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En Arabie saoudite, les rêves des Pakistanais deviennent cauchemars alors qu'ils sont sans le sou

Des Pakistanais travaillant en Arabie saoudite ont confié à MEE qu’ils n’ont pas été payés depuis des mois et qu’une crise humanitaire éclot dans la chaleur de l’été
Des salariés étrangers se réunissent à l’extérieur du ministère de l’Immigration saoudien (AFP)

Middle East Eye est en mesure de révéler que des Pakistanais travaillant en Arabie saoudite ont été abandonnés à leur sort et sont démunis, n’ayant pas été payés depuis des mois par des entreprises qui disent ne pas avoir d’argent.

Plusieurs Pakistanais vivant dans des villes à travers le royaume regorgeant de pétrole ont déclaré à MEE que certains employeurs ne payaient plus des dizaines de milliers de salariés étrangers depuis des mois et que la situation devenait de plus en plus désespérée.

Dawlat Khan (40 ans), originaire du district de Swat, au nord du Pakistan, a rapporté qu’il ne percevait plus son salaire mensuel de 7 500 rials saoudiens (environ 1 800 euros) depuis huit mois.

Il travaille depuis huit ans comme agent de santé et de sécurité pour le géant de la construction Saudi Oger – l’une des plus grandes entreprises privées du royaume, qui doit plus de 715 millions d’euros en salaire à ses salariés.

L’Arabie saoudite a enregistré un déficit budgétaire record de près de 90 milliards d’euros en 2015, principalement en raison de la baisse des prix du pétrole. Un grand nombre de projets de construction du royaume ont été suspendus ou annulés par effet domino.

Dawlat Khan, qui vit dans la ville portuaire de Jeddah, est, dit-il, l’un des 50 000 employés de Saudi Oger qui n’ont pas été payés depuis l’été dernier.

Il vit dans un camp de travail où son loyer équivaut à 120 euros par mois. Mais après huit mois sans salaire, il compte désormais sur des amis pour l’héberger et le nourrir.

Fait important, comme de nombreux employés étrangers en Arabie saoudite, il envoie la majorité de ses revenus mensuels au Pakistan, ce qui apporte un soutien financier essentiel à sa femme et ses cinq enfants.

Sans entrée d’argent, Dawlat Khan explique que sa famille souffre et que sa femme a dû vendre tous ses bijoux afin que leur fils aîné puisse aller à l’université cette année.

« Mais il ne reste rien à vendre pour mes autres enfants », a-t-il confié à MEE. « Ma femme et les enfants souffrent aujourd’hui – je ne sais pas ce que nous allons faire. »

Dawlat Khan (à droite) avec son frère, son fils et sa fille au Pakistan (MEE)

En juillet, la Banque d’État du Pakistan a indiqué que l’Arabie saoudite était la principale source de paiements en transfert de fonds étrangers pour le pays, d’une valeur de plus de 17,8 millions d’euros pour l’exercice 2015-2016.

Plus de 1,6 millions de Pakistanais se sont rendus en Arabie saoudite pour y travailler entre 2011 et 2015.

« Je suis venu en Arabie saoudite pour donner à mes enfants une meilleure chance dans la vie », a déclaré Dawlat Khan. « Avant tout allait bien, mais aujourd’hui, je ne suis pas payé et ma vie a viré au cauchemar. »

Non seulement il est maintenant sans le sou, mais il est également pris au piège en Arabie saoudite, puisqu’il ne peut partir sans réunir assez d’argent pour le vol de retour – et il ne veut pas partir sans être payé pour le travail effectué.

« Nous ne pouvons pas quitter le pays », a-t-il déclaré. « Nous n’avons pas d’argent pour les billets et nous attendons notre argent. Si j’obtiens mon argent, je quitterais ce pays et j’irais au Canada ou en Amérique. »

Vani Saraswathi, de l’organisation militante Migrants Rights, a déclaré à MEE que les employés étrangers dans les États arabes du Golfe sont souvent confrontés à des problèmes liés à l’emploi, mais que les plus difficiles à résoudre sont en Arabie saoudite.

« Il n’y a absolument pas d’espace pour la société civile. Le pays est si grand, beaucoup de problèmes se produisent à l’écart des grandes villes. Donc, les employés éprouvent des difficultés à accéder ne serait-ce qu’aux consulats ou aux missions », a-t-elle expliqué.

