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INTERVIEW– Latifa Ibn Ziaten : « Nous devons apprendre à vivre-ensemble. Nous n’avons pas le choix »

Après cinq semaines de procès tendu, Abdelkader Merah, frère du « tueur au scooter », a été condamné à vingt ans de réclusion criminelle. Pour Latifa Ibn Ziaten, mère d’une victime, le combat pour le vivre-ensemble et la prévention des dérives extrémistes n’est pas terminé
« En France, on devrait pouvoir parler de toutes les religions, que chacun cherche sa voie ainsi en connaissant les autres religions. […] On a mal compris la notion de laïcité, car la laïcité, c’est la liberté pour chacun » – Latifa Ibn Ziaten (AFP)

L’avocate générale, Naïma Rudloff, avait pourtant tenté lors des réquisitoires d’établir qu’« Abdelkader Merah a[vait] fabriqué Mohamed Merah », qualifiant le premier de « sachant » et le second de « combattant ». Elle avait requis à l’encontre de l’accusé, coupable de l’assassinat de sept personnes, dont trois enfants, en 2012, la perpétuité. 

La cour d’assises de Paris a rendu hier un verdict qui n’a pas pleinement satisfait les parties civiles : vingt ans de réclusion criminelle. Une condamnation pour association de malfaiteurs liée à une entreprise terroriste, mais pas pour complicité d’assassinat.

Parmi les victimes, Latifa Ibn Ziaten, dont le fils, Imad, a été tué de sang-froid par Mohammed Merah le 11 mars 2012. Elle n’a pas caché sa déception au sortir de la salle d’audience, estimant que son fils était « mort pour rien » et ajoutant : « Je pense qu’ils [les magistrats de la cour] n’ont pas été jusqu’au bout ».

En revanche, Me Dupont-Moretti, avocat de la défense, a estimé qu’« en acquittant Abdelkader Merah du crime de complicité d’assassinats, la cour d’assises a rappelé que même dans les affaires de terrorisme les plus graves, la preuve et la règle de droit n’étaient pas reléguées au rang d’accessoires ». Sur les ondes de la radio France Inter ce matin, l’avocat n’a toutefois pas repoussé l’idée d’interjeter appel de cet arrêt de la cour d’assises, précisant devoir en parler avant avec son client, Abdelkader Merah.

Depuis la mort de son fils Imad, Latifa Ibn Ziaten, Franco-Marocaine de 57 ans, parcourt la France inlassablement pour œuvrer à ce qu’elle appelle « le vivre-ensemble », le dialogue inter-religieux, la prévention des dérives extrémistes, au sein d’IMAD, l’association qu’elle a créée après la mort de son fils. Un film documentaire, Latifa, le cœur au combat, a été tiré de son travail. Entretien avec MEE sur un parcours de vie.

Middle East Eye : D’abord comment allez-vous ? Et qu’avez-vous observé durant ce procès ?

Latifa Ibn Ziaten : Cela a été un moment difficile à vivre. Cela faisait cinq ans qu’on attendait ce procès, que la vérité apparaisse et que justice soit faite. Mais les familles des victimes l’ont très mal vécu car on ne savait pas comment ce procès allait finir.

Je n’étais pas inquiète pourtant, j’avais confiance en la justice. Même s’il ne nous rendra pas nos enfants, ce procès nous a apaisés. On n’a plus à attendre que la justice s’exprime enfin.

Mais la souffrance de la perte demeure. Mon fils Imad est toujours avec moi. Si je n’avais pas créé cette association, si je ne me déplaçais pas partout pour parler aux gens, je ne pourrais pas vivre, je pense, avec toute cette douleur. La souffrance est énorme. Mon fils était plus qu’un fils. Sa place à table, à côté de moi, reste vide. Ce vide intérieur, rien ne peut le remplir. Plus les jours passent, plus ce manque grandit dans mon cœur. Quand on perd un enfant, une partie de soi part aussi.

« Mon fils était croyant et pratiquant. Mohamed Merah n’était ni l’un, ni l’autre. S’il l’avait été, il n’aurait pas pu tuer un homme de sang-froid ainsi, encore moins des enfants » (AFP)

MEE : Vous dites avoir eu peur de la façon dont se terminerait ce procès. De quoi précisément aviez-vous peur ?

LIZ : J’avais peur qu’Abdelkader Merah ne soit pas condamné à une peine importante, même si j’avais confiance en la justice. Le jugement devait être basé sur des faits et c’est ce que j’attendais. Je voulais la vérité et la lumière sur tout. Selon moi, Abdelkader Merah est le vrai cerveau, celui qui a aidé son frère à faire ce qu’il a fait. Ces gens-là sont très malins, préparés à ne laisser aucun trace. Ce sont eux qui font du mal à nos enfants. Mais eux ne meurent pas, ils préparent d’autres à tuer puis à mourir. C’est cet homme que j’ai eu tous les jours devant moi, dans le box des accusés.

