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L’ascension de l’Iran est-elle un risque ou une opportunité économique pour la Turquie ?

La levée des sanctions contre l’Iran offre à la Turquie l’occasion de dynamiser le commerce avec son voisin — mais les deux pays seront aussi en concurrence vis-à-vis des investissements étrangers

ISTANBUL, Turquie – La fin de la mise en quarantaine de l’Iran et son retour sur la scène internationale suite à l’accord sur le nucléaire, qui prévoit une levée des sanctions, pourraient offrir à la Turquie une stimulation économique à court terme due à l’intensification des échanges commerciaux. La Turquie est déjà le quatrième partenaire commercial de l’Iran et bénéficie d’une profusion d’opportunités, allant de l’énergie aux automobiles.

Cependant, cela pourrait aussi représenter une menace à long terme, car ces deux puissances régionales et également adversaires de longue date entreront en compétition pour l’obtention d’investissements étrangers, selon les analystes.

Après plus d’une décennie de négociations, l’Iran et le groupe de puissances internationales P5+1 — les cinq membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies ainsi que l’Allemagne — sont parvenus à un accord le 14 juillet dernier qui limite les activités nucléaires de Téhéran en échange de la levée des sanctions paralysantes qui ont presque complètement isolé le pays de la scène internationale.

Selon Kerem Alkin, macro-économiste et professeur à l’université Medipol d’Istanbul, la Turquie a beaucoup à gagner de la levée des sanctions, mais elle doit également rester sur ses gardes afin de ne pas s’incliner devant ses concurrents. Elle doit donc sécuriser ses échanges commerciaux avec l’Iran à court terme, tout en s’assurant que l’Iran en pleine renaissance ne se mette pas en travers de son chemin dans les domaines industriels, où les deux pays ont des intérêts.

« De bonnes opportunités vont se développer pour les affaires turques, en particulier dans les secteurs des services et de la vente, mais le relâchement n’est pas permis puisque même pendant le mandat du [précédent président iranien, Mahmoud] Ahmadinejad, où les sanctions étaient à leur maximum, les vols depuis Istanbul vers Téhéran étaient remplis d’Occidentaux à la recherche d’opportunités commerciales là-bas », a expliqué Kerem Alkin à Middle East Eye.

Umit Erol, professeur et directeur de la faculté de gestion d’entreprises de l’université Bahcesehir d’Istanbul, pense que la Turquie profitera à court terme d’un regain des échanges commerciaux, mais qu’il est difficile de faire une estimation à long terme car beaucoup d’éléments reposeront sur la dimension politique des liens entre les deux pays.

« Il y aura une augmentation des échanges frontaliers, mais il reste à savoir si les effets positifs du retour de l’Iran dans la course compenseront les points négatifs pour la Turquie du point de vue économique », a indiqué Umit Erol à MEE.

Le gazoduc

L’ouverture d’un marché iranien inexploité qui dispose d’une main-d’œuvre jeune et instruite, d’infrastructures administratives et d’un marché boursier, signifie que la Turquie devrait se consacrer à acquérir une position avantageuse lui permettant de prendre une longueur d’avance dans la course entre les pays occidentaux, qui rivalisent pour s’installer sur le marché iranien.

Selon Umit Erol, il y a un vaste marché en Iran dans l’électronique grand public et dans des domaines similaires qui pourraient profiter aux entreprises turques si celles-ci y investissaient ; il met cependant l’accent sur le fait que les compagnies turques pourraient avoir des difficultés à tenir dans la durée face aux compagnies occidentales.

Comme l’indique l’état de leurs relations, la question des abondantes réserves énergétiques de l’Iran — qui détient la quatrième plus grande réserve mondiale de pétrole et la seconde plus grande réserve de gaz naturel — sera également au cœur des discussions. Toutes deux sont d’une importance vitale pour une Turquie avide d’énergie, qui tente de se placer comme carrefour énergétique et itinéraire de transit pour les hydrocarbures voyageant de l’Orient vers l’Occident.

