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En visite au Maroc, le roi de Jordanie cherche un allié pour la sauvegarde de Jérusalem

Abdallah II, tuteur des lieux saints de Jérusalem, et Mohammed VI, président du comité Al-Qods tentent désespérément de faire face à la judaïsation de la ville sainte 
Les rois Abdallah II et Mohammed VI arrivent au Palais royal de Rabat, le 22 mars 2017 (AFP)

« Jérusalem est une ligne rouge et nous ne changerons pas notre position. C’est notre devoir de protéger les lieux saints musulmans et chrétiens à Jérusalem », a déclaré le roi Abdallah II de Jordanie alors qu’il était en visite mars dernier dans la ville de Zarqa (au nord-est d’Amman). 

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La réaction du roi hachémite survient dans un contexte particulier : le tribunal de Jérusalem a ordonné dimanche une nouvelle fois la fermeture d’un bâtiment sur l’esplanade des Mosquées, troisième lieu saint de l’islam, et lundi, Donald Trump a signé, à la veille des élections législatives en Israël, un décret reconnaissant la souveraineté d’Israël sur la partie du Golan conquise en 1967 et annexée en 1981.

Fragilisé par la crise en Jordanie et la pression de plus en plus importante des partisans de la judaïsation de Jérusalem, le tuteur des lieux saints de Jérusalem (selon le traité de paix de 1994 entre la Jordanie et Israël) vient par ailleurs d’annuler sa visite en Roumanie.

Selon l’agence de presse jordanienne Petra, cette décision a été prise suite aux déclarations du Premier ministre roumain annonçant le déplacement de l’ambassade de son pays à Jérusalem. 

C’est donc dans un contexte régional de crise que le roi Mohammed VI, interpellé en sa qualité de président du comité al-Qods (structure créée par l’Organisation de la conférence islamique afin d’étudier l’évolution de la situation à Jérusalem et d’aider à la sauvegarde de la ville), vient à la rescousse du roi hachémite de Jordanie, en « visite d’amitié et de travail » les 27 et 28 mars au Maroc. Il s’agit de sa sixième visite, la dernière remontant à mars 2017. 

Des liens historiques 

Le roi Hussein de Jordanie et le roi Hassan II du Maroc, respectivement au pouvoir depuis 1952 et 1961, avaient indéniablement marqué de leur règne à la fois leur propre société et les relations internationales arabes.

Chemin faisant, ils ont su tisser des relations étroites avec l’Europe comme avec les États-Unis et Israël, ce qui leur vaut notamment d’être accusés par leurs détracteurs de trahison envers la cause palestinienne. Ils étaient par ailleurs considérés comme des interlocuteurs incontournables des puissances occidentales. 

Le roi du Maroc Hassan II accueille son homologue Hussein de Jordanie à son arrivée à Casablanca le 12 décembre 1994 (AFP)

Dans un jeu d’équilibristes autoritaires, le roi Hassan II et le roi Hussein sont ainsi parvenus à répondre à des événements comme la guerre du Golfe, la deuxième Intifada ou les frappes américaines sur l’Irak et ce, tout en ménageant les populations, les oulémas et l’armée.

Les deux rois autocrates ont tenté de répondre aux contraintes de la diplomatie mondiale et, en même temps, de préserver leurs intérêts en jeu comme la relation sensible jordano-palestinienne ou le Sahara occidental. 

Figures paternalistes, les deux monarques charismatiques ont aussi joué de leur statut traditionnel de « descendant du prophète » afin de s’accaparer la double fonction de chef politique et de commandeur des croyants. Aux commandes de l’appareil militaire, les deux rois n’ont pas hésité pas à faire usage de la force comme ce fut le cas notamment avec Septembre noir (groupe armé palestinien) au début des années 1970 pour le roi Hussein, ou bien la Marche verte en 1975 pour Hassan II.

