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Accords d’Oslo : les jeunes palestiniens invités à assister à la poignée de main historique se sentent trahis

Ils étaient présentés comme une génération appelée à grandir dans une nouvelle ère de paix. Trente ans plus tard, les « garçons d’Oslo » ont compris qu’ils n’étaient que des figurants dans une vaste mise en scène diplomatique
Iyas Ashkar serre la main de la Première dame des États-Unis Hillary Clinton lors de la cérémonie de signature à la roseraie de la Maison-Blanche (photo fournie)

Il régnait dans l’air une atmosphère de joie et d’euphorie. Yitzhak Rabin et Yasser Arafat échangeaient des plaisanteries et des éclats de rire.

Assis au premier rang dans la roseraie de la Maison-Blanche, Iyas Ashkar, un jeune Palestinien de 14 ans originaire de la ville de Baqa al-Gharbiyye, avait l’impression d’assister à la naissance d’un nouveau Moyen-Orient.

En ce lieu empreint de l’optimisme florissant des premiers jours de la présidence de Bill Clinton, beaucoup pensaient que tous les problèmes pouvaient trouver leur solution.

Une fois les formalités achevées, les signataires de ce qui allait devenir les accords d’Oslo sont descendus de l’estrade et ont commencé à serrer la main de ceux qui se trouvaient devant eux.

Iyas Ashkar tenait une brochure sur sa ville natale qu’il entendait remettre à Arafat.

Il se disait que le légendaire chef de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) ne connaîtrait probablement pas cet endroit, situé à l’intérieur des frontières israéliennes de 1948.

Mais alors qu’il saisissait la main d’Arafat, une question brûlante s’est immiscée dans l’esprit de l’adolescent.

« Comment cet homme qui portait des vêtements militaires et avait mené tant de guerres pouvait-il avoir des mains aussi douces ? », se remémore Iyas Ashkar.

Ce n’était pas la seule question qui le taraudait. Né en 1979, Iyas Ashkar est issu d’une famille de réfugiés originaire de Jaffa, dont le périple les a conduits dans ce qui était devenu Israël, à Baqa al-Gharbiyye.

Le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin, le président américain Bill Clinton et le président de l’OLP Yasser Arafat après la signature des accords d’Oslo, le 13 septembre 1993 (AFP)
Le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin, le président américain Bill Clinton et le président de l’OLP Yasser Arafat après la signature des accords d’Oslo, le 13 septembre 1993 (AFP)

Ils ont été séparés des grands-parents et des proches, dispersés dans des camps de réfugiés en Jordanie, en Cisjordanie, au Koweït et en Arabie saoudite.

Ce n’était cependant que la première et la plus innocente d’une série de questions qu’il allait se poser au cours des trois décennies suivantes.

Au fil du temps, ces questions ont évolué pour aboutir à la question la plus pressante aujourd’hui : que fait exactement l’Autorité palestinienne (AP) avec le peu de terres qu’Israël lui a laissées à la suite des accords d’Oslo ?

Une autre question s’ensuit : qu’est-ce qu’un garçon de son âge faisait là ?

Les « graines de la paix »

Au cours de l’été 1993, le gouvernement israélien a adressé une directive aux responsables locaux de certaines villes palestiniennes pour qu’ils identifient des jeunes adolescents qui excellaient à l’école et maîtrisaient l’hébreu et l’anglais.

Après deux mois d’entretiens et d’ateliers au ministère des Affaires étrangères à Jérusalem, quatre garçons ont été sélectionnés, dont Iyas Ashkar.

Ces jeunes ont été intégrés à une délégation israélienne aux côtés de seize élèves de la communauté juive issus de milieux militaires, politiques et sociaux israéliens prestigieux.

Cette délégation a finalement rejoint la première itération de l’initiative Seeds of Peace (« graines de la paix »), à laquelle participaient également des adolescents des territoires palestiniens occupés et d’Égypte, et qui a été lancée au cours de l’été 1993 dans le cadre d’un camp international organisé dans l’État américain idyllique du Maine.

« L’objectif suprême [d’Israël] est une expansion territoriale maximale. Les accords d’Oslo [lui] ont fourni le plan le plus efficace et le plus économique pour une telle expansion »

- Iyas Ashkar

L’initiative visait à cultiver une nouvelle génération issue de régions en proie à des conflits afin d’explorer les voies menant à une coexistence pacifique et à la résolution des conflits.

De l’autre côté, l’OLP, alors basée en Tunisie, se coordonnait avec les responsables à Ramallah pour composer la délégation palestinienne.

Ils ont choisi onze élèves, dont deux venaient de la très réputée Ramallah Friends School, dirigée par des Quakers.

Parmi eux figurait Firas Hashem Ashayer, alors âgé de 13 ans.

Firas Hashem Ashayer a grandi au sein d’une famille profondément engagée dans le paysage politique et religieux palestinien.

Cinq jours avant la signature des accords d’Oslo, Hillary Clinton, la Première dame américaine, a rencontré une délégation de Seeds of Peace lors d’une visite convenue à l’avance à la Maison-Blanche et l’a invitée à assister à la cérémonie.

Placés au premier rang et bien en évidence pour les caméras avec leurs tee-shirts bleu canard distinctifs, ils incarnaient un symbole générationnel difficile à manquer.