Le véritable domaine dans lequel la Turquie a quelque chose à gagner, selon Umit Erol, se rattache à la proposition d’un gazoduc qui partirait du Turkménistan et passerait par l’Iran et l’Anatolie pour arriver jusqu’en Europe occidentale.

« Ce projet de gazoduc sera désormais beaucoup plus facile à mettre en œuvre, et sera source de gains considérables pour la Turquie », affirme-t-il.

Le risque politique du gazoduc a augmenté de façon significative au cours des derniers jours, une explosion ayant ébranlé un pipeline existant dans la province orientale turque d’Agri, selon le ministère turc de l’Énergie et des Ressources naturelles.

Ce qu’on suspecte être un sabotage a été perpétré dans le district de Dogubeyazit, à environ 15 kilomètres de la frontière avec l’Iran, a déclaré lundi soir l’agence de presse Anadolu, citant le ministre turc de l’Énergie, Taner Yildiz.

Personne n’a revendiqué la responsabilité de l’explosion, mais les médias locaux ont annoncé que le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), illégal en Turquie, serait à l’origine de l’attaque.

Gazoducs (en bleu) et oléoducs (en noir) turcs (Agence Anadolu)

Malgré cela, les analystes pensent que la posture de la Turquie visant à ne pas s’opposer frontalement à l’Iran et à maintenir des relations cordiales avec Téhéran en appuyant souvent ses prises de position sur la scène internationale — excepté en ce qui concerne le conflit syrien — pourrait lui donner un avantage dans l’établissement de liens commerciaux avec les entreprises iraniennes, principalement contrôlées par l’État, et ce en dépit d’une éventuelle montée des tensions avec le PKK.

Kerem Alkin pense que la Turquie et l’Iran devraient au minimum chercher à doubler le volume de leurs échanges, qui s’élèvent actuellement à 14 milliards de dollars, soit seulement 1,25 % des revenus nationaux additionnés des deux pays. (La balance commerciale est en faveur de l’Iran en conséquence de ses exportations de pétrole et de gaz vers la Turquie.)

« Les deux pays doivent s’assurer que leur différend au sujet de la Syrie ne se répercutera pas sur l’ensemble de leurs relations, et l’Iran devrait garder à l’esprit le soutien international qu’il a reçu de la part de la Turquie durant les périodes difficiles », précise Kerem Alkin.

« En fait, une relation commerciale plus robuste pourrait signifier que la Turquie et l’Iran chercheront à coopérer plus intensément face à la menace représentée par le Parti des travailleurs du Kurdistan et le groupe État islamique. »

La course aux investissements

À long terme, cependant, les deux pays pourraient bien se retrouver en compétition pour des investissements directs en provenance de l’étranger, étant données leurs similitudes démographiques et géographiques.

« Prenez le secteur industriel de la production de ciment et d’autres matériaux de construction, par exemple. La Turquie a déjà perdu du terrain au profit de l’Iran en ce qui concerne les exportations de ce type dans les marchés voisins comme l’Irak et l’Égypte », explique Kerem Alkin. « La qualité des marchandises [de l’Iran] n’est peut-être pas complètement au rendez-vous, mais leurs prix sont très compétitifs. »

Selon lui, la Turquie doit travailler dur pour présenter aux investisseurs étrangers un visage de stabilité politique et économique, faute de quoi, dans 5 à 10 ans, ces derniers pourraient commencer à voir dans l’Iran un autre pays dans lequel investir.

Prenant l’exemple de l’industrie de l’assemblage automobile, Kerem Alkin explique : « Avant les sanctions, l’Iran y avait investi de manière importante, et il était un acteur régional important dans ce secteur ; il n’y a pas de raison qu’il ne le redevienne pas et qu’il n’attire pas ainsi les investissements directs dans ce domaine ».

