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Vincent Geisser : « Les logiques de surveillance et de censure des chercheurs se généralisent dans les démocraties »

Le sociologue déplore la généralisation des logiques managériales, de judiciarisation et de sécurisation qui entravent la production de la recherche en sciences sociales, surtout dans certains domaines dits sensibles comme l’islam et l’immigration
Des policiers bloquent l’accès à la place du Panthéon alors que des étudiants manifestent près de l’université de la Sorbonne, à Paris, le 14 avril 2022, dix jours avant le second tour de l’élection présidentielle française (AFP/ Julien De Rosa)

En janvier dernier, est paru aux éditions Armand Colin Enquête en danger, un nouveau régime de surveillance dans les sciences sociales. Cet ouvrage collectif auquel ont contribué une vingtaine de chercheurs universitaires et préfacé par l’économiste et politiste turc Ahmet Insel alerte sur de nouvelles formes de censure qui menacent le travail et précarisent le statut des chercheurs en sciences sociales dans les pays dits démocratiques.

Les auteurs – des sociologues, des politistes et des ethnographes, travaillant principalement en France – se plaignent d’avoir perdu au fil des années leur autonomie professionnelle du fait de la convergence de plusieurs facteurs, comme l’augmentation de la part des financements privés de la recherche, qui les rend dépendants de leurs bailleurs.

Enquête en danger, un nouveau régime de surveillance dans les sciences sociales

Le livre constate par ailleurs « une plus forte politisation des savoirs et des savoir-faire scientifiques ». À l’automne 2021, le ministère français de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation avait notamment demandé au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) de réaliser une enquête sur « l’islamogauchisme » et le postcolonialisme, estimant qu’il fallait séparer « ce qui relève de la recherche académique de ce qui relève du militantisme et de l’opinion ».

Dans une tribune parue peu après dans Le Monde, 600 universitaires avaient dénoncé une « attaque [faisant] planer la menace d’une répression intellectuelle ».

Pour Vincent Geisser, chargé de recherche au CNRS et à l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans (IREMAM), l’orthodoxie politique et idéologique à laquelle les autorités universitaires et académiques veulent astreindre les chercheurs en sciences sociales est de la censure.

Le sociologue, qui avec trois autres confrères (Pierre Fournier, Philippe Aldrin et Yves Mirman) a dirigé les travaux de L’Enquête en danger, pointe du doigt par ailleurs l’immiscion des autorités judiciaires dans le travail des universitaires et une nouvelle forme de surveillance exercée par les pairs et sur les personnes faisant l’objet d’études.

Au-delà de la France, le livre évoque les contraintes que subissent les chercheurs en Afrique du Nord et au Moyen-Orient.

Middle East Eye : Quelles sont les contraintes qui restreignent aujourd’hui la production des connaissances et la recherche en sciences sociales ?

Vincent Geisser : Des contraintes ont toujours existé aussi bien en Europe, notamment en France, que dans les pays de la rive sud de la Méditerranée et du Moyen-Orient. Mais nous constatons aujourd’hui de nouvelles tendances, illustrées notamment par des logiques managériales dans la conduite des travaux et des enquêtes sociologiques.

Tout ceci produit une forme de surveillance spécifique des chercheurs, lesquels doivent rendre des comptes aux opérateurs privés qui commandent leurs travaux et faire en sorte de ne pas agir contre leurs intérêts

Nous sommes passés d’une recherche d’État, plutôt soutenue par des organismes publics, à une recherche sous contrat qui implique aussi des partenaires privés. Les chercheurs sont soumis aux critères d’évaluation du secteur privé, comme la rentabilité, la productivité, l’utilité, c’est-à-dire l’idée selon laquelle la recherche doit être utile et servir à l’économie et au marché.

Tout ceci produit une forme de surveillance spécifique des chercheurs, lesquels doivent rendre des comptes aux opérateurs privés qui commandent leurs travaux et faire en sorte de ne pas agir contre leurs intérêts.

