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Le cerf de Berbérie, seigneur disparu des forêts du Maghreb

L’unique cervidé d’Afrique n’existe plus en tant que population capable de se reproduire dans une aire de répartition assez vaste pour qu’elle subvienne à tous ses besoins sans intervention humaine. Son histoire au Maghreb remonte pourtant à la préhistoire
Biches dans la réserve de Braptia à El Kala, à l’extrême est de l’Algérie (MEE/Mourad Khaldi)
Biches dans la réserve de Braptia à El Kala, à l’extrême est de l’Algérie (MEE/Mourad Khaldi)

Il est le dernier des plus grands mammifères d’Afrique du Nord et le seul à avoir survécu aux autres grands mammifères de la région comme l’ours de l’Atlas – disparu dans l’Antiquité en grande partie à cause des combats dans les arènes romaines –, la panthère de Barbarie et le lion de l’Atlas, qui ont survécu aux Romains mais ont fini par être exterminés par la chasse et dont les derniers représentants ont été abattus au cours de la première moitié du XXe siècle.

Des lions, d’une sous-espèce de l’espèce sauvage, ont pu cependant survivre en captivité, notamment dans la ménagerie royale du Maroc.

Le nom savant du cerf de Berbérie est Cervus elaphus barbarus et c’est également le seul et unique cervidé d’Afrique, les autres sous-espèces étant européennes et asiatiques.

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Quoique cerf de Berbérie ou cerf de Barbarie ? Ces deux noms communs sont en effet employés pour désigner celui que l’on a, pour sa prestance, élevé au rang de seigneur des forêts du Maghreb.

La controverse a longtemps plané dans les débats sans être définitivement tranchée, mais un consensus de fait s’est constitué autour de cerf de « Berbérie », l’une des dénominations du Maghreb, pays des Berbères. « Barbarie » vient de Cervus elaphus barbarus, nom taxonomique donné par les Romains à leur colonie africaine.

Aujourd’hui, dans les trois pays – Tunisie, Algérie, Maroc – où, il y a encore une trentaine d’années, on pouvait le surprendre seul ou en harde à travers le feuillage des forêts de chênes qu’il affectionne, à l’aube dans les clairières brumeuses, pour brouter l’herbe fraîche et autour des points d’eau pour boire discrètement, le cerf de Berbérie à l’état sauvage n’existe plus.

Il a totalement disparu en tant que population suffisamment nombreuse pour pouvoir  se reproduire et perpétuer l’espèce. On signale ici et là, dans ce qui reste des massifs forestiers aussi vastes et denses soient-ils, des individus, mâles solitaires surmontés de leurs magnifiques bois ou biches suitées de jeunes, qui se retrouvent à la saison des amours en août et septembre.

Jusqu’au Sahara central

Selon un dénombrement de septembre 2021, une vingtaine d’individus se trouveraient en liberté dans la réserve de 4 000 hectares du massif des Béni Salah, dans le nord-est de l’Algérie.

L’espèce est considérée comme sauvage puisque n’étant pas le fruit de naissances et de croissance en enclos, contrairement aux 2 000 individus du parc national de 2 600 hectares d’El Feija, en Tunisie, à proximité de la frontière avec l’Algérie, qui proviendraient de l’enclos de 417 hectares à l’intérieur de cette aire protégée.  

Au Maroc, où une espèce hybride croisée avec le cerf d’Europe apportée d’Espagne a complètement disparu au cours du siècle dernier, 27 cerfs provenant de la réserve de Kassirit ont été relâchés récemment dans la réserve naturelle de Bouhachem, au sud-est de Tanger.

Il y aurait actuellement 300 individus dans deux réserves de Kissarit et du parc national de Tazzeka, à l’est de Fès. Cette population est le fruit d’élevage à partir de plusieurs couples importés de Tunisie à la fin des années 1980.

La paléontologie a montré que plusieurs espèces de cervidés ont peuplé le Maghreb. L’existence du Cervus elaphus barbarus au cours des temps préhistoriques ne fait aucun doute et son aire de répartition atteignait le Sahara central.

Cependant, quoique probablement très abondant, il n’apparaît curieusement pas dans les représentations pariétales de l’homme préhistorique. Ses bois servaient portant à la fabrication de nombreux instruments et des vestiges d’ateliers ont été découverts à Bou Zabaouin près d’Aïn M’Lila, au sud de Constantine, et à l’Oued Kerma, non loin de Draria, au sud d’Alger.