Selon moi, Abdelkader Merah est le vrai cerveau, celui qui a aidé son frère à faire ce qu’il a fait. Ces gens-là sont très malins, préparés à ne laisser aucun trace. Ce sont eux qui font du mal à nos enfants. Mais eux ne meurent pas, ils préparent d’autres à tuer puis à mourir [...] ces gens sont un danger total pour la société

On dit qu’il manque des preuves matérielles de son implication dans les assassinats. S’il n’était pas sur place, s’il n’a pas tiré, il a préparé son frère à être ce qu’il était. Abdelkader parle de Mohamed Merah en disant « mon petit frère », mais s’il était vraiment un homme de foi, qui pratique sa religion, il aurait protégé son petit frère. Pourtant, il a vu son frère partir en Afghanistan, se radicaliser, il aurait dû intervenir.

Aujourd’hui, je suis sur le terrain et je rencontre des gens comme lui. Ce sont des gens très sages en apparence, cultivés. Mais quand ils parlent, ils endorment les gens. Moi je le regardais tous les jours durant ce procès et je me disais qu’il ne fallait pas être naïfs, car ces gens sont un danger total pour la société. Quand on se regardait dans cette salle d’audience, j’avais l’impression qu’il savait que j’avais compris qui il était. Il a été le moteur de son frère, et cela fait peur. Cet homme avait droit à un avocat, comme dans toute démocratie, mais qu’on respecte aussi la souffrance des familles.

Mohamed Merah, surnommé « le tueur au scooter », assassinat sept personnes – trois militaires, un professeur et trois élèves d'une école juive – à Toulouse et à Montauban en 2012 (capture d’écran)

MEE : On a évoqué aussi le rôle joué par sa sœur, Souad…

LIZ : Elle a effectivement payé les billets à son frère Mohamed pour qu’il se rende en Afghanistan. Elle a été la première à se radicaliser dans la famille. Comment a-t-elle pu tomber dans cette secte et croire en une religion qui n’est pas celle que j’ai apprise ? Je ne me reconnais pas en eux ; l’islam est beauté, respect, partage, amour. Comment peut-on entrer dans une telle secte. On vit en France et on doit aimer ce pays tel qu’il est. En entrant dans cette secte, peut-être que leur place n’était pas en France. Cette place n’est nulle part d’ailleurs. Ces gens ne peuvent trouver leur place dans un monde qui évolue, qui change toujours.

Je ne me reconnais pas en eux ; l’islam est beauté, respect, partage, amour. Comment peut-on entrer dans une telle secte. On vit en France et on doit aimer ce pays tel qu’il est

Quelles pratiques religieuses ont-ils eue ? Je ne reconnais pas leur religion. Quel Dieu priaient-ils ? Comment une jeune femme née en France a-t-elle pu devenir ainsi ?

Dans cette famille Merah, il y a eu un déchirement dû à l’absence de la mère. C’est elle le pilier de tout. J’ai pardonné à Mohamed Merah, je lui ai pardonné ce qu’il était mais pas ce qu’il a fait. Ce qu’il a fait est entre les mains de Dieu, c’est lui qui jugera. Mais ce qu’il était est dû à une mère qui n’a pas fait son devoir. Quand nous immigrons en France, nous souffrons tous, nous quittons notre famille, nous devons trouver notre place. C’est très difficile, mais c’est un choix à assumer. Nous devons apprendre à vivre-ensemble. Nous n’avons pas le choix.

Manifestations contre l’attaque de Charlie Hebdo, Marseille, le 10 janvier 2015 (AFP).

MEE : Est-ce que votre religion, votre foi vous aident ?

LIZ : Mon islam est d’aller vers l’autre, de le respecter. La foi est pour soi, on ne l’impose pas aux autres, on ne le crie pas sur les toits. J’ai toujours pratiqué ma religion. Quand je travaillais, je prenais discrètement sur mon heure de repos pour aller prier. Je n’imposais rien à personne, je n’en parlais pas.

Dans le tribunal, j’ai eu un moment l’impression que c’était l’islam qui était accusé. J’en ai pleuré. Ce n’est pas cela l’islam pourtant. [...] Aujourd’hui, l’islam n’est plus une religion, pour certains, il est devenu comme une nationalité ou une identité. Les gens qui tuent en criant « Allahou akbar » ne connaissent rien à notre religion

Je suis fière d’être musulmane. Je suis fière d’être Française. Je suis fière de mes origines marocaines. J’assume ces trois faits. La France est le pays où je me suis construite. Je suis arrivée avec une petite valise, je n’avais rien. J’ai réussi, nous avons réussi avec ma famille. La mère des enfants Merah aurait pu avoir le même parcours que moi.

MEE : Est-ce que ce procès confirme ce que vous avez observé sur le terrain, avec votre association IMAD ?

LIZ : J’observe que la famille Merah était une famille explosée, entre un père délinquant et une mère qui a abandonné ou placé ses enfants dans un foyer. Les enfants Merah étaient complètement perdus, entre délinquance, prison, drogue et alcool. Souad, la sœur aînée, s’est radicalisée, tout comme Abdelkader. L’avocat de la défense parle de la souffrance de leur mère, mais il fallait s’occuper de ses enfants, ne pas les abandonner. Je pense que ce ne doit pas être facile pour elle cependant de voir tout cela désormais.

