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Les Palestiniens exclus des bus : en Israël, la ségrégation n'est pas nouvelle

Une proposition en faveur de l'exclusion des Palestiniens des bus israéliens a été rejetée en un temps record. Pourtant, dans les faits, la séparation est déjà une pratique largement répandue

Ayant tous les traits d'une politique de ségrégation, le projet du ministre de la Défense Moshe Yaalon, qui visait à exclure les Palestiniens des bus nationaux, figure parmi les propositions ayant eu une durée de vie des plus courtes dans toute l'histoire.

Le fait qu'un feu vert ait été donné pour ce projet a d'abord été révélé par le journal Haaretz très tôt ce mercredi matin. En milieu de matinée, lorsque le ministre adjoint de Yaalon, Eli Ben Dahan, s'est tourné vers le parlement pour le mettre au courant du projet, ce dernier avait déjà été retoqué, laissant les deux hommes dans une situation plus qu'embarrassante.

Yaalon a conclu le débat en déclarant que le projet avait été retiré à des fins de « vérification » et qu'il « serait de retour » dans son programme, mais cela est peu probable : la réaction suscitée au sein de la sphère politique a été si violente que le projet aurait été impossible à défendre.

Même la raison de la sécurité, évoquée actuellement pour justifier toutes les mesures israéliennes prises au sein des territoires occupés, n'a pas résisté à l'examen dont elle a fait l'objet : les Palestiniens qui auraient été touchés par le projet sont des travailleurs journaliers agréés, contrôlés minutieusement par les services de sécurité israéliens.

Aucun incident de sécurité impliquant des hommes titulaires de permis de travail et des Palestiniens qui voyageraient à bord de bus empruntés par les colons n'a été recensé récemment. L'ensemble du projet avait été imaginé par des colons militants qui pensaient que cette mesure permettrait de désemplir les bus et avaient proféré à l'encontre des travailleurs palestiniens de vieux propos racistes selon lesquels ces derniers auraient tendance à harceler les femmes dans le bus.

Le fait que ce projet relève bien plus d'une tentative pour assoir un suprémacisme ostentatoire que d'une mesure liée de façon plausible à des questions de sécurité a permis aux dirigeants de gauche, davantage rassemblés qu'en temps habituel, de le condamner plus facilement.

L'armée israélienne elle-même avait dénoncé ce projet comme étant inefficace et non-nécessaire. Les personnalités de droite ayant plus de principes, telles que le Président Reuven Rivlin, ont condamné les implications morales du projet, alors que des politiciens pragmatiques comme Gideon Saar, l'opposant en exile de Netanyahou, ont dénoncé cette proposition en expliquant qu'elle portait préjudice au projet de colonisation lui-même.

Commentant les faits un jour plus tard, Ben Caspit, chroniqueur conservateur, faisait remarquer l'évidence : il est difficile de faire plus stupide à un moment où la FIFA se prépare à voter au sujet de la suspension d'Israël pour des motifs similaires à ceux qui ont valu à l'Afrique du Sud de se voir exclure de l'organisation en 1970.

Les politiciens de droite se font taper sur les doigts

D'une certaine façon, tout ceci n'est qu'anecdotique. Les personnalités phares les plus conservatrices du Likoud ont tenté de céder aux caprices des électeurs colons pendant la toute première semaine d'existence du nouveau gouvernement et se sont fait méchamment taper sur les doigts. 

À en juger par la vitesse à laquelle Netanyahou l'a forcé à faire marche arrière, il est fort probable que Yaalon ne se soit pas donné la peine de consulter le Premier ministre avant de donner son feu vert - soit parce qu'il comptait sur ce dernier pour le sauver du précipice soit parce qu'il n'avait même pas réfléchi aux incidents diplomatiques que cette proposition pouvait engendrer. (Yaalon est considéré par une majorité comme étant le moins astucieux sur le plan politique de tous les ministres de Netanyahou, anciens ou actuels, et a déjà manifesté son mépris de la diplomatie par le passé.) 

