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Le gouvernement britannique « mène une campagne secrète de propagande contre l’extrémisme »

Le Home Office a eu recours à une entreprise privée pour créer des campagnes médiatiques axées sur les musulmans et soi-disant menées par des organisations citoyennes, selon un rapport
Suleman Nagdi de la Fédération des organisations musulmanes lors du lancement de « Fightback Starts Here » en juillet 2015 (AFP)

Le gouvernement britannique a lancé une campagne secrète de « propagande » destinée à diffuser son message contre l’extrémisme aux musulmans britanniques à travers des organisations communautaires « de base », selon un rapport publié lundi.

Plusieurs grandes initiatives récentes de lutte contre l’extrémisme qui semblaient être le travail d’organisations non gouvernementales ont été effectivement orchestrées par une société de médias, Breakthrough Media, ayant des liens étroits avec l’unité Recherche, Information et Communication (RICU) du Home Office, selon le rapport.

Parmi elles, « Fightback Starts Here », une campagne contre l’extrémisme lancée en juillet dernier qui a été largement décrite comme « menée par les musulmans » et soutenue par une large coalition d’associations caritatives, de groupes militants et d’organismes communautaires.

Autre projet Breakthrough Media : le site web, Help for Syria, lancé en 2013, manifestement par trois organisations caritatives musulmanes, pour encourager les gens à donner de l’argent plutôt que de rejoindre les convois d’aide ou de voyager pour effectuer un travail humanitaire dans le pays dévasté par la guerre.

Dans certains cas, les associations et organisations menant les campagnes n’étaient pas au courant des liens étroits existant entre Breakthrough Media et le Home Office, tandis que les employés de Breakthrough étaient tenus de se conformer à la loi sur les secrets officiels (Official Secrets Act) afin de dissimuler cette relation, selon le rapport.

Selon CAGE, le groupe pour les libertés civiles qui se concentre sur les questions touchant les communautés musulmanes et qui a produit le rapport, la campagne s’apparente à une tentative de fabrication d’un « activisme citoyen parrainé par l’État » et la « première incursion concertée dans le cyberespace par l’État britannique dans le but d’organiser secrètement les pensées de ses citoyens ».

« La RICU utilise les organisations locales comme porte-parole d’un programme approuvé par Prevent, ce qui justifie une approche sécurisée de tous les aspects de la vie musulmane », a déclaré Asim Qureshi, directeur de recherche de CAGE et l’un des auteurs du rapport.

« Il existe également des preuves suggérant que le gouvernement utilise la loi sur les secrets officiels pour dissimuler sa relation avec le rôle de Breakthrough Media, la société de relations publiques qui gère la propagande. Cela suggère un abus de pouvoir et un mépris pour une société ouverte ».

La RICU est basée au sein du Bureau pour la sécurité et la lutte contre le terrorisme (OSCT) du Home Office et a été impliquée, depuis sa création en 2007, dans la communication liée à la stratégie de lutte contre l’extrémisme du gouvernement, baptisée Prevent.

Une grande partie de son travail reste secrète, mais la ministre de l’Intérieur Theresa May a déclaré à la commission parlementaire mixte de sécurité en 2011 que la RICU était « en train de tester certaines approches très innovantes pour lutter contre les messages idéologiques ».

« Plus pointus et plus professionnels »

Une édition actualisée de la stratégie antiterroriste du gouvernement publiée la même année a également déclaré que la RICU devrait « produire des éléments de contre-discours plus pointus et plus professionnels ».

Breakthrough Media est une « agence de communication créative » disposant de bureaux à Londres et à Nairobi, dont les projets passés incluent un documentaire pour Al Jazeera sur le maire de Mogadiscio et un film appelé Faith on the Frontline produit pour l’Association musulmane des forces armées britanniques.

Toutefois, d’autres projets dont s’inquiète le rapport ne figurent pas dans son portfolio en ligne.

