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Pour les Tunisiens, mieux vaut rester proches de l’Algérie

Pour des raisons surtout économiques et sécuritaires, les Tunisiens estiment que si Tunis doit choisir un camp, après la rupture des relations diplomatiques entre Alger et Rabat, c’est pour l’Algérie qu’elle doit opter
Kais Saied et Abdelmadjid Tebboune lors de la visite du président tunisien à Alger le 2 février 2020 (AFP/Slim Abid)
Kais Saied et Abdelmadjid Tebboune lors de la visite du président tunisien à Alger le 2 février 2020 (AFP/Slim Abid)
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TUNIS, Tunisie

« Ils [les gouvernants] partiront tous, seuls les peuples resteront unis comme les cinq doigts de la main », a écrit l’ex-président tunisien Moncef Marzouki sur sa page Facebook à la suite de l’annonce de la rupture des relations diplomatiques entre l’Algérie et le Maroc.

Traduction : « À nos compatriotes au Maroc et en Algérie, pour ces deux hommes, l’émir Abdelkader et l’émir Abdelkrim… Pour leur exemplarité... Pour leurs honorables valeurs… Ne suivez pas les tensions entre politiques, les conflits des dirigeants et les appels des personnes immatures à la haine entre les frères. Ils partiront tous, seuls les peuples resteront unis comme les cinq doigts de la main. »

Les Tunisiens ne sont bien entendu pas restés indifférents à la nouvelle crise qui secoue la région, en particulier l’ex-président tunisien qui avait, en février 2012, relancé l’initiative de l’Union du Maghreb arabe (UMA, sorte d’Union européenne en Afrique du Nord), en panne depuis sa création en 1989.

Lors d’une tournée dans les pays d’Afrique du Nord, Moncef Marzouki avait plaidé en faveur de la libre circulation entre les cinq pays de l’UMA – l’Algérie, la Libye, le Maroc, la Mauritanie et la Tunisie – et une monnaie unique à l’instar de l’espace Schengen, mais aussi, pour la liberté de résider et d’investir.

Hatem, 56 ans, informaticien à Tunis, regrette la rupture entre Rabat et Alger, laquelle « va décomposer le Grand Maghreb que l’on rêvait d’unir depuis des décennies ».

« Les relations entre les deux pays étaient tendues depuis des années, mais cela s’est accentué ces derniers temps, surtout avec la normalisation des relations entre le Maroc et Israël, et son logiciel d’espionnage [scandale Pegasus]. Je pense même que l’armée des deux côtés [algérien et marocain] se prépare à une éventuelle escalade. »

La Tunisie, craint-il, sera sûrement « impactée par ce conflit ».

« L’Algérie va surtout se préoccuper de ses affaires avec le Maroc et délaissera la Tunisie », explique-t-il à Middle East Eye. « Or ces derniers temps, avec la flambée des cas de coronavirus, notre voisin nous a aidés en nous fournissant de l’oxygène et des équipements médicaux, mais on lui achète aussi du gaz à des prix préférentiels… »

Pour Mongi, la nouvelle crise entre Alger et Rabat n’impactera en rien la Tunisie.

« Il s’agit de relations diplomatiques qui n’ont aucun lien direct avec la Tunisie. Jamais il n’y aura de conflit entre la Tunisie et le Maroc, ni entre la Tunisie et l’Algérie », assure à MEE cet agent administratif de 35 ans, avant d’ajouter : « Le seul point noir avec le Maroc, ce sont les marchés et les investissements qu’il nous a arrachés, cette dernière décennie, en profitant de la crise politique que traverse notre pays depuis la révolution. »

Il évoque ici certaines sociétés et usines implantées en Tunisie qui se sont délocalisées au Maroc (Yazaki en 2011, Lir en 2016 ou Delphi Packard en 2017) pour fuir l’instabilité politique et économique.

D’après un article publié en 2014, 400 sociétés étrangères ont fermé et 2 600 hommes d’affaires ont transféré leurs investissements de la Tunisie au Maroc.

Une « confirmation des changements internationaux »

« Depuis l’avènement de Mohammed VI et surtout depuis 2011, le Maroc semble s’être illustré par des actions insidieuses contre notre pays, en profitant de l’instabilité sociale post-révolution pour mener des campagnes sournoises de démarchage des investisseurs étrangers. Cet empressement aurait même touché des investisseurs tunisiens dont certains semblent avoir répondu au chant des sirènes marocaines », écrit aussi l’ancien diplomate Elyes Kasri dans Kapitalis.

« Ici, au Maroc, les gens ne comprennent rien à ce qui est en train de se passer ! », témoigne à MEE Miryem, 38 ans, une Tunisienne qui vit et travaille au Maroc depuis quatre ans comme professeure de français.

« Surtout que l’Algérie accuse le Maroc d’être derrière les incendies qui ont ravagé l’Algérie ! C’est inattendu, surtout que le roi du Maroc avait appelé dans son dernier discours à dépasser les tensions. Pour moi, ce vieux conflit ne va jamais s’arranger. Cela ne devrait pourtant pas se passer ainsi entre deux pays voisins. Mais les Arabes se sont accordés à ne jamais s’accorder ! »

À l’occasion du traditionnel discours du Trône, fin juillet, le roi Mohammed VI avait en effet appelé le président algérien Abdelmadjid Tebboune « à œuvrer à l’unisson au développement des rapports fraternels » et plaidé pour la réouverture de la frontière terrestre.

Jusqu’à maintenant, la Tunisie ne s’est pas officiellement exprimée sur le sujet.

Pour Haythem Beltaief, expert en relations internationales, « Tunis devrait considérer en priorité son intérêt national sur le plan sécuritaire mais aussi économique ».

En d’autres termes, préserver sa relation avec l’Algérie, pays avec lequel la coopération sécuritaire en général et aux frontières en particulier, mais aussi politique et économique, est très importante.

« De plus, la Tunisie aurait été touchée de près par le Maroc via le logiciel d’espionnage Pegasus. Et le Maroc est notre premier concurrent économique dans la région », ajoute-t-il pour étayer son idée.

Traduction : « Il y a un malentendu entre deux pays frères. La Tunisie doit intervenir rapidement pour éteindre l’incendie. »

Haythem Beltaief considère aussi que « la Tunisie n’est pas en position de force diplomatique pour jouer un rôle actif. Et de toute manière, la stabilité en Libye est aujourd’hui un sujet prioritaire sur l’UMA ».

Selon lui toutefois, « la Tunisie ne doit pas relâcher ses efforts diplomatiques, surtout à la lumière de la pandémie, du conflit libyen et de la refonte des alliances régionales ».

Pour lui, le conflit maroco-algérien est une « confirmation des changements internationaux » et la Tunisie « doit y accorder une attention particulière afin de déterminer ses priorités futures ».