« Le manque d’aide juridique dans l’ensemble des pays du CCG (Conseil de coopération du Golfe) est un énorme problème, particulièrement dans un endroit comme l’Arabie saoudite. Fournir de la nourriture et contribuer au rapatriement est considéré comme une résolution du problème. Mais la plupart de ces employés auront payé des frais de recrutement lourds – et emprunté pour le faire – alors revenir sans leur dû est loin d’être une solution. Ce n’est que reporter leur angoisse d’un pays à l’autre. »

Fausses promesses

La semaine dernière, le roi Salman a ordonné à Saudi Oger de payer ses employés, après qu’il est apparu que les autorités indiennes avaient dû nourrir 10 000 de leurs concitoyens qui avaient perdu leur emploi et avaient été abandonné en train de mourir de faim dans le royaume.

Malgré l’accord royal, Dawlat Khan ne se sent pas plus près d’être payé. Les responsables saoudiens ont manqué à plusieurs reprises à leurs promesses selon lesquelles l’entreprise va payer, a-t-il fait remarquer.

« Des responsables saoudiens sont venus et nous ont dit que nous allions obtenir de l’argent », a-t-il continué. « Mais cela fait trois mois qu’ils nous disent ça – jusqu’à présent, nous n’avons pas obtenu le moindre riyal de leur part. »

Avec des températures planant au-dessus 40 °C, la situation est rapidement en train de devenir plus qu’une affaire financière – Khan a prévenu qu’elle se transformait en grave crise humanitaire.

Il explique que l’eau et l’électricité dans le camp de travailleurs ont été coupées pendant des mois, mais que les autorités saoudiennes ont récemment rétabli les services apportant un secours bien nécessaire en raison de la chaleur de l’été.

Cependant, les esprits s’échauffent parmi les employés.

« Les gens n’ont pas de nourriture et pas d’argent », a-t-il déclaré. « Si la situation ne change pas bientôt les gens vont commencer à mourir. Les employés sont très en colère. »

En juin, il est apparu que 150 salariés de Saudi Oger avaient manifesté devant les bureaux de la compagnie à Jeddah en mettant le feu à des véhicules.

Ce n’était pas la première fois que du personnel non rémunéré incendiait des véhicules de société : en mai des salariés de la société de construction Binladin Group ont également mis le feu à des bus pour protester contre leur absence de rémunération.

Poussé au suicide

La pression due au fait de ne pas être payé a conduit au suicide au moins un employé pakistanais.

Sajjad Binalis (33 ans), originaire d’Islamabad, a déclaré à MEE que son ami Shahid Iqbal s’est pendu dans sa chambre dans la ville d’al-Abwa sur la côte ouest le 31 juillet, après trois mois sans salaire.

Un journal pakistanais, Tribune Express, a rapporté la mort de Shahid Iqbal, précisant qu’il s’était suicidé parce que sa famille rencontrait des difficultés au Pakistan en raison des transferts d’argent manqués.

Sajjad Binalis lui-même est à Riyad depuis juin 2015, travaillant comme sondeur pour la société de santé Semac. Cependant, quatre mois après son arrivée, la société a cessé de lui verser son salaire mensuel de 1195 euros.

Il a une femme et deux enfants au Pakistan qui comptent sur son argent – mais il est aujourd’hui démuni et perdu quant à ce qu’il faut faire. Il s’est rendu à l’ambassade du Pakistan pour demander de l’aide, mais il a rapporté qu’ils lui avaient dit que son problème n’était qu’un parmi d’autres rencontrés par les employés à travers le royaume.

Sajjad Binalis a envoyé à MEE une vidéo qui le montrerait lui et plusieurs collègues demandant à leur responsable de payer leurs salaires. Dans la vidéo, le responsable leur dit qu’ils seront payés « la semaine prochaine », ce à quoi les employés pakistanais répondent : « Vous dites toujours la semaine prochaine. »

« J’ai demandé un mois de salaire et j’ai dit que je repartirai au Pakistan », a déclaré à MEE Sajjad Binalis par téléphone depuis Riyad. « Mais mon patron a prétendu que la compagnie n’avait pas d’argent. »

Dawlat Khan et Sajjad Binalis affirment vouloir désespérément quitter l’Arabie saoudite, mais tous deux ont l’intention d’obtenir leurs salaires impayés avant de partir.

Khan a indiqué qu’il « a besoin de son argent, puis il partira ». Quant à Binalis, il estime qu’il est « mieux » pour lui de repartir au Pakistan, mais qu’il doit être payé.

Peur de la famine

Tous deux veulent partir le plus tôt possible à cause des récits effrayantes selon lesquels des Pakistanais sont morts de faim dans les rues.

