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EXCLUSIF : L’ancien Premier ministre turc analyse pour MEE la politique internationale d'Obama

Ahmet Davutoğlu accuse en outre le décret anti-musulmans décrété par le nouveau président américain Donald Trump d’institutionnaliser l’islamophobie et de faire le jeu des terroristes
L’investiture de Barack Obama en tant que président des États-Unis à Washington, en janvier 2009 (AFP)

En interdisant aux ressortissants de certains pays à majorité musulmane de voyager aux États-Unis, le président Donald Trump fait aux auteurs de l’attentat du 11 septembre 2001 le plus beau cadeau qu’ils puissent imaginer, écrit en exclusivité pour Middle East Eye le professeur Ahmet Davutoğlu, ancien Premier ministre de la Turquie.

L’objectif des attentats du 11 septembre était d’opposer les peuples, les religions, les sociétés et les civilisations, affirme l’ancien Premier ministre turc, qui a également occupé la fonction de ministre des Affaires étrangères de son pays.

Fustigeant la politique étrangère de l’administration Trump au pouvoir depuis deux semaines, l’ancien Premier ministre turc renchérit : « Cette interdiction faite aux musulmans récompensera les auteurs de ces attentats avec un cadeau qu’ils n’auraient jamais pu imaginer auparavant ».

À LIRE : « D’Obama à Trump : les leçons, les défis » par Ahmet Davutoğlu

Pour le professeur Ahmet Davutoğlu, cette interdiction est une « institutionnalisation de l’islamophobie comme politique gouvernementale par une superpuissance », qui renforcera la polarisation à travers le monde et creusera des clivages au sein des sociétés, des religions et des civilisations.

« Faire de l’islam et des musulmans l’objet de mesures de sécurité renforcées entraînera une nouvelle division, non seulement entre les États-Unis et leur propre population musulmane, mais aussi entre les États-Unis et le monde islamique dans son ensemble », ajoute-t-il.

Le professeur Ahmet Davutoğlu rappelle que - ironie de l’Histoire - Donald Trump a signé l’interdiction d’entrer sur le territoire américain aux musulmans le jour de la commémoration de l’Holocauste, « alors que le maître mot de cette commémoration aurait dû être de ne plus jamais stigmatiser collectivement des peuples, des religions ou des sociétés ».

Les dangers liés au transfert de l’ambassade à Jérusalem et au soutien au Brexit

Le professeur Ahmet Davutoğlu a été Premier ministre de la Turquie d’août 2014 à mai 2016, et ministre des Affaires étrangères de mai 2009 à août 2014. Il est aujourd’hui député (AKP, parti au pouvoir) et a participé à de nombreux grands événements de la politique étrangère turque au Moyen-Orient au cours des dix dernières années.

Il met en garde contre les dangers à venir, notamment lorsque Donald Trump fait part de son intention de transférer l’ambassade des États-Unis en Israël de Tel Aviv à Jérusalem, ce qui serait, d’après lui, une « erreur fatale ». Selon le professeur Davutoğlu, le transfert de l’ambassade irait à l’encontre des intérêts des États-Unis et viendrait très certainement déclencher un conflit sanglant entre la Palestine et Israël, en plus de torpiller toute chance de solution à deux États.

Mais surtout, un transfert de l’ambassade risquerait de déstabiliser encore davantage la région en relançant « un nouveau cycle de violence et d’effusion de sang » qui « créerait un terrain politique fertile permettant à l’extrémisme de toutes sortes de prospérer dans la région ».

« Jérusalem n’est pas seulement Jérusalem », précise le professeur Ahmet Davutoğlu. « Il ne s’agit pas seulement d’une question controversée entre Israël et la Palestine, ni même entre les Arabes dans leur ensemble, mais d’une source potentielle de frictions beaucoup plus importante. »

Le renversement et l’annulation du projet d’intégration européenne constitueraient l’une des plus graves erreurs commises depuis la Seconde Guerre mondiale

- Ahmet Davutoğlu

Le professeur Ahmet Davutoğlu aborde ensuite les implications que peuvent avoir l’engouement de Donald Trump pour le Brexit et le rapprochement de ce dernier des mouvements populistes européens. Il prédit que le dénigrement du projet de l’intégration européenne et la minimisation de l’importance de l’OTAN par le président américain « ébranleront le lien » entre les membres de la communauté transatlantique, ce qui serait là encore contraire aux intérêts nationaux des États-Unis.

