoppé et n’a jamais redémarré. Résultat, seul le bâtiment des urgences est terminé. L’ensemble des services y sont donc regroupés. Un collectif a été mis en place afin de rassembler les fonds pour permettre aux travaux de redémarrer.

Formation pour étudiants en médecine

Autre problème : le personnel médical. La Libye faisait appel depuis des années à des infirmiers étrangers, principalement originaires d’Asie ou d’Europe de l’Est. « 60 % de nos infirmiers sont partis, affirme le docteur Mohamed Alajnaf. Leur ambassade leur a demandé de quitter le pays pour des raisons de sécurité. Et en plus, ils avaient du mal à envoyer l’argent de leur salaire à leur famille. »

Le médecin a mis en place une formation pour les étudiants en médecine qui souhaitaient apporter leur aide, « mais ce n’est clairement pas suffisant », tranche-t-il. « Nous manquons de tout, conclut Akram Gliwan. Médicaments, équipements, linges... Nous avons reçu si peu d’aide ! A Tripoli, seul le centre pour grands brûlés a accepté de prendre en charge des blessés. Nous avons demandé l’aide du Gouvernement d’union nationale (GNA, en place depuis mars 2016), nous n’avons pas eu de réponse. »

Les couloirs de l’hôpital de Misrata se remplissent et se vident selon la violence des combats et des attaques terroristes de l’EI à Syrte. En juin, MEE avait rencontré Baha al-Mabrouk. Le jeune homme avait été blessé dans l’explosion d’une voiture de l’EI, lancée sur lui et ses camarades stationnés près du rond-point Zaafran. Blessé à la hanche, un fragment n’avait pas pu être retiré par les médecins libyens. « Inch'Allah, on va m’évacuer à l’étranger pour le faire enlever. On s’occupe bien de nous ici. Mais tout le monde sait qu’il vaut mieux se faire soigner à l’étranger », racontait le combattant de 24 ans.

A l'hôpital de campagne de Zaafran, les médecins disent manquer de tout : médicaments, équipements, personnel (MEE/Maryline Dumas)

Adel Glidan le sait mieux que quiconque. Il aurait peut-être pu partager l'Aïd avec son père, Mohamed, si les hôpitaux libyens appliquaient plus strictement les mesures d'hygiène. Brûlé par l'explosion d'une roquette, Mohamed Glidan est mort début juillet dans un hôpital à Tunis. Selon les médecins, il a succombé à une infection du sang, contractée dans l'un des trois établissements libyens par lequel il a dû passer auparavant : l'hôpital de campagne, l'hôpital de Misrata ou le centre pour grands brûlés à Tripoli.

Une balle logée dans le crâne

Relégué au fond de la salle, contre le mur, Ramadan, contrairement à ses cinq autres compagnons de chambre, ne peut que marmonner quelques paroles. Visé par un sniper, il a déjà été opéré à plusieurs reprises. Sa blessure à la joue a bien cicatrisé, la reconstruction de sa mâchoire semble réussie. Sauf que la balle du sniper, entrée sous son œil gauche, est toujours logée dans son crâne.

« Les médecins libyens disent qu’ils n’ont pas les moyens de l’extraire », explique son frère, Omar. Celui-ci veut envoyer son frère à l’étranger au plus vite. Mais le passeport de Ramadan s’est perdu dans les méandres de l’administration libyenne. « Personne ne nous aide, se plaint Omar. Je voudrais qu’il soit soigné en Allemagne. » Désespéré, il ne voit plus qu’une solution : prendre en charge, à ses frais, le transfert de son frère vers la Tunisie et tenter, là-bas, d’obtenir les papiers nécessaires pour l’envoyer en Europe.

Les blessés les plus sérieux sont normalement envoyés à l’étranger. La Tunisie et la Turquie ont accueilli quelques centaines de combattants. L’Italie, seulement vingt-quatre. Abdelaziz Issa, chargé des médias au sein de l’hôpital, ne mâche pas ses mots : « L’Europe ne nous aide pas, alors que nous nous battons face au terrorisme pour la sécurité de tout le monde ! » Pourtant, l’Italie a annoncé mi-septembre avoir pour projet d’ouvrir un hôpital militaire près de l’aéroport de Misrata.

Une annonce qui répond à une demande du Gouvernement d’union nationale basé à Tripoli. Une bonne nouvelle qui a trop tardé pour les Libyens. « Trop tard, estime un combattant de Misrata. C’est comme les États-Unis qui attendent que 300 d’entre nous soient morts pour commencer à bombarder l’EI à Syrte. »