Le cerf de Berbérie sur une fresque au musée de Cherchell, à l’ouest d’Alger (capture d’écran)
Le cerf de Berbérie sur une fresque au musée de Cherchell, à l’ouest d’Alger (capture d’écran)

Des restes fossiles datant du pléistocène moyen (entre -781 000 et -126 000 ans) ont été trouvés notamment au lac Karar à Remchi dans le Tell oranais et dans les grottes de Constantine. Mais c’est surtout dans l’Est algérien, si l’on se réfère aux matériaux paléontologiques recueillis, que le cerf de Berbérie fut très abondant au paléolithique (entre -1 million d’années et -8 000) et au néolithique (entre -6 000 et -3 000).

Par contre, il est bien représenté dans les mosaïques romaines de l’Antiquité retrouvées aux environ de Tunis, dans les villas souterraines des ruines romaines de Bella Régia près de Djendouba (Tunisie) près de la frontière algérienne, à Constantine et dans les vestiges romains de Cherchell près d’Alger.

Au quaternaire (entre -2,58 millions d’années et -117 000 ans), il était déjà présent depuis le nord de la Tunisie jusqu’en Oranie (ouest de l’Algérie), et de la Méditerranée jusque dans le Djebel Onk, près de Tébessa, à la frontière tunisienne. Et c’est du reste dans le massif de Ouled Djellal au nord du Djebel Onk que fut abattu en 1918 le dernier cerf de cette région.

‘’Thizerzert’’, le petit tacheté

« À une époque encore proche de nous », écrit en 1959 M. Salez (son prénom n’apparaît nulle part dans ses écrits) de la Direction générale des forêts de l’Algérie (époque coloniale), « on le rencontrait dans les forêts de la région de Bougie et de la Kabylie, où son nom ‘’lzerzer’’, le tacheté, ou ‘’thizerzert’’, le petit tacheté, se retrouve dans la langue malgré la disparition de l’espèce. Vers 1740, il vivait encore dans la forêt de l’Edough, au-dessus de Bône [aujourd’hui Annaba], où longtemps après on découvrait toujours ses bois enfouis dans l’humus ».  

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Cet auteur du siècle dernier avait prédit la situation actuelle de l’espèce. « Il ne faut donc pas se leurrer sur l’extinction à plus ou moins brève échéance du cerf de Barbarie si des reprises ne sont pas effectuées afin de transplanter un certain nombre d’individus en des lieux particulièrement bien protégés », avait-il anticipé.

De nos jours, le cerf de Berbérie sauvage, celui qui a pu garder son patrimoine génétique à l’abri de trop nombreux croisements en vase clos, n’existe plus en tant que population, c’est-à-dire avec un effectif d’individus mâles et femelles suffisant pour se reproduire en nombre et assurer la survie de l’espèce dans une aire de répartition assez vaste pour qu’elle subvienne à tous ses besoins sans intervention humaine.  

À la fin des années 1960, après la guerre de libération algérienne, pendant laquelle elle a perdu plus des trois quarts de ses individus, on avait dénombré, sur une superficie de 7 000 hectares environ, 300 cerfs dans les monts de la Kroumirie entre El Kala (Algérie) et Aïn Draham (Tunisie), région considérée comme le dernier refuge du dernier grand mammifère du Maghreb.

Harde dans la réserve d’El Feïja (Tunisie) (Crédit ?)
Harde dans la réserve d’El Feija, en Tunisie (photo fournie)

On n’en comptait plus qu’une quarantaine vers 1990. Sa population est tombée à quelques individus épars échappés des enclos et abattus aussitôt repérés par les braconniers.

Il n’y a plus de cerf dans la région d’El Kala, réputée à tort être celle du cerf de Berbérie, pas même dans la réserve de Braptia de 250 hectares qui en abritait une soixantaine au début des années 2000.Une réserve spécialement réalisée au début des années 1980 pour la conservation de cette espèce classée en danger par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

C’est à ce jour le seul et unique projet en faveur d’une espèce animale qui a fait l’objet d’un projet gouvernemental. C’est devenu un parc d’attraction adossé à un parc animalier ouvert au public et d’où on a éjecté les derniers individus qui s’y trouvaient.

Les principales causes de leur disparition ? Le braconnage, car la chasse est interdite dans les trois pays du Maghreb ; mais aussi la perte de grandes étendues forestières par les incendies, le défrichement, la surexploitation des ressources forestières avec surtout le surpâturage, l’urbanisation et les infrastructures routières qui fragmentent ce qui reste comme refuge pour le souverain des subéraies de la rive sud de la Méditerranée occidentale.