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Wahhabisme, violence et corruption en Arabie saoudite

L’Arabie des Saoud de Malise Ruthven souligne les contradictions du royaume ultraconservateur, depuis la fondation de l’État-nation à l’ascension de Mohammed ben Salmane
Le fondateur de l’Arabie saoudite, le roi Abdelaziz ben Abderrahmane al-Saoud, s’entretient avec le directeur général d’Aramco N. Devins, lors de la cérémonie d’ouverture de la liaison ferroviaire Riyad-Dammam en octobre 1951 (AFP)
Le fondateur de l’Arabie saoudite, le roi Abdelaziz ben Abderrahmane al-Saoud, s’entretient avec le directeur général d’Aramco N. Devins, lors de la cérémonie d’ouverture de la liaison ferroviaire Riyad-Dammam en octobre 1951 (AFP)

Fin avril, la Cour suprême saoudienne a prononcé l’abolition de la peine de flagellation afin de « se conformer aux normes internationales des droits humains » sur les châtiments corporels. Cette annonce intervenait au lendemain de la mort en détention d’Abdallah al-Hamid, membre fondateur de l’Association saoudienne des droits civils et politiques.

Quelques jours plus tard, Awwad Alawwad, président de la Commission des droits humains – un organisme créé sur décision du Conseil des ministres –, annonçait l’abolition de la peine de mort pour les mineurs.

Ces annonces traduisent-elles une évolution significative pour le royaume ultraconservateur ? Rien n’est moins sûr. D’autant que « l’homicide, le viol, le trafic de drogue, les attaques à main armée, la sorcellerie, l’adultère, la sodomie, l’homosexualité et l’apostasie » restent passibles de la peine capitale et que des militantes pour les droits des femmes – dont Samar Badawi, la sœur de Raif Badawi, incarcéré pour « insulte à l’islam » – sont maintenues en prison.

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À l’heure où les scandales accablant la famille royale suivent les politiques d’austérité, la modernisation annoncée par le prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS) semble compromise.

Le livre de Malise Ruthven, paru l’an dernier aux éditions La Fabrique sous le titre L’Arabie des Saoud, propose une analyse historique qui éclaire d’une lumière vive les développements les plus récents au sein d’une société traversée par de fortes contradictions.

L’essai de l’orientaliste anglo-irlandais – auteur d’Encounters with Islam, dans lequel il estime que « l’islam n’est ni le problème ni la solution » – fait suite à un article publié dans la London Review of Books, « plusieurs mois avant que l’opprobre international ne tombe sur le royaume saoudien et ses dirigeants après la révélation du sort réservé à Jamal Khashoggi ».

Cette sinistre affaire de meurtre à Istanbul ouvre le livre. L’auteur s’appuie sur un article de Middle East Eye consacré au firqat el-nemr (Escadron du Tigre) chargé d’assassiner les dissidents saoudiens comme l’ancien chroniqueur du Washington Post et soutien de l’Égyptien Youssef al-Qaradawi.

Matrice obscurantiste

Le retentissement de cette élimination a eu pour effet de compromettre les initiatives liées au plan Vision 2030 – porté par Mohammed ben Salmane et « destiné à sevrer le royaume de sa dépendance aux hydrocarbures » –, dont le sommet Future Investment Initiative, programmé à la fin octobre 2018.

Malise Ruthven remonte à la moitié du XVIIIe siècle, période durant laquelle Mohammed ben Abdelwahhab, prédicateur expulsé de Bassorah (Irak actuel), en raison de ses attaques contre « l’idolâtrie », rencontre Mohammed ibn Saoud, émir dont le pouvoir se limite à l’oasis de Dariya.

L’alliance entre les deux personnages marque le début de la création d’un nouvel État dont la doctrine – le wahhabisme – légitime la conquête de territoires associée à une campagne contre l’incroyance supposée des Arabes. Cette matrice obscurantiste a engendré le salafisme « avec ses obsessions vestimentaires et ses règles strictes de séparation entre les sexes ».

Mais l’existence de l’Arabie saoudite en tant qu’État-nation doit beaucoup à Abdelaziz ben Abderrahmane al-Saoud, dit Ibn Saoud. Accueilli au sein du majlis (assemblée) de l’émir koweitien Moubarak al-Sabah, le jeune prince s’initie aux relations internationales et apprend « que la technique de survie fondamentale était de surfer sur la vague de l’influence britannique sans se mettre à dos le suzerain officiel, la Turquie ottomane ».

Au début du XXe siècle, Ibn Saoud part à la conquête de Riyad – bastion familial aux mains des al-Rachid – pour asseoir son autorité sur le Nejd, le Hedjaz – au détriment de Hussein ben Ali – et l’Asir.

L’essai souligne la « corrélation frappante entre virilité et pouvoir » chez la famille royale. À l’aide de nombreuses anecdotes, l’auteur affirme que « l’expression de la prouesse masculine [était] aussi totémique que le maniement des épées et des fusils ».

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En 1938, la découverte par une compagnie américaine d’un gisement important de pétrole à Dammam procure des ressources supplémentaires au régime d’Ibn Saoud, en plus des revenus du pèlerinage à La Mecque. En raison de l’influence croissante des États-Unis, c’est désormais avec cette puissance que l’Arabie saoudite entretient une relation privilégiée, malgré leurs divergences sur la question palestinienne.