MEE : Par quel autre moyen les chercheurs sont-ils surveillés ?

VG : Le droit des enquêtés, surtout dans le contexte européen, est une contrainte paradoxale qui peut entraver la recherche. De plus en plus, effectivement, la recherche inclut des références à l’éthique, avec la mise en place de comités chargés de protéger à la fois les enquêtés et les enquêteurs mais qui se transforment parfois en censeurs.

Aujourd’hui, les chercheurs sont de plus en plus soumis à des autorisations. Ils doivent aussi obtenir le consentement par écrit des enquêtés avant de les associer à leurs travaux. Ce genre de démarches, qui se fait au nom des droits de l’homme et des libertés, finit très souvent par contraindre les chercheurs.

Des étudiants manifestent contre l'islamophobie devant le campus de l'Institut d'études politiques (alias Sciences Po) à Saint-Martin-d'Heres, près de Grenoble, le 9 mars 2021.
Des étudiants manifestent contre l’islamophobie devant le campus de l’Institut d’études politiques à Saint-Martin-d’Hères, près de Grenoble, le 9 mars 2021 (AFP/Philippe Desmazes)

Certaines situations sont complètement absurdes et peuvent susciter la méfiance. Comment imaginer pouvoir faire signer des formulaires de consentement à des opposants politiques ou à des dissidents qui sont en délicatesse avec leurs régimes, la police… Comme les journalistes, nous travaillons parfois sur des populations sensibles, très réticentes à signer le moindre papier.

À travers le droit des enquêtés, se profile une logique de judiciarisation qui menace le travail des chercheurs et leur liberté. Elle est brandie par les entreprises privées, les partis politiques et même par l’administration universitaire, qui peut adopter des attitudes très ambivalentes en demandant aux chercheurs de s’abstenir de réaliser certains travaux pour ne pas avoir d’ennuis judiciaires.

MEE : En plus des universités, l’ouvrage met également en évidence l’intrusion des autorités sécuritaires dans la recherche. De quelle manière ?

VG : Il s’agit d’une autre logique, celle de la sécurisation. Dans les faits, les chercheurs sont de plus en plus amenés à devoir déclarer leurs recherches à des autorités sécuritaires, sur des sujets parfois complétement anodins ou sensibles.

Aujourd’hui, certaines recherches sont tributaires de l’autorisation écrite de la police ou de l’armée

Les autorités judiciaires interviennent pour vérifier que l’objet des enquêtes ne présente pas de danger pour l’institution et que les chercheurs n’ont pas un comportement qui prête à question. Aujourd’hui, certaines recherches sont tributaires de l’autorisation écrite de la police ou de l’armée.

Cette logique de sécurisation, très commune dans les pays de la région MENA [Moyen-Orient et Afrique du Nord], est de plus en plus présente en France lorsque les travaux portent sur les banlieues, sur l’islam, sur le terrorisme. Bien entendu, le livre ne remet pas en cause la nécessité d’une certaine sécurité, pour les chercheurs notamment, mais elle est aussi utilisée pour les surveiller.

MEE : Cela permet aussi de censurer certains sujets. N’est-ce pas ?

VG : C’est très ambigu. Officiellement, la logique de sécurisation est utilisée pour protéger les chercheurs qui se rendent dans des zones instables ou des pays dangereux. Mais ce souci de traçabilité peut entraîner une forme de censure dans la mesure où les chercheurs sont prévenus sur les risques qu’ils prennent en travaillant sur certains terrains et certains sujets.

Au final, on voit que la frontière entre la protection et la surveillance des chercheurs est très poreuse, conduisant parfois à l’interdiction de certains travaux, pour des raisons de sécurité.

MEE : Quels sont les sujets sur lesquels les chercheurs ne peuvent plus travailler, en France notamment ?

VG : Dans le livre, nous observons que les logiques de surveillance et de censure que nous avons parfois expérimentées dans notre travail sur les pays arabes se généralisent dans des démocraties. En France, les autorités de tutelle, à savoir les ministères de l’Enseignement supérieur et de l’Éducation nationale, se transforment de plus en plus en censeurs pédagogiques.