Rabat et Amman ont décidé de renforcer leurs lignes aériennes entre les deux capitales et projettent d’annuler les visas

Après leur disparition, les deux chefs d’État ont été remplacés par leur fils Abdallah II en Jordanie et Mohammed VI au Maroc. Abstraction faite des conditions tumultueuses de leur intronisation, les deux nouveaux monarques vont vite abandonner leurs promesses de modernisation et d’ouverture politique pour revenir à la ligne traditionnelle de la continuité tracée par leurs prédécesseurs. 

Entre-temps, ils ont su préserver des relations historiques inaltérables malgré quelques péripéties dues, en grande partie, à des contraintes politiques internes et externes. Les relations bilatérales entre le Maroc et la Jordanie n’ont pas connu de crise diplomatique majeure. 

Le roi du Maroc n’a pas participé au 28e sommet de la Ligue arabe qui s’est tenu en Jordanie mais il n’assiste plus aux sommets arabes depuis 2002 et s’est même excusé de ne pouvoir abriter le 27e sommet, lequel s’est tenu en Mauritanie. Et le rappel de l’ambassadeur de Jordanie au Maroc, survenu juste après le sommet tenu en Jordanie, n’est pas symptomatique d’une crise diplomatique réelle entre les deux monarchies. 

Le Maroc et la Jordanie sont aussi liés par des accords de coopération. Les deux pays ont décidé de renforcer leurs lignes aériennes respectives entre les deux capitales et projettent l’annulation des visas pour faciliter les échanges entre les deux royaumes. Rabat et Amman collaborent aussi étroitement en matière de renseignement et de lutte contre le terrorisme. 

La même peur de « la menace chiite »

Malgré cet élan de coopération, il est tout à fait légitime de s’interroger sur le timing de la visite inopinée du roi Abdallah II au Maroc dans laquelle on pourrait voir d’abord comme une tentative plus ou moins désespérée des deux monarques de trouver une sortie de crise face à la judaïsation de la ville sainte. 

Le tuteur des lieux saints de Jérusalem et le commandeur des croyants, président du comité d’Al-Qods pourraient voir leur autorité morale et religieuse, maintes fois proclamée, sapée si jamais Israël continuait sur sa lancée avec le soutien hasardeux des États-Unis. 

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Le roi Abdallah II au roi Mohammed VI ont aussi besoin de redorer leur image écornée. Au-delà de l’enjeu lié au positionnement géographique de la Jordanie au cœur du conflit israélo-palestinien, le roi hachémite peine à surmonter la crise socioéconomique consécutive aux réformes structurelles imposées par le FMI et le problème des réfugiés qui fuient par centaines de milliers la guerre en Syrie vers la Jordanie. 

Lâché en partie par l’Arabie saoudite et ses alliés, qui avaient promis de soutenir le royaume hachémite en lui accordant 2,5 milliards de dollars, le roi Abdallah semble au pied du mur face à un acharnement sans merci de la part des partisans de la judaïsation de Jérusalem. 

C’est le cas notamment de Washington qui a dernièrement supprimé une aide annuelle estimée à 250 millions de dollars à la Jordanie. Ainsi, les États-Unis et Israël, soutenus par l’Égypte et l’Arabie, n’auraient pas apprécié la participation du roi Abdallah II au sommet de l’Organisation de la conférence islamique (OCI), convoqué par le président turc Recep Tayyip Erdoğan à Ankara, le 18 mai 2018, suite à la mort de dizaines de civils palestiniens, tombés sous les balles de soldats israéliens. Quant à l’aide financière dérisoire de l’Union européenne (UE), elle ne permettra certainement pas à la Jordanie de trouver une sortie de crise. 

Prisonniers de leur image de novices, les deux monarques voient désormais leur autorité morale et religieuse mise à rude épreuve

Ils ont aussi en commun la même peur de « la menace chiite », à l’instar de nombreux pays de la région du Proche-Orient, notamment les pays musulmans sunnites. 