Mais ce n'est pas tout. La ségrégation (ou la séparation, pour utiliser un terme plus modéré) est un principe fondateur du conflit israélo-palestinien. Elle est au cœur de la Loi du retour, qui permet aux juifs du monde entier d'immigrer en Israël mais qui, effectivement, ne prévoit pas, pour les réfugiés palestiniens nés dans le pays, de possibilité de retour. C'est aussi elle qui conditionne le mode de vie des habitants de la Cisjordanie, où les colons et les Palestiniens vivent au sein de communautés strictement séparées les unes des autres. Elle est ouvertement affichée à l'aéroport de Ben Gurion, où les citoyens palestiniens d'Israël arrivent des heures en avance pour anticiper des fouilles prolongées et humiliantes (et ce malgré le fait que la seule attaque terroriste à s'être produite au sein d'un aéroport ait eu lieu il y a plus de quarante ans et ait été perpétrée par un marxiste japonais.)

De même, la ségrégation sévit dans le monde du travail et à tous les points de contrôle traversés par les bus, qui se trouvent au cœur de ce dernier scandale – les voitures palestiniennes étant minutieusement inspectées alors que le passage est courtoisement accordé aux véhicules des colons.

La ségrégation dans les faits

Le plus curieux dans ce système de contrôle qui a évolué à travers les territoires régis par Israël est que le principe de séparation est lui-même séparé en plusieurs catégories qui s'entrecoupent et se superposent.

La perspective qu'une famille palestinienne puisse acheter ou louer une résidence au sein de l'une des nombreuses colonies juives présentes en Cisjordanie est tellement hors de propos que ce point est réellement l'objet de controverses.

Même en Israël même, une famille palestinienne (à condition qu'il s'agisse de citoyens israéliens) peut déposer une demande pour rejoindre l'une des communautés juives mi-agricoles, mi-urbaines qui entourent les grandes villes. Cependant, elle peut s'attendre à ce que sa demande soit rejetée pour des raisons d'« incompatibilité culturelle », et la communauté est protégée par la loi de toute accusation de discrimination raciale.

Dans les grandes villes, il n’y a pas de comité de résidents pour vous rejeter. Cela dit, si vous êtes palestinien, bonne chance pour trouver un endroit où vivre ! Presque tous les étudiants palestiniens d'Israël peuvent vous raconter cette histoire qui leur est arrivée quand, en téléphonant avec leur propre nom, on leur a expliqué que l'appartement qu'ils avaient en vue n'était plus disponible et comment, en rappelant ensuite sous un nom juif, ils ont été invités à venir visiter l'appartement en question. 

Une ambulance transportant un patient palestinien peut être retenue au point de contrôle au moment même où un chirurgien palestinien pratique une intervention chirurgicale vitale sur un patient israélien. Il y a même de très bonnes chances pour que les chirurgiens gagnent le triple et même le quadruple du salaire moyen de la plupart des Israéliens juifs. Mais le fils du chirurgien courra toujours un plus grand risque que ses camarades de classe juifs de se voir blessé par balle ou brutalisé par la police israélienne - en supposant qu'il ait eu la possibilité d'étudier dans l'une des rares écoles non-séparées du pays.

Le dégoût affiché par certaines personnalités ayant à leur actif un formidable palmarès de comportements racistes (y compris le Président israélien Reuven Rivlin et les membres de l'opposition israélienne) est suffisamment éloquent. Mais, pour les dirigeants actuels, le principal défaut du projet de Yaalon n'était pas tant l'introduction d'un nouvel instrument de séparation. C'était plutôt le fait qu'une frontière avait été franchie entre différents types de discrimination, rendant le principe de la séparation, déjà appliqué en Cisjordanie, trop visible à l'œil nu en Israël.

Le retrait du projet a été acclamé hier parce qu'il permettait d'éviter que l'occupation ne représente une menace pour la démocratie israélienne. La vraie question, cependant, serait de savoir pourquoi la démocratie ne semble pas être une menace pour l'occupation ou pourquoi les pratiques de discrimination sont très répandues de chaque côté du fossé. 
 

- Dimi Reider est un journaliste israélien, blogueur et co-fondateur du magazine +972 Magazine. Son travail est apparu dans les magazines The New York Review of Books et Foreign Policy, dans les journaux The New York Times, Haaretz et the Jerusalem Post, sur les sites de presse The Guardian et Daily Beast, et sur la chaîne de télévision Al Jazeera. Dimi Reider est aussi membre associé au Conseil européen des relations étrangères (ECFR).

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : des travailleurs palestiniens descendent d’un bus israélien au point de passage d’Eyal, près de la ville cisjordanienne de Qalqilya, pour rentrer chez eux après une journée de travail en Israël, le 20 mai 2015 (AFP).

Traduction de l’anglais (original).