La campagne Fightback Starts Here a été portée par la Fédération des organisations musulmanes (FMO) basée à Leicester et se composait d’une vidéo, d’un site web et d’une lettre publiée dans le journal The Guardian signée par les représentants des « associations caritatives, des organisations de la société civile et des groupes de sauvegarde » qui s’engageaient à travailler ensemble pour vaincre l’« idéologie toxique » de l’extrémisme.

Cette lettre a également été signée par les parents de David Haines et Alan Henning, deux otages britanniques tués par le groupe État islamique (EI) en Syrie.

Selon un article sur le lancement de la campagne dans The Guardian, Suleman Nagdi, un porte-parole de la FMO, aurait déclaré que, tandis que d’autres efforts de lutte contre l’extrémisme comme la stratégie Prevent étaient des approches descendantes, Fightback Starts Here était une approche horizontale, de la base à la base.

« L’engagement aux côtés de la communauté est tout aussi crucial que n’importe quelle politique gouvernementale. Vous pouvez légiférer autant que vous voulez, mais il doit y avoir une certaine adhésion de la communauté. Espérons qu’il y aura adhésion », a déclaré Nagdi.


Cependant, Luman Ali, autre porte-parole de la FMO, a déclaré à Middle East Eye que l’organisation avait été approchée par Breakthrough Media concernant ce projet et que la société de médias l’avait financé et organisé.

Breakthrough Media a également mis en place une station de radio en ligne, Ummah Sonic, diffusée via le site web de la FMO.

« La FMO est déterminée à lutter contre l’extrémisme sous toutes ses formes. Nous sommes heureux de participer à toutes les initiatives qui mettent l’accent sur ce sujet indépendamment de leur niveau », a indiqué Ali.

« En ce qui concerne la campagne Fightback, nous lui avons apporté notre soutien parce qu’elle dénonçait toutes les formes d’extrémisme. Si cela avait été contre une seule forme d’extrémisme, nous n’aurions pas soutenu une telle campagne. Nous n’avons pas retiré un seul centime de l’une de ces campagnes en termes de financement. »

Breakthrough Media a également approché trois associations caritatives, Hand in Hand for Syria, Syria Relief et Human Care Syria, à propos du site web Help for Syria.

Un ancien employé de l’une des associations mentionnées dans le rapport a indiqué que la société avait dit qu’elle pourrait médiatiser leur travail, les aider avec les médias et même fournir des fonds pour des événements.

Plus de réponse aux emails

Cependant, les associations caritatives se sont ensuite brouillées avec Breakthrough Media concernant le message de la campagne et ont cessé de répondre aux emails. La société a également refusé de leur dire qui finance le projet, selon l’ancien employé.

Un autre projet a été produit par Breakthrough : « Open Your Eyes », un projet vidéo basé sur le web « exposant la réalité de Daech [EI] » et lancé par Upstanding Neighbourhoods, un groupe communautaire de Birmingham.

En août dernier, Upstanding Neighbourhoods a été salué par Theresa May lors d’une visite à Birmingham.

« Il s’agit de groupes, comme nous l’avons vu aujourd’hui – les membres des communautés, des volontaires qui s’avancent, travaillent ensemble en partenariat parce que le gouvernement ne peut pas le faire tout seul », a déclaré May, selon le Birmingham Post.

La société a également travaillé comme consultant sur un autre film parlant de l’EI, Not Another Brother, produit pour Quilliam, un think tank consacré à la lutte contre l’extrémisme qui a bénéficié d’un financement du Home Office par le passé.


Le rapport de CAGE cite un article de blog, désormais supprimé, écrit par un employé de Breakthrough Media suggérant que les nouveaux employés sont tenus de se conformer à la loi sur les secrets officiels.

