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Boris Johnson et le Moyen-Orient : pressions, erreurs et maladresses

Après la démission du Premier ministre britannique, MEE revient sur son mandat, notamment l’arrestation de Nazanin Zaghari-Ratcliffe et le soutien à la guerre au Yémen
Boris Johnson arrive pour une interview à l’hôtel Emirates Palace à Abou Dabi lors de sa visite aux Émirats arabes unis, en mars 2022 (AFP)
Boris Johnson arrive pour une interview à l’hôtel Emirates Palace à Abou Dabi lors de sa visite aux Émirats arabes unis, en mars 2022 (AFP)
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LONDRES, Royaume-Uni

Après un peu moins de trois ans au pouvoir et une série de scandales et démissions, le Premier ministre britannique Boris Johnson a finalement annoncé sa démission jeudi 7 juillet.

Son mandat a été marqué par certaines des plus grandes crises qu’a connu le pays ces dernières années, à savoir la pandémie de covid-19 et le Brexit.

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En matière de politique étrangère, il a fait grand cas de son implication dans la guerre en Ukraine et de son soutien à la résistance à l’invasion russe.

Mais au Moyen-Orient, l’héritage de Johnson est mitigé. Il a endossé la fonction de Premier ministre après deux ans en tant que secrétaire d’État aux Affaires étrangères, il a surtout renforcé les relations traditionnelles du Royaume-Uni dans la région, mais sa carrière a été émaillée par ce qui a été considéré comme un certain nombres de fautes directes.

Les jours de Boris Johnson à Downing Street étant comptés, Middle East Eye revient sur les épisodes marquants liés au Moyen-Orient.

1. Le sort de Nazanin Zaghari-Ratcliffe

L’affaire Nazanin Zaghari-Ratcliffe reflète bien – aux yeux de la plupart des Britanniques – l’implication de Boris Johnson au Moyen-Orient.

Nazanin Zaghari-Ratcliffe, travailleuse humanitaire britanno-iranienne, a été arrêtée en Iran en 2016 alors qu’elle était en vacances avec sa famille. Elle était accusée de conspirer en vue de renverser le gouvernement de Téhéran et a été condamnée à cinq ans de prison.

Nazanin Zaghari-Ratcliffe avec sa fille (AFP)
Nazanin Zaghari-Ratcliffe avec sa fille (AFP)

Son incarcération, prolongée par la suite, s’est muée en scandale très médiatisé au Royaume-Uni jusqu’à sa libération en mars 2022 et son retour en Grande-Bretagne.

Ministre des Affaires étrangères, Boris Johnson a été vivement critiqué quand, en 2017, il a affirmé lors d’une réunion de la commission des Affaires étrangères que Zaghari-Ratcliffe avait « enseigné le journalisme » en Iran.

Ses propos, une « erreur » a-t-il admis plus tard, ont amené cette citoyenne irano-britannique à être traduite une fois de plus devant un tribunal et accusée de « diffuser de la propagande contre le régime ». 

La menace d’une prolongation de sa peine planait sur elle, bien qu’en fin de compte, aucune accusation supplémentaire n’ait été portée.

De l’aveu général, Zaghari-Ratcliffe a été utilisée comme outil de négociation par Téhéran pour forcer le gouvernement britannique à payer une dette de 600 millions de livres sterling (709 millions d’euros) due à l’Iran pour une commande de véhicules blindés annulée après la révolution islamique en 1979.

Le 16 mars 2022, le gouvernement de Boris Johnson a annoncé avoir payé sa dette envers l’Iran et le même jour, Zaghari-Ratcliffe est rentrée au Royaume-Uni. À son retour, elle s’est montrée très critique vis-à-vis de la gestion de l’affaire par Johnson.

« Je ne suis pas d’accord avec Richard [son mari] sur le fait de remercier le secrétaire d’État aux Affaires étrangères, parce que j’en ai vu défiler cinq au cours de ces six années… Combien de secrétaires d’État aux Affaires étrangères faut-il pour que quelqu’un rentre à la maison, cinq ? », a-t-elle déclaré.

« Je pense que la réponse est claire. Je ne peux pas être plus heureuse que d’être ici. Mais, cela aurait dû se produire il y a six ans. »

2. Tête de Turc

Boris Johnson fait régulièrement référence à son héritage turc. Son arrière-grand-père, Ali Kemal, était un réformateur libéral devenu impopulaire et éphémère ministre de l’Intérieur de l’Empire ottoman.

Kemal a été assassiné pendant la guerre d’indépendance turque et, dans la pratique, les relations de son arrière-petit-fils avec la Turquie ont souvent été assez tumultueuses.

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En 2016, en tant que leader de la campagne en faveur du Brexit, le spectre de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne et de l’accès de millions de Turcs à la liberté de circulation était une histoire effrayante régulièrement vantée qui aurait pu faire basculer le vote.

La même année, Johnson a remporté un concours dans le magazine Spectator pour un poème offensant sur le président turc Recep Tayyip Erdoğan, dans lequel il le qualifiait de « couillon d’Ankara » et laissait entendre qu’il avait eu des relations sexuelles avec des chèvres.

Plus tard, il a pu remettre les relations sur une base plus stable, notamment lorsque les relations des deux pays avec leurs voisins de l’UE ont commencé à se détériorer.

Selon un article publié par MEE en 2018, le Royaume-Uni a vendu à la Turquie pour plus d’un milliard de dollars d’armes après l’incident du poème, et que les deux pays sont très interdépendants en matière de commerce et de tourisme.

À l’occasion de l’un de ses derniers engagements à l’étranger avant sa démission, Johnson a rencontré Erdoğan lors d’un sommet de l’OTAN.