Le 1er avril 2018, alors que Rabat, invoquant un soutien militaire du Hezbollah au Front Polisario, décidait de rompre ses relations diplomatiques avec l’Iran, le ministre jordanien des Affaires étrangères et des Expatriés, Ayman Safadi, s’était dans un tweet déclaré solidaire avec le Maroc. Bien plus, Amman s’est engagé aux côtés du Maroc « à faire face à n’importe quelle menace de nature à attenter sa sécurité, à sa stabilité et à son intégrité territoriale ». 

La visite du pape au Maroc : une opportunité ?  

La visite du pape François au Maroc, prévue les 30 et 31 mars prochain, la première du genre dans un pays maghrébin, pourrait aussi constituer une opportunité pour les deux monarchies, marocaine et jordanienne, de rallier le soutien moral et politique du chef de l’Église chrétienne. 

Le roi de Jordanie pourrait proposer au roi Mohammed VI de monter une « alliance stratégique islamico-chrétienne » face à la pression internationale pour la judaïsation de Jérusalem. 

Lors d’une rencontre avec les responsables de l’église de Jérusalem en décembre 2017, pour l’anecdote, le roi Abdallah de Jordanie avait réaffirmé son opposition à la reconnaissance par Trump de la capitale israélienne. Abdallah II avait alors déclaré : « Nous continuerons à mener notre devoir historique qui remonte à l’époque de notre arrière-grand-père, Sharif Hussein bin Ali, qui est de protéger et de nous occuper des lieux saints de Jérusalem. » 

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Prisonniers de leur image de novices, entourés par un entourage de conseillers influents, les deux « nouveaux monarques » voient désormais leur autorité morale et religieuse mise à rude épreuve, surtout face aux aspirations israélo-américaines qui visent la judaïsation de Jérusalem. 

Moins exposée que le royaume hachémite, la monarchie alaouite tente d’anticiper laborieusement les ondes de choc d’une décision hasardeuse qui pourrait mettre un terme au statu quode la ville sainte.

Dans les couloirs feutrés du régime de Mohammed VI, les conseillers du prince tentent difficilement d’inventer une « nouvelle doctrine » de la politique étrangère arabe, fondée sur le pragmatisme et la modération. Une alternative qui ambitionne de préserver intacte la légitimité religieuse des deux monarques qui se trouvent, malencontreusement, rattrapés par la ligne traditionnelle autocratique de leurs prédécesseurs. 

Du coup, face à l’incapacité de conduire des réformes internes, le roi hachémite et le monarque alaouite tentent désespérément des manœuvres diplomatiques dont les résultats sont pour le moins incertains. 

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Aziz Chahir
Aziz Chahir est docteur en sciences politiques et enseignant-chercheur à Salé, au Maroc. Il travaille notamment sur les questions relatives au leadership, à la formation des élites politiques et à la gouvernabilité. Il s’intéresse aussi aux processus de démocratisation et de sécularisation dans les sociétés arabo-islamiques, aux conflits identitaires (le mouvement culturel amazigh) et aux questions liées aux migrations forcées. Consultant international et chercheur associé au Centre Jacques-Berque à Rabat, et secrétaire général du Centre marocain des études sur les réfugiés (CMER), il est l’auteur de Qui gouverne le Maroc : étude sociologique sur le leadership politique (L’Harmattan, 2015). Aziz Chahir is a doctor of political science and research professor in Salé, Morocco. In particular, he works on issues related to leadership, political elite training and governability. He is also interested in the processes of democratization and secularization in Arab-Islamic societies, identity conflicts (the Amazigh cultural movement) and issues related to forced migration. An international consultant and associate researcher at the Jacques-Berque Center in Rabat, and secretary-general of the Moroccan Center for Refugee Studies (WCRC), he is the author of Who Governs Morocco: Sociological Study on Political Leadership (L'Harmattan, 2015).