« Le site de l’entreprise donne une bonne idée de leur travail, bien que la plupart des informations soient généralisées tout simplement parce que ce qu’ils font et ceux à qui ils s’adressent, dans l’ensemble, est régi au Royaume-Uni par la loi sur les secrets officiels – que chaque employé doit signer lors de son recrutement – et est source de controverse, car cela implique la sensibilisation et, dans de nombreux cas, le fait d’opposer les intérêts politiques/religieux particuliers à l’intérêt commun – à la fois au Royaume-Uni et à l’étranger », d’après une version archivée de l’article.

Ateliers consacrés aux médias sociaux

La preuve d’une relation entre Breakthrough Media et la RICU est également suggérée par une déclaration d’Eric Pickles, ancien ministre des communautés et de l’administration locale, qui a déclaré au Parlement en 2014 que son ministère avait organisé des ateliers consacrés aux médias sociaux « en collaboration avec l’unité Recherche, Information et Communication du Home Office et Breakthrough Media ».

« Sur la base de la documentation que nous avons recueillie, il semble y avoir une forte possibilité que Breakthrough Media ait non seulement été chargée de travailler avec ou pour le Home Office pour faire avancer les contre-discours, mais que [l’agence soit] protégée en vertu de la loi sur les secrets officiels afin de dissimuler ces relations », selon le rapport.

« Il pourrait être suggéré que le gouvernement tente de susciter un débat autour de la vie musulmane au Royaume-Uni, en promouvant certaines organisations et points de vue, ce qui leur permet de se présenter comme indépendants et ancrés dans leurs communautés. »

Qureshi a déclaré que les conclusions du rapport devaient être cause de préoccupation pour le public britannique et a confirmé « la patte de ceux qui souhaitent créer un consentement à l’expansion de l’état sécuritaire. Nous demandons un examen plus approfondi des travaux de la RICU, pour y inclure un audit indépendant afin d’évaluer la déontologie et le coût de l’ensemble du programme ».

Breakthrough Media n’avait pas répondu aux demandes de commentaires au moment de la publication de cet article.

Un porte-parole du Home Office a déclaré à MEE que le travail en partenariat avec les communautés et les groupes de la société civile pour faire face à l’extrémisme était un élément clé de la stratégie Prevent du gouvernement.

« La lutte contre le terrorisme et l’extrémisme doit être menée sur plusieurs fronts, notamment la lutte contre le discours perverti en ligne et dans nos communautés. La nécessité de ce travail est reconnue au niveau national et international.

« Nous sommes très fiers du soutien que la RICU a fourni aux organisations qui travaillent en première ligne pour remettre en cause l’idéologie tordue de groupes tels que Daech [EI] et pour protéger les communautés.

« Ce travail peut impliquer des questions sensibles, des communautés vulnérables et des publics difficiles à atteindre et il est important d’établir des relations loin des médias. Nous respectons la bravoure des individus et des organisations qui choisissent de se prononcer contre la violence et l’extrémisme, et il est juste que nous les soutenions, que nous les aidions à se développer et que nous les protégions.

« Notre principe directeur doit être de savoir si oui ou non une organisation avec laquelle nous travaillons est elle-même disposée à parler publiquement de ce qu’elle fait. En même temps, nous sommes aussi ouverts que possible au sujet du modèle de fonctionnement de la RICU et nous avons référencé le rôle de la RICU dans de nombreuses publications et au Parlement. »

Ben Hayes, un consultant de la lutte contre le terrorisme et co-auteur du rapport, a déclaré à MEE que ses conclusions avaient mis en évidence la nécessité d’une « conversation honnête au sujet de l’impact, de la légitimité et de l’efficacité des programmes secrets de propagande du gouvernement ».

« Nous ne devons nous faire aucune illusion quant à ce qui se passe ici. Lorsque le gouvernement commence à utiliser les groupes communautaires et les ONG afin de diffuser sa propagande pour tromper le public en lui faisant croire qu’il s’agit de campagnes ‘’citoyennes’’ et authentiques, cela nuit à tous les membres de la société civile. »

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.