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La manipulation de la souffrance des Syriens

Alors que toutes les parties concernées jouent allègrement à se rejeter les torts, elles ont, à différents degrés et de diverses manières, négligé le peuple syrien

Le Président israélien Reuven Rivlin a exprimé la semaine dernière sa préoccupation quant au bien-être de la communauté druze en Syrie. S’il avait été véritablement inquiet pour les druzes de Syrie, il se serait peut-être également exprimé en faveur de la population du plateau du Golan qui vit sous l’occupation israélienne et la colonisation depuis presque un demi-siècle.

Cela aurait été opportun, étant donné que seulement trois jours plus tôt, le ministre du cabinet de sécurité, Naftali Bennett, a exhorté la communauté internationale à reconnaître l’annexion par Israël du territoire syrien, datant de 1981.

Ceci n’est qu’un exemple de la politisation, de l’opportunisme et de l’hypocrisie qui entourent les expressions de sympathie pour les Syriens, en particulier celles formulées par les dirigeants, gouvernements et organisations qui participent activement à leur souffrance.

Les puissances régionales et internationales apportent un soutien de façade à la nécessaire négociation d’une solution au conflit syrien. Certaines d’entre elles se sont impliquées dans les négociations et ont contribué à les faciliter, mais ont dans le même temps alimenté le conflit militairement, financièrement et politiquement.

Elles fondent leur implication sur la nécessité de défendre les opprimés ou de lutter contre le terrorisme, tout en soutenant cependant les acteurs des deux camps ayant commis des crimes de guerre et autres atrocités. « Nous protégeons les personnes opprimées autant que nous le pouvons », a déclaré le guide suprême iranien Ali Khamenei le mois dernier, alors que son régime affiche son soutien à une dynastie dictatoriale brutale et vieille de plusieurs décennies à Damas.

Certains méritent la liberté plus que d’autres

Le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a salué le Printemps arabe en Tunisie, en Égypte, en Libye, au Yémen et à Bahreïn ; cependant, en s’opposant activement à la révolution syrienne, il semble penser que les Syriens sont moins dignes de ces droits et libertés qu’il défend ailleurs dans la région. Inversement, les États-Unis parlent de rendre aux Syriens leur liberté tout en refusant la même chose aux voisins Palestiniens à travers leur soutien indéfectible à Israël.

Le besoin de justice et de responsabilité, indépendamment du coupable, est primordial pour aboutir à une solution durable en Syrie. Cependant, la Russie et la Chine ont utilisé leur droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU pour non seulement bloquer les critiques contre le régime, qui a commis des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, mais aussi pour empêcher le renvoi du conflit devant la Cour pénale internationale (CPI), qui enquête sur les abus commis par tous les camps.

Cela aurait envoyé « un message important indiquant que [...] les crimes horribles ne peuvent être commis en toute impunité », a indiqué Amnesty International. « Une occasion en or d’obtenir justice a été gaspillée. Une fois de plus, la Russie et la Chine ont abandonné le peuple syrien simplement pour sauver des alliances politiques. » Les vetos opposés par Moscou et Pékin indiquent que les deux puissances sont conscientes du fait que leur allié à Damas ne s’en sortirait pas indemne sur le banc des accusés.

Toutes les parties extérieures au conflit soulignent la nécessité pour les Syriens de déterminer leur propre avenir. Cependant, soit elles sont elles-mêmes autocratiques, soit elles soutiennent la dictature en Syrie ou ailleurs dans la région, soit elles apportent leur soutien à des groupes rebelles islamistes syriens qui rejettent la démocratie.

De l’indignation, mais pas de refuge

Les gouvernements à travers le monde expriment leur consternation et leur indignation face à la souffrance du peuple syrien et à l’ampleur de la crise des réfugiés, avec plus de 3 millions de personnes ayant fui le pays et quelque 6,5 millions de déplacés internes. Cependant, la plupart de ces gouvernements (certains d’entre eux étant fortement impliqués dans le conflit) ont fermé leurs portes à ces réfugiés.