En rappelant les chercheurs et les enseignants à une certaine orthodoxie idéologique et politique, les ministères comme les directions d’université tendent effectivement à contrôler la recherche dans certains domaines, notamment le terrorisme, l’islam, le colonialisme

C’était le cas il y a un an lorsque le ministère de l’Enseignement supérieur a demandé au CNRS de faire une enquête sur l’islamogauchisme dans les universités, attestant par là qu’il s’agirait d’un problème. Or quand bien même ce courant existerait, en quoi pourrait-il constituer un danger pour la science et pour la crédibilité des recherches qui sont produites ?

En rappelant les chercheurs et les enseignants à une certaine orthodoxie idéologique et politique, les ministères comme les directions d’université tendent effectivement à contrôler la recherche dans certains domaines, notamment le terrorisme, l’islam, le colonialisme. On peut ne pas être d’accord avec certaines thèses, on peut les discuter, mais on ne peut pas les censurer.

Jusqu’à présent, il y avait une certaine tradition de liberté académique. Les enseignants-chercheurs en sciences sociales étaient protégés dans leur liberté de choix des terrains. Mais de plus en plus, on constate qu’ils sont entravés au nom d’une certaine orthodoxie politique et idéologique.

D’ailleurs, la prépondérance des logiques de surveillance est l’une des causes qui conduit les chercheurs à solliciter des financements privés. Ce qui bien souvent les rend dépendants du bon vouloir des bailleurs et précarise leur statut, les chercheurs ne travaillant plus sur la base de leurs propres choix mais à partir d’appels d’offres.

MEE : En plus des ministères et des directions d’université, le livre évoque une autre forme de surveillance exercée sur les enseignants-chercheurs par leurs pairs. Comment cela est-il possible ?

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VG : Il est normal que les enseignants surveillent le travail de leurs collègues, le critiquent, discutent des résultats par souci de conformité scientifique. C’est de la vigilance épistémologique tout à fait légitime.

En revanche, ce qui est nouveau est qu’on demande de plus en plus aux directeurs de laboratoires, d’universités, de départements de se transformer eux-mêmes en acteurs de la surveillance politico-idéologique et de jouer des rôles sécuritaires, comme nous l’avons souvent vu dans les pays du sud de la Méditerranée.

Malgré les résistances, de plus en plus d’universitaires sont appelés aujourd’hui à endosser le rôle de surveillants et de censeurs.

MEE : Vous avez conduit des recherches universitaires des deux côtés de la Méditerranée, notamment en Tunisie, sous le règne de Zine el-Abidine Ben Ali, et en France, à Marseille précisément. Les contraintes que vous avez pu subir sont-elles comparables ?

VG : On a tendance à se créer une armure et à développer des tactiques pour échapper à la surveillance lorsqu’on travaille dans un contexte autoritaire comme l’avait été le régime de Ben Ali.

À l’inverse, dans des contextes démocratiques, on croit pouvoir faire des recherches librement, mais ce n’est pas toujours le cas. D’ailleurs, il est parfois plus difficile de travailler sur des réseaux et des partis politiques en France que dans des pays autoritaires, où l’on anticipe la surveillance.

Au final, mes expériences tunisiennes et marseillaises ont été tout aussi difficiles. Travailler en France sur certains sujets sensibles, comme je l’ai fait dans les quartiers nord de Marseille, nous amène aussi à nous heurter à des pratiques clientélistes et des menaces qui forment des enclaves dans le contexte démocratique.

Des chercheurs qui travaillent par exemple sur l’islam sont quelquefois rappelés à l’ordre car considérés trop promuslumans lorsqu’ils parlent d’islamophobie. Quand j’avais écrit un livre sur cela il y a vingt ans, La Nouvelle Islamophobie, j’avais été accusé clairement de faire le jeu des mouvements intégristes.