Umit Erol confirme : « L’industrie automobile, en particulier, est un domaine dans lequel les compagnies occidentales vont sérieusement envisager l’Iran comme un pays dans lequel investir, à la fois pour exploiter la demande locale et pour rechercher des marchés voisins ».

Les rivaux commerciaux de la région

À l’échelle régionale, du moins jusqu’à tout récemment, la Turquie semble bénéficier d’un avantage sur l’autre partenaire commercial de l’Iran, à savoir les Émirats arabes unis (EAU). Bien que ces derniers aient simplifié les procédures bureaucratiques liées au commerce avec l’Iran, ils sont en désaccord avec Téhéran sur le plan idéologique et, sur le plan politique, suivent la ligne de l’ennemi juré de l’Iran : l’Arabie saoudite.

Pour Kerem Alkin, le volet logistique est également un facteur déterminant pour l’Iran dans le choix de ses partenaires commerciaux.

« Il n’y a que 800 kilomètres entre la région industrialisée du nord-est de l’Iran et le port de Trabzon, en Turquie, tandis qu’il y a plus de 1 400 kilomètres jusqu’au port iranien de Bandar Abbas, dans le Golfe persique », explique-t-il.

« Les deux pays vont devoir s’intéresser à l’amélioration de la logistique et à la suppression des barrières bureaucratiques et fiscales afin de rendre possible un meilleur usage de telles liaisons de transport. »

Umit Erol, cependant, n’est pas certain que la Turquie ait un avantage dans ce domaine, faisant référence à la politique étrangère régionale du gouvernement turc au cours de ces dernières années, centrée sur les sunnites, et ajoutant que si la Turquie ne change pas sa politique à l’égard du Moyen-Orient, elle a beaucoup à perdre du retour de l’Iran dans la course.

« La politique étrangère turque est désastreuse en ce moment, et si la Turquie ne change pas sa politique visant à tenter d’agir en gardien des intérêts sunnites dans la région, elle entrera en collision avec l’Iran. C’est un point d’achoppement entre les deux pays depuis le XVIIe siècle », soutient Umit Erol.

 « Dubaï, plus jamais ça »

Hamid Kheirollahi, homme d’affaires iranien vivant en Turquie depuis 2011 et précédemment installé à Dubaï, affirme que malgré les processus bureaucratiques qui sont plus complexes en Turquie et pour lesquels la chance joue un rôle important, il est bien plus aisé de commercer avec la Turquie qu’avec les EAU.

« Bien que le coût de mon activité commerciale ait crû exponentiellement après mon déménagement en Turquie, je continuerai mes activités d’ici car j’ai pu y travailler pendant les périodes difficiles », dit Hamid Kheirollahi en faisant référence aux sanctions.

Il déclare connaître beaucoup d’hommes d’affaires comme lui qui ont délocalisé leur entreprise en Turquie après que les sanctions contre les ressortissants iraniens ont été intensifiées en 2010, et il a le sentiment d’avoir été trahi et trompé aux EAU.

M. Kheirollahi explique vouloir continuer à travailler depuis la Turquie quand les sanctions seront levées, et il y voit une occasion d’agrandir sa jeune entreprise en y incluant le commerce turco-iranien.

« Je suis vraiment heureux ici. Ma famille est heureuse ici. Je ne vois aucune raison de m’en aller. Il est certain que je ne retournerai pas à Dubaï, même si [les autorités] m’y garantissaient de nombreux avantages. »

Alkin et Erol s’accordent pour conclure que les puissances régionales que sont l’Iran et la Turquie devront prendre garde à ne pas gâcher cette opportunité dans leur quête de domination de la région, et veiller à tirer le meilleur parti de ces nouvelles circonstances afin d’en retirer des bénéfices économiques.

Photo : un pipeline transportant du gaz iranien vers le Pakistan (AFP).

Traduction de l’anglais (original).