Amnesty International a indiqué en décembre que cette « réponse pitoyable du monde entier » à la crise des réfugiés a eu « des conséquences désastreuses ». Les pays du Golfe, « qui comprennent certains des pays les plus riches du monde », n’ont « pas proposé d’accueillir le moindre réfugié syrien à ce jour ».

Le rapport a également déclaré que « de même, la Russie et la Chine ne se sont pas engagés à mettre à disposition le moindre lieu de réinstallation. À l’exception de l’Allemagne, le reste de l’Union européenne (UE) s’est engagé à réinstaller une part dérisoire de 0,17 % des réfugiés dans les principaux pays d’accueil. »

En mars, The Guardian a rapporté que « jusqu’à présent, les États-Unis n’ont accepté que des nombres infimes de Syriens : 105 en douze mois jusqu’en octobre 2014, et seulement 36 au cours des douze mois qui ont précédé. Le pays a toutefois augmenté les admissions avec 350 réfugiés au cours des quatre derniers mois. »

La tactique du « tu quoque » est un problème récurrent concernant la Syrie : avec celle-ci, chaque partie prenante dans le conflit souligne les abus commis par ceux auxquels elle est opposée, tout en fermant les yeux ou en excusant ses propres abus.

Par exemple, j’ai vu des Syriens d’Alep déplorer de manière tout à fait compréhensible la destruction de leur ville natale, tout en pestant lorsque des images de bombardement de bombes barils sur cette ville sont diffusées à la télévision, pas contre le régime qui effectue ces bombardements, mais contre la station de télévision qui les diffuse.

L’ennemi de mon ennemi

D’un autre côté, il y a ceux qui sont prêts à accepter des groupes djihadistes pour la simple raison qu’ils combattent à la fois le régime (et, par extension, l’Iran et le Hezbollah) et l’État islamique. Ceci est une illustration frappante de l’adage selon lequel « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ». Celle ligne de pensée est beaucoup plus facile à adopter par ceux qui vivent à l’extérieur de la Syrie que par ceux qui vivent à l’intérieur du pays et qui seraient contraints de vivre avec ses conséquences.

Malgré la diversité du tissu social syrien, ces groupes cherchent à instaurer un émirat islamique régi par la charia, et considèrent les importantes minorités du pays, y compris les sectes non-sunnites de l’islam, avec différents degrés de suspicion ou d’hostilité.

Le mois dernier, Abou Mohamed al-Golani, chef du Front al-Nosra, branche syrienne d’al-Qaïda, a déclaré que les membres de la communauté musulmane alaouite, dont Bachar al-Assad est originaire, seraient « nos frères » s’ils « revenaient à l’islam ». Que de bienveillance.

La solution pour la Syrie ne peut pas consister à remplacer une forme de tyrannie par une autre. Le simple fait de renverser le régime ne constitue pas l’accomplissement de la révolution : la Syrie d’après-guerre doit être une démocratie pluraliste où les droits et les libertés sont universellement respectés.

Cela ne se produira qu’à travers la réconciliation et la coopération, pas à travers un système de deux poids, deux mesures, des larmes de crocodile ou une indignation morale à géométrie variable. Alors que toutes les parties concernées jouent allègrement à se rejeter les torts, elles ont, à différents degrés et de diverses manières, négligé le peuple syrien.

- Sharif Nashashibi  est un journaliste et analyste primé, spécialiste des affaires arabes. Il collabore régulièrement avec Al-Arabiya News, Al-Jazeera English, The National et The Middle East Magazine. En 2008, il a reçu une distinction de la part du Conseil international des médias « pour avoir réalisé et contribué à des reportages objectifs » sur le Moyen-Orient.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : un soldat turc porte un bébé faisant partie d’un groupe de réfugiés syriens qui ont fui vers la frontière turque pour échapper aux combats, alors que les forces kurdes avancent vers la périphérie de la ville syrienne de Tal Abyad (MEE/Ibrahim Khader).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.