« Revenir sur le projet de l’intégration européenne et l’annuler seraient l’une des plus graves erreurs jamais commises depuis la Seconde Guerre mondiale, et les conséquences en seraient vastes et profondes », écrit-il.

« Ce processus risque de remettre au goût du jour la question longtemps enfouie de l’équilibre des pouvoirs en Europe. Cela serait non seulement une nouvelle tragique pour l’Europe, mais compromettrait aussi directement et immédiatement le statut mondial des États-Unis. »

Ces trois orientations de la politique étrangère de Donald Trump, couplées à l’affirmation renouvelée de l’unilatéralisme américain, contribueront à diminuer le rôle et la présence des États-Unis au Moyen-Orient et dans le monde, selon les prédictions du professeur Davutoğlu.

Les échecs de Barack Obama dans la région

Les échecs de Barack Obama en matière de politique étrangère n’ont pas servi de leçon, met en garde l’ancien Premier ministre turc, faisant référence à trois échecs majeurs de la politique étrangère américaine durant la dernière décennie : les pourparlers de paix entre Israël et la Syrie, le conflit syrien et l’accord sur le nucléaire iranien.

Le premier échec remonte à l’époque où le professeur Ahmet Davutoğlu dirigeait les médiateurs turcs lors des pourparlers de paix entre Israël et la Syrie. L’objectif était de conclure, espérait-on, à un accord-cadre pour la paix d’ici la fin de 2008. Au lieu de cela, la décision d’Israël d’envahir Gaza a fait échouer le projet.

« Nous nous sentions naturellement trahis par le fait qu’Israël avait une fois de plus choisi la guerre au moment même où la perspective d’un accord de paix avec la Syrie devenait réalisable », se désole le professeur Davutoğlu. « De plus, les Israéliens omirent de nous informer de leur intention d’entrer en guerre malgré le fait que le Premier ministre israélien de l’époque, Ehud Olmert, venait de s’entretenir longuement au cours d’un dîner en Turquie avec Recep Tayyip Erdoğan, alors Premier ministre, quelques jours seulement avant l’invasion. »

Le professeur Ahmet Davutoğlu pense que la ratification d’un traité aurait pu transformer la région. « Pourtant, à notre grand désarroi, l’administration Obama a fait le choix de ne pas mobiliser toute son énergie et de ne pas déployer tous ses efforts pour relancer cette initiative ».

Rencontre entre le ministre des Affaires étrangères turc Ahmet Davutoğlu (à droite) et le président syrien Bachar al-Assad en 2011 (AFP/ministre des Affaires étrangères)

Le deuxième échec date d’août 2011, lorsque le professeur Ahmet Davutoğlu a obtenu l’accord du président syrien Bachar al-Assad sur un plan de quatorze points au terme d’un entretien de six heures. Cet accord-cadre constituait une transition vers la paix et devait être confirmé dans un délai de quinze jours.

« Nous avons informé notre homologue américain de cet accord. Cependant, l’administration américaine s’est empressée de qualifier le régime de Bachar al-Assad d’illégitime, et ce à peine une semaine après le cadre sur lequel nous nous étions mis d’accord.

« Nul besoin de préciser qu’au cours de cette même période, le régime de Bachar al-Assad a également violé les termes de cet accord à plusieurs reprises. Par la suite, nous avons également coupé tout contact avec le régime. »

« Cinq ans plus tard, le P5+1 devait conclure un accord à un moment où l’Iran avait atteint un niveau beaucoup plus élevé d’enrichissement de l’uranium. »

- Ahmet Davutoğlu

Sur l’accord nucléaire conclu avec l’Iran, l’ancien Premier ministre turc va même jusqu’à écrire que Barack Obama a dû conclure un accord moins favorable que celui qui avait été négocié par la Turquie et le Brésil avec l’Iran en mai 2010.