En 1979, la chute du shah d’Iran et la prise d’otages de La Mecque attirent l’attention sur deux défis majeurs pour la société saoudienne, à savoir le sort réservé à la minorité chiite et l’activisme islamiste.

La célébration de Muharram dans les rues de Qatif donne lieu à des expressions d’hostilité aux al-Saoud et à la reprise de slogans de la révolution iranienne : « la sunniyya, la shi’iyya... thawra thawra islamiyya ! » (Ni sunnites ni chiites... Révolution islamique !).

La répression du soulèvement par les autorités saoudiennes s’accompagne d’une politique discriminatoire appuyée par des théologiens loyalistes.

Mosquées et établissements scolaires

Afin de contrer le nassérisme sur le plan idéologique, l’Arabie saoudite finance des organisations internationales telles que la Ligue islamique mondiale et l’Assemblée mondiale de la jeunesse musulmane. Le prosélytisme saoudien à l’étranger, alimenté par les pétrodollars, profite surtout à la tendance salafiste.

Mais le patronage saoudien bénéficie aussi aux Frères musulmans, comme l’Égyptien Mohammed Qutb – frère de Sayyid Qutb, « un antisémite acharné » – ou le Palestinien Abdallah Azzam, « qui considérait le djihad contre le communisme comme un fardh ayn [une prescription divine] ».

Malise Ruthven rappelle que cet activisme ne s’attachait pas à la diffusion exclusive du wahhabisme. En effet, il s’agissait de soutenir les courants hostiles aux chiites ou aux sensibilités hétérodoxes. Parmi les bénéficiaires des largesses saoudiennes, on trouve la Tablighi Jamaat (Association pour la prédication) dont le siège britannique, le Markazi Masjid à Dewsbury, a été construit avec des fonds saoudiens.

En effet, « le royaume consacra 70 milliards de dollars au travail missionnaire entre 1979 et 2006 ». Cette manne a permis d’édifier des milliers de mosquées et d’établissements scolaires à travers le monde.

L’ouvrage évoque la trajectoire du prince Bandar ben Sultan, fils du prince héritier Sultan ben Abdelaziz. Formé au Royal Air Force College Cranwell puis à la Maxwell Airforce Base, il est nommé en 1982 attaché militaire de l’ambassade saoudienne aux États-Unis, avant de devenir ambassadeur l’année suivante.

Le diplomate « détourna des millions de dollars en faveur des Contras nicaraguayens engagés dans une campagne terroriste pour renverser le gouvernement de gauche sandiniste », écrit Malise Ruthven.

Il apporte aussi son soutien aux insurgés sunnites en Irak et en Syrie, mais cela se solde par un fiasco, entraînant sa démission des services de renseignement en 2014.

Si la Constitution adoptée en 1992 stipule que « le royaume d’Arabie saoudite est un État islamique arabe souverain », l’article 9 précise que « la famille est le noyau de la société saoudienne ».

« Une encombrante caste de privilégiés »

L’historien Nadav Samin y voit le « rejet délibéré de l’individu comme unité de valeur de base », en conformité avec l’idéologie de l’État saoudien, au sein duquel se retrouvent les structures du patriarcat tribal. Le taux élevé de mariages consanguins (51 %) a pour conséquences une forte mortalité infantile (18,5 pour mille) et le maintien des femmes « dans leur statut de biens échangeables entre les familles ».

La famille royale bénéficient d’une rente mensuelle de plusieurs milliers de dollars

Encore faut-il disposer de moyens suffisants dans cette société où près de 40 % des jeunes hommes sont au chômage et où la dot dans la classe moyenne était évaluée par la blogueuse Carol Fleming à près de 17 000 euros pour une vierge et 5 000 euros pour une veuve ou une divorcée.

Un problème que ne semblent pas connaître les membres de la famille royale, qui bénéficient d’une rente mensuelle de plusieurs milliers de dollars, à laquelle s’ajoutent les primes reçues à l’occasion du mariage. Autant d’avantages qui les font passer aux yeux du « reste de la société saoudienne comme une encombrante caste de privilégiés » selon l’auteure Karen Elliott House.

Malise Ruthven se demande enfin si « le défi incarné par l’Iran – une démocratie qui, aussi imparfaite soit-elle, autorise une alternance politique dans un cadre constitutionnel – parviendra [...] à galvaniser les Saoudiens pour leur faire adopter les forces du changement ».

Il s’agit là d’une illusion funeste qu’il convient de dissiper car le régime iranien – dont le caractère autoritaire n’a plus besoin d’être démontré – ne saurait constituer une alternative pour les individus aspirant à la liberté dans la région, par-delà les clivages confessionnels, ethniques ou nationaux.


Nedjib Sidi Moussa
Nedjib Sidi Moussa est docteur en science politique (Université Panthéon-Sorbonne). Il est l’auteur d’Algérie, une autre histoire de l’indépendance (PUF, 2019) et de La Fabrique du musulman (Libertalia, 2017). Il a enseigné dans plusieurs universités et a publié des textes littéraires, politiques et scientifiques. Vous pouvez le suivre sur son site personnel : sinedjib.com