MEE : Votre parcours familial tranche avec celui de la famille Merah. Ce sont pourtant deux parcours liés à l’immigration. Comment l’expliquez-vous ?

LIZ : Tout dépend de l’éducation reçue. Ma mère est décédée alors que j’avais 9 ans. Puis j’ai été élevée par ma grand-mère, qui m’a donné aussi des bases solides. Je suis venue en France alors que je n’avais que 17 ans, mais j’étais si posée et mûre que j’agissais comme une femme de 30 ans. J’avais peur parfois, mais ma grand-mère me disait toujours : « N’aie pas peur, regarde devant toi, regarde les gens en souriant ».

J’ai regardé les gens, le visage ouvert, ils sont venus vers moi et m’ont aidée. J’ai appris à lire, écrire, j’ai travaillé, j’ai rencontré des Français bienveillants. J’avais aussi envie de m’intégrer. Venir en France ne suffit pas, il faut parler la langue. J’ai tenu à apprendre à parler le français avant de fonder une famille. Je savais qu’il fallait maîtriser la langue pour aider par la suite mes enfants à réussir dans ce pays.

« En France, il y a un oubli de certains quartiers populaires de la part de l’État. Une jeunesse oubliée qui est révoltée » (AFP)

MEE : Quand vous allez à la rencontre des jeunes, que vous disent-ils ?

LIZ : En France, il y a un oubli de certains quartiers populaires de la part de l’État. Une jeunesse oubliée qui est révoltée. Dans certains établissements que je visite, on trouve des classes sans mélanges d’origines ou social. Quand je leur demande qui est français, personne ne lève la main. Puis je demande qui est né en France et alors tous lèvent la main. Ils ne savent pas qu’ils sont français, ils ne se sentent pas ainsi.

Quand je leur demande qui est français, personne ne lève la main. Puis je demande qui est né en France et alors tous lèvent la main. Ils ne savent pas qu’ils sont français, ils ne se sentent pas ainsi

Moi, je ne suis pas née en France et je me considère pourtant comme française. Beaucoup n’ont pas de rêve ou de projet. Toutes les portes leur semblent fermées. C’est tout un travail d’éducation, on l’a oublié. On a oublié aussi qu’il faut donner l’exemple, être un modèle pour ses enfants, encadrer la jeunesse. L’école a besoin de s’en rendre compte très tôt, dès la maternelle. C’est là qu’il faut agir. Sinon c’est une jeunesse perdue qu’on récoltera.

MEE : Votre association travaille aussi au Maroc. Quelle différence voyez-vous avec la France ?

LIZ : Le Maroc est un peu différent de la France, forcément. Les moyens sont différents. Mais je découvre aussi que l’éducation est importante. L’individualisme commence à gagner du terrain là-bas aussi. Mais la différence réelle est qu’on trouve encore des gens qui peuvent s’occuper des enfants, au-delà des seuls parents. Puis la religion est apprise, on prie et on apprend la valeur de l’islam. Mais cela, on ne l’a pas en France. On va à peine à la mosquée, et le jeune perdu cherche qui il est. Il trouve des réponses fausses et dangereuses.

MEE : En France, on regarde avec méfiance, au nom d’une certaine conception de la laïcité, l’enseignement religieux. Cela empêche-t-il un approfondissement réfléchi de toute quête spirituelle ?

LIZ : Au Maroc, on ne se pose cette question de la laïcité. En France, on devrait pouvoir parler de toutes les religions, que chacun cherche sa voie ainsi en connaissant les autres religions. Il ne faut pas attendre d’être à l’université. Mes enfants n’ont ainsi appris la langue arabe qu’une fois inscrits à l’université. Il faudrait le faire avant, dès petits.

On a mal compris la notion de laïcité, car la laïcité, c’est la liberté pour chacun. J’ai mis mes enfants dans une école catholique, pour apprendre et s’ouvrir justement. L’islam n’est pas dangereux, il ne fait pas peur. Dans le tribunal, j’ai eu un moment l’impression que c’était l’islam qui était accusé. J’en ai pleuré. Ce n’est pas cela l’islam pourtant. Ce n’est pas ce que j’ai appris. Aujourd’hui, l’islam n’est plus une religion, pour certains, il est devenu comme une nationalité ou une identité. Les gens qui tuent en criant « Allahou akbar » ne connaissent rien à notre religion.

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Avant que Mohamed Merah ne tue mon fils, il lui a demandé de se mettre à plat à ventre. Mon fils a refusé. Il a répondu : « Je ne me mettrai pas à plat ventre. Je suis un soldat. Si tu veux tirer, tire crétin ». Mon fils était croyant et pratiquant. Mohamed Merah n’était ni l’un, ni l’autre. S’il l’avait été, il n’aurait pas pu tuer un homme de sang-froid ainsi, encore moins des enfants.