Une vidéo publiée lors du sommet montre Erdoğan s’adressant à Johnson en plaisantant et disant « celui-ci est une honte pour nous », apparemment en référence à ses origines turques. Johnson a répondu : « très aimable, très aimable » en turc.

3. Le Rwanda et la « crise » des réfugiés

Pendant de nombreuses années, les médias et la classe politique britanniques ont débattu du traitement des gens qui traversent la Manche depuis la France pour trouver refuge au Royaume-Uni.

Arrivé au pouvoir en partie sur la base d’une rhétorique xénophobe liée à la campagne du Brexit, Johnson a essayé de retirer le maximum d’avantages de cette question.

Des migrants débarquent d’un canot pneumatique des garde-frontières britanniques, après avoir tenté de traverser la Manche, en juin 2022 (AFP)
Des migrants débarquent d’un canot pneumatique des garde-frontières britanniques, après avoir tenté de traverser la Manche, en juin 2022 (AFP)

En 2022, le gouvernement de Johnson a dévoilé son plan : les demandeurs d’asile arrivant par des moyens « illégaux » seraient mis dans un charter à destination du Rwanda, où ils devraient demander l’asile.

Cette politique a horrifié les militants pour les droits de l’homme et a, jusqu’à présent, été bloquée par des appels devant les tribunaux, dont un devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH).

Si Johnson a affirmé que cette politique visait à dissuader les passeurs, d’autres assurent que son seul but est de dissuader les réfugiés de tenter de venir au Royaume-Uni.

Ceux qui ont accompli la traversée vers le Royaume-Uni (de nombreux Syriens, Irakiens et Iraniens) et qui sont toujours détenus et menacés d’expulsion vers le Rwanda, ont été consternés par le traitement dont ils ont fait l’objet dans ce qu’ils pensaient être un pays accueillant.

« Si j’avais su qu’il y avait une telle politique, je ne serais pas venu au Royaume-Uni », déclarait un réfugié kurde iranien à MEE le mois dernier. « En même temps, je ne serais pas resté en Iran… ma vie serait pire là-bas. »

4. Répression des mouvements palestiniens

Dans leurs lettres de démission, les ministres conservateurs ont beaucoup mentionné le « succès » de Johnson, qui a chassé le chef du Parti travailliste de l’époque, Jeremy Corbyn, aux élections législatives de 2019.

La réputation de Corbyn en tant que fervent partisan des Palestiniens et une crise de longue date sur les allégations d’antisémitisme au sein du parti ont fourni de nombreuses occasions au gouvernement de Johnson de montrer ses références pro-israéliennes.

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En novembre 2021, le gouvernement de Johnson a annoncé qu’il inscrirait l’ensemble de l’organisation palestinienne Hamas sur la liste des groupes terroristes au Royaume-Uni, après ne l’avoir fait auparavant que pour son aile militaire.

La nouvelle loi énonce que « les membres du Hamas ou ceux qui invitent à soutenir le groupe encourent jusqu’à quatorze ans de prison », une loi cruciale pour lutter contre l’antisémitisme au Royaume-Uni selon la ministre de l’Intérieur Priti Patel.

Un autre texte de loi promis par Johnson (bien qu’il ne soit pas encore réellement appliqué) est l’interdiction du mouvement Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS) qui vise à exercer une pression non violente sur Israël pour qu’il respecte ses obligations au regard du droit international.

La nouvelle politique a été promise dans le discours de la Reine en mai et a été dénoncée comme une « attaque contre la démocratie » par les militants pro-palestiniens.

5. Les États du Golfe et la guerre au Yémen

En tant que ministre des Affaires étrangères et Premier ministre, Johnson a surtout maintenu les relations traditionnelles du Royaume-Uni avec les États du Golfe.

Lors du boycott du Qatar en 2017 par ses voisins, Johnson – tout en soulignant que le pays devrait s’attaquer aux « extrémistes » – a réclamé la fin du boycott et a ensuite tenté de servir de médiateur entre les différentes parties.

Le ministre koweïtien des Affaires étrangères, le cheikh Sabah al-Khaled al-Sabah (au centre-droit), rencontre son homologue britannique Boris Johnson en 2017 (AFP/KUNA)
Le ministre koweïtien des Affaires étrangères, le cheikh Sabah al-Khaled al-Sabah (au centre-droit), rencontre son homologue britannique Boris Johnson en 2017 (AFP/KUNA)

Ses relations cordiales avec les États du Golfe ont fait l’objet de critiques de la part de groupes de défense des droits de l’homme, en particulier sur le soutien continu de son gouvernement à la guerre de la coalition dirigée par l’Arabie saoudite au Yémen.

Des milliards de livres d’équipement auraient été vendus à la coalition par le Royaume-Uni, alors même que la guerre faisait du Yémen « la pire catastrophe humanitaire au monde » selon l’ONU.

Les ventes d’armes du Royaume-Uni à la coalition ont été suspendues en 2019 après que la Cour d’appel a statué qu’il n’y avait pas eu d’évaluation adéquate des risques pour les civils – mais moins d’un an plus tard, les ventes ont repris après qu’il a été jugé que des décès de civils étaient uniquement à déplorer dans des « incidents isolés ».

Lors du dernier voyage de Johnson dans la région, celui-ci a atterri en Arabie saoudite le jour même où le royaume a exécuté plus de 80 prisonniers.

« Il n’est pas acceptable de citer les crimes de guerre de la Russie pour tenter de justifier le commerce du sang contre du pétrole ailleurs », estimait Maya Foa, directrice de Reprieve, à l’époque.

« Cela montre au monde que nous appliquerons deux poids, deux mesures à notre convenance et encouragerons des pays comme l’Arabie saoudite à commettre de nouvelles atrocités, tout comme Poutine a été encouragé par notre volonté de prendre l’argent de ses copains pendant des décennies. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.