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La dissidence au sein de la famille royale saoudienne pourrait empêcher MBS d’accéder au trône

Alors que le roi Salmane d’Arabie saoudite disparaît de la vie publique, le prince héritier reste embourbé dans la controverse et le scandale
Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane s’exprime à Riyad le 14 décembre 2021 (Bandar al-Jaloud/Palais royal saoudien/AFP)
Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane s’exprime à Riyad le 14 décembre 2021 (Bandar al-Jaloud/Palais royal saoudien/AFP)

Alors que les Saoudiens célébraient la fin de 2021 à coup de rave parties dans le désert, leur monarque, un homme d’un âge avancé (86 ans) à la santé peut-être fragile, était absent, invisible depuis des mois, ayant totalement disparu de la scène publique.

Le roi Salmane a été caché dans la nouvelle ville futuriste Neom et pourrait ne pas être physiquement apte à recevoir le serment d’allégeance renouvelé chaque année qui devrait normalement avoir lieu ce mois-ci, marquant le septième anniversaire de de son règne.

Mais le roi Salmane n’abdiquera pas, il demeurera un roi absent jusqu’à sa mort. Son fils, le prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS), est désormais confirmé en tant que dirigeant de facto du royaume.

[…] les intrigues de palais pourraient devenir une option pour les débarrasser d’un jeune prince arrogant et impitoyable

Sur le plan intérieur, MBS est destiné à continuer la mise en œuvre d’une série de mesures politiques et religieuses controversées qui pourraient le hanter lorsqu’il prendra officiellement le relais en cas de décès du roi.

Le scénario le plus cauchemardesque pour lui est la dissidence interne au sein de la Maison des Saoud. On ignore s’il y bénéficie d’un consensus lui permettant d’être confirmé en tant que futur roi. Il faut dire qu’il s’est montré sans pitié pour éliminer ses rivaux au sein de la famille royale.

Des scandales ont récemment fait surface à propos de la détention et torture présumée, sous ses ordres, de plusieurs princes rivaux, dont le prince héritier déchu Mohammed ben Nayef et les fils du roi Abdallah. Les allégations de l’ancien haut responsable des renseignements saoudiens Saad al-Jabri, actuellement en exil au Canada, ont révélé des secrets embarrassants sur des conversations qu’auraient tenues MBS, durant lesquelles il aurait menacé d’assassiner le roi Abdallah à l’aide d’un anneau empoisonné.

Selon le New York Times, ben Nayef a été torturé, notamment suspendu par les chevilles. Vraisemblablement, la vieille photo montrant MBS embrasser la main de l’ancien prince héritier a été oubliée. L’avenir de ben Nayef reste entre les mains de ses premiers maîtres à Washington – c’est-à-dire la CIA –, qui jusqu’à présent ne sont pas intervenus pour lui épargner cette humiliation inattendue.

Princes marginalisés

Il est clair que MBS souhaite la mort de ben Nayef, mais cela ne résoudra pas son problème plus large, car d’autres membres de la famille royale sont mécontents et lui en veulent pour leur marginalisation totale depuis 2015. Tous restent silencieux dans l’immédiat, craignant pour leur vie – mais pour combien de temps ?

Il est peu probable que les princes rivaux organisent une rébellion contre le prince héritier, ayant tous perdu leur influence. Il n’en demeure pas moins qu’on ne peut exclure la survenue de troubles qui hanteront longtemps MBS.

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Tuer des journalistes et détenir des dissidents, ou les négliger et les priver de soins médicaux en prison jusqu’à ce qu’ils en meurent, n’est pas la même chose que de soumettre ses propres cousins ​​au sein de la famille royale à un tel traitement. Dans une monarchie absolue, torturer vos sujets est courant et peut être un fait pérenne – mais créer des divisions au sein de votre propre maison royale est un défi différent et autrement plus sérieux.

Il est peu probable que le prince héritier soit confronté à une rébellion ouverte, mais il continuera d’être hanté par la perspective d’un assassinat. Si aucun prince rival ne peut organiser un coup d’État clandestin, dans la mesure où ils ont tous été dépouillés de leur puissance militaire, les intrigues de palais pourraient devenir une option pour les débarrasser d’un jeune prince arrogant et impitoyable.

Le facteur wahhabite

Si cela devenait une possibilité, les princes rivaux pourraient sûrement compter sur une armée de wahhabites jusqu’au-boutistes frustrés et en colère après avoir vu s’effondrer leur empire religieux, construit un siècle durant. Les fidèles wahhabites ont constitué l’épine dorsale de la Maison des Saoud, laquelle leur a confié la tâche de domestiquer la population arabe, de l’endoctriner selon les traditions religieuses les plus radicales et de s’assurer de son obéissance aux princes.

La façon dont il gèrera les différentes forces qu’il s’est mis à dos et qu’il a humiliées déterminera si sa succession inaugurera une nouvelle aube ou de nouveaux troubles

En retour, les wahhabites ont bénéficié d’aides étatiques somptueuses, d’emplois, de privilèges et de prestige. Ils étaient véritablement les gardiens du royaume, les « sages » auxquels une population réticente devait obéir, et leurs décisions étaient soutenues par la force militaire. La Maison des Saoud et les wahhabites ont travaillé main dans la main telle une chorale, chacun jouant la partition de l’autre au nom du service de Dieu et du roi. Mais plus maintenant : le royaume est devenu un « cimetière des clercs », pour reprendre le titre du récent livre de Pascal Ménoret.

MBS a commencé à changer cette relation historique en se lançant dans un projet visant à éliminer les wahhabites de la vie religieuse et publique, remplaçant leurs prédications et leurs menaces de punition des transgresseurs par des concerts pop et des rave-parties

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Pendant combien de temps les wahhabites ainsi mis sur la touche pourront-ils tolérer de voir leur royaume divin sombrer dans la débauche, historiquement surnommée « corruption occidentale » ? Le retour des talibans à Kaboul l’été dernier après deux décennies d’occupation américaine pourrait avoir donné de l’espoir aux wahhabites humiliés d’Arabie saoudite

Les wahhabites sont sûrs de faire un retour en force, et le sang coulera, car la résurgence du fanatisme s’accompagne toujours d’un déluge violent. Mais cela dépendra de la façon dont les jeunes Saoudiens réagiront à leurs propres frustrations face au manque d’emplois et d’opportunités économiques, une inflation élevée, davantage d’impôts et de difficultés financières. S’ils sentent qu’ils n’ont pas d’intérêts dans le nouveau royaume, ils n’auront rien à perdre à se tourner vers leurs anciens mentors wahhabites.

MBS pourrait bientôt parvenir à devenir roi, mais cela ne se fera pas sans de sérieuses difficultés. La façon dont il gèrera les différentes forces qu’il s’est mis à dos et qu’il a humiliées déterminera si sa succession inaugurera une nouvelle aube ou de nouveaux troubles.

- Madawi al-Rasheed est professeure invitée à l’Institut du Moyen-Orient de la London School of Economics. Elle a beaucoup écrit sur la péninsule arabique, les migrations arabes, la mondialisation, le transnationalisme religieux et les questions de genre. Vous pouvez la suivre sur Twitter : @MadawiDr

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original).

Madawi al-Rasheed is visiting professor at the Middle East Institute of the London School of Economics. She has written extensively on the Arabian Peninsula, Arab migration, globalisation, religious transnationalism and gender issues. You can follow her on Twitter: @MadawiDr