Il rappelle les conditions dans lesquelles il a négocié avec Téhéran, au côté du ministre des Affaires étrangères du Brésil Celso Amorim, pendant dix-sept heures d’affilée sans interruption en mai 2010, puis indique avoir informé les États-Unis de leur intention de régler le litige.

« Nous nous attendions à une réaction positive de Washington, mais l’administration Obama a rejeté cet accord, simplement parce qu’il n’avait pas été conclu par le P5+1 [groupe composé des cinq membres permanents du Conseil de sécurité de l’ONU et de l’Allemagne]. »

« À cette époque, la capacité iranienne d’enrichissement de l’uranium était encore relativement faible. Cinq ans plus tard en revanche, le P5+1 devait convenir d’un accord à un moment où l’Iran avait atteint un niveau beaucoup plus élevé d’enrichissement. »

La politique irresponsable de Barack Obama

Finalement, le professeur Ahmet Davutoğlu pense que l’administration Obama a cherché davantage « un moyen de sortir d’Irak » qu’« une juste solution juste pour l’Irak ».

L’ancien ministre des Affaires étrangères turc affirme que l’échec le plus retentissant que Barack Obama ait essuyé en matière de politique étrangère remonte à 2013, lorsqu’il s’est montré trop équivoque dans sa réponse au franchissement de ses lignes rouges en Syrie et au coup d’État militaire en Égypte.

« Les réponses équivoques d’Obama à la violation de ses lignes rouges en Syrie et au putsch en Égypte ont encouragé les dictateurs à commettre d’autres atrocités pour conserver le pouvoir, ont alimenté les discours des extrémistes et ont porté atteinte à la cause de la démocratie », constate-t-il. Et d’ajouter que 2013 a joué un rôle clé dans l’expansion exponentielle de l’État islamique (EI) l’année suivante.

L’inertie de Barack Obama sur les deux fronts (Syrie et Égypte) « a encouragé les dictateurs à commettre d’autres atrocités pour conserver le pouvoir, alimenté les discours des extrémistes et porté atteinte à la cause de la démocratie »

- Ahmet Davutoğlu

Cette situation a également fait comprendre aux autres pays qu’ils pouvaient compter sur l’inertie des États-Unis, explique-t-il en précisant que Vladimir Poutine n’aurait pas été aussi actif en Crimée et en Ukraine en 2014, ni en Syrie en 2015, si l’administration Obama avait été en mesure de joindre le geste à la parole.

« L’activisme russe de l’Ukraine à la Syrie, de la Crimée à la Libye, est une conséquence directe de l’affaiblissement du pouvoir de dissuasion bâti sur l’engagement des États-Unis à faire respecter les règles et les principes du droit international et à accomplir leurs objectifs affichés, que ce soit par défaut ou à dessein », écrit le professeur Ahmet Davutoğlu. Il ajoute que les historiens de demain parleront de 2013 comme de l’année qui a changé le cours de l’Histoire pour les décennies suivantes. 

« La plupart des malaises associés à la politique interventionniste boiteuse et irréfléchie de George W. Bush, au Moyen-Orient en particulier mais pas exclusivement, se sont reflétés dans la politique déplacée de retrait du Moyen-Orient d’Obama », constate le professeur Davutoğlu.

« L’idée et l’état d’esprit du ‘’retrait’’ du Moyen-Orient semblent avoir permis à l’administration Obama de prendre des mesures sans conséquence, inefficaces et irresponsables envers la région. »

En conclusion, le professeur Ahmet Davutoğlu prévoit que le verdict que réserve l’histoire à Barack Obama sera accablant. Malgré sa rhétorique, le président américain « a choisi d’être prisonnier du statu quo » plutôt qu’une figure transformatrice en matière de politique étrangère.

Traduction de l’anglais (original) par Julie Ghibaudo.