Saddam Hussein, 21 ans, originaire de Sialkot dans l’est du Pakistan, est revenu d’Arabie saoudite la semaine dernière. Il y a un an, il est allé à Riyad sur la promesse de travailler sur un chantier de construction pour un salaire mensuel de 475 €.

Toutefois, après trois mois dans la capitale saoudienne, la société a cessé de le payer et son responsable lui a dit de quitter son logement.

« Ils ont dit qu’il n’y avait pas de salaire », a-t-il raconté par téléphone depuis Sialkot. « Ils nous ont dit de quitter notre logement ou la police viendrait. »

Avec trois autres Pakistanais, Hussein a été jeté à la rue, où pendant neuf mois, leur seule source de nourriture et d’eau était une mosquée locale.

« Nous restions assis à Riyad. Nous n’avions rien », a-t-il dit, ajoutant que tout ce qu’ils mangeaient était les restes de dates de la mosquée.

Pendant le Hadj cette année, Hussein a décidé d’aller à la Mecque, où la police l’a arrêté, ce qui conduit à son expulsion la semaine dernière vers le Pakistan.

Bien qu’il soit rentré chez lui, Hussein a déclaré que son cauchemar saoudien n’était pas terminé.

« Je suis toujours poursuivi pour le paiement des frais et des coûts de recrutement », a-t-il dit.

Hussein a indiqué à MEE qu’il devait 150 000 roupies pakistanaises (1285 euros) et ne savait pas comment se débarrasser de ses débiteurs.

Saddam Hussein dans un bus à Riyad (MEE)

Mohammed Barr (32 ans), originaire de Peshawar à la frontière du Pakistan avec l’Afghanistan, a confié à MEE qu’il pense que ce n’est pas seulement une crise financière qui a conduit à ce que les employés étrangers ne soient pas payés en Arabie saoudite.

« Ils essaient d’expulser les étrangers d’Arabie saoudite : ils ont augmenté le coût des cartes d’identité et les entreprises ne nous payent pas nos salaires », a-t-il déclaré, depuis Médine, dans l’ouest de l’Arabie saoudite.

Barr travaille en Arabie saoudite depuis 10 ans en tant que technicien en informatique pour la petite entreprise locale Alwan Alastora.

Hausse des coûts pour les migrants

Il a rapporté que lorsqu’il est arrivé dans le royaume, le coût annuel de renouvellement de la carte d’identité, nécessaire pour travailler, était passé de 165 euros à 185 euros à entre 952 euros et 1 430 euros.

Barr a ajouté que les parrains dans le royaume, qui sont nécessaires pour obtenir un visa de travail, prennent jusqu’à 20 % du salaire mensuel d’un employé.

Il n’a pas été payé depuis six mois, mais avant cela, son commanditaire prenait 120 euros sur son salaire chaque mois.

Comme tant d’autres, Barr dit être allé en Arabie saoudite parce qu’il n’y avait pas d’emplois au Pakistan et que le royaume, riche en pétrole, offrait des richesses qui pourraient transformer la vie de sa famille.

Barr est célibataire mais il a indiqué que son salaire soutenait sa mère et son père chez lui à Peshawar, et que le fait de ne pas être payé avait mis une grande pression sur eux.

« Ils ont du mal sans mon argent », a-t-il dit. « Je ne sais pas combien de temps ils peuvent survivre sans que je leur envoie quoi que ce soit. »

Le Pakistan ignore leurs appels

Toutes les personnes interrogées ont dit qu’ils étaient persuadés que ni le Pakistan ni les autorités saoudiennes avaient fait assez pour les aider.

« L’ambassade pakistanaise n’aide pas. Et les autorités saoudiennes n’écoutent pas les étrangers », a déclaré Barr.

Barr veut lui aussi quitter l’Arabie saoudite mais il est pris au piège parce qu’il doit verser son parrain 2 380 euros s’il veut partir – une somme qu’il n’a pas.

Il veut aussi se battre pour son salaire impayé mais, a-t-il ajouté, puisque personne ne les écoute, les employés étrangers ont besoin de l’aide de la communauté internationale.

« Il faut que les gens écoutent », a-t-il affirmé. « Personne ne fait rien et personne ici va nous aider. »

Aucune des sociétés mentionnées n’a répondu à nos sollicitations répétées.

Le nom de Mohammed Barr a été changé à sa demande, par crainte de représailles en Arabie saoudite.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.