Firas Hashem Ashayer, alors âgé de 13 ans, serre la main du président américain Bill Clinton après la signature des accords d’Oslo en 1993 (photo fournie)
Firas Hashem Ashayer, alors âgé de 13 ans, serre la main du président américain Bill Clinton après la signature des accords d’Oslo en 1993 (photo fournie)

Aux yeux du monde entier, la présence de ces enfants marquait non seulement la fin d’un chapitre difficile, mais aussi le début prometteur d’un nouveau chapitre dans lequel les animosités entre leurs peuples en guerre semblaient enfin injustifiables.

Se remémorant sa première interaction avec la délégation israélienne, Firas Hashem Ashayer confie à Middle East Eye : « Notre imagination d’enfant n’était alimentée que par l’environnement dans lequel nous avions été élevés – la Palestine historique, qui s’étend du fleuve à la mer.

« Tout dialogue était vain, chaque camp niait la légitimité de l’autre. Pourtant, nous avons rompu le pain et joué à des jeux, dessinant ainsi un espace de coexistence, même s’il était assez particulier. »

Il évoque le moment crucial de la cérémonie de signature : « Certes, nous n’étions que des enfants, mais même à cet âge, nous avons perçu la gravité de ce qui se déroulait sous nos yeux – même si sa réalité était presque trop surréaliste pour être croyable. »

De profonds sacrifices

Pendant ces longues secondes où Arafat a tendu la main à Rabin, le Premier ministre israélien, Firas Hashem Ashayer s’est souvenu de ce qu’il décrit aujourd’hui comme « un montage des profonds sacrifices consentis par les Palestiniens » qui a défilé dans son esprit.

« À cet instant, je me suis demandé, presque angoissé, si la scène à laquelle j’assistais était proportionnelle à l’ampleur de ce qui avait été enduré », se souvient-il.

Le jeune garçon a ensuite serré la main de Clinton, Rabin et Arafat. S’il se souvient avoir pensé qu’Arafat avait l’air épuisé, il a ressenti de l’euphorie en présence d’un homme considéré ce jour-là comme le représentant de son peuple.

« Nous venions d’un milieu qui avait été jusque-là largement ignoré, et nous nous trouvions désormais à l’épicentre même de la Maison-Blanche, approuvés par le président des États-Unis en personne.

« Le keffieh d’Arafat a symbolisé pour moi un changement décisif, une reconnaissance des droits des Palestiniens qui avaient été systématiquement niés jusqu’à ce moment décisif. »

Une mise en scène diplomatique

En tant que membre palestinien de la délégation officielle israélienne envoyée aux États-Unis, Iyas Ashkar a suivi une préparation de deux mois.

Pendant cette période, des efforts ont été déployés pour le convaincre de son appartenance à Israël, en soulignant l’attrait de la démocratie israélienne et en insistant sur l’importance de représenter la communauté palestinienne restante en tant que minorité au sein du pays.

Ces expériences ont suscité chez l’adolescent des émotions troublantes mêlant malaise et aliénation.

Dans un premier temps, il s’est efforcé d’éviter les confrontations, les débats et les dialogues politiques que l’initiative était destinée à provoquer.

Cependant, une révélation a fini par s’imposer à lui : il n’était qu’un figurant au milieu d’une grande mise en scène diplomatique.

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Ce spectacle qui a débuté sous l’égide de la Norvège et culminé avec la bénédiction des États-Unis était censé se dérouler sur une période de quatre mois seulement, en commençant par le retrait des troupes israéliennes de Gaza et Jéricho.

À la fin de la première année, il est devenu de plus en plus évident pour les Palestiniens de tous horizons que ces événements ne constituaient rien de moins qu’un triomphe diplomatique éclatant pour les Israéliens.

Le contraste avec le bilan pour les Palestiniens était saisissant.

Arafat semblait avoir apposé sa signature sur ce que beaucoup considéraient comme un accord terne dont le seul but était de faciliter le retour de l’OLP de son exil en Tunisie, quel qu’en fût le prix.

Les accords semblaient également servir les efforts déployés par l’OLP pour réaffirmer son autorité déclinante sur une population palestinienne qui, de l’avis de beaucoup, avait contourné les structures de direction traditionnelles en prenant les rênes de son propre destin lors de la première Intifada.

« La stratégie israélienne est restée constante depuis la première conférence sioniste de 1897 jusqu’à aujourd’hui, en passant par la déclaration d’indépendance sur la terre palestinienne et les accords d’Oslo », souligne Iyas Ashkar.

« Cette stratégie se caractérise par la poursuite du siège de Gaza et la construction incessante de colonies, au mépris flagrant des traités et accords existants.

« L’objectif suprême est une expansion territoriale maximale. Les accords d’Oslo ont fourni à Israël le plan le plus efficace et le plus économique pour une telle expansion. »

Selon Iyas Ashkar, par la création de l’Autorité palestinienne, les accords ont également semé les graines d’une discorde permanente entre les responsables politiques palestiniens, en neutralisant ceux qui résistaient à leurs règles et en récompensant ceux qui les ont adoptées.

« C’est comme s’ils avaient placé un gros gâteau devant eux et les avaient invités à se le partager », compare-t-il.

« J’ai compris que les hommes politiques palestiniens, y compris Arafat lui-même, adoptaient un double discours : un discours pour s’adresser à leur propre population et un autre adapté à la scène internationale »

- Firas Hashem Ashayer

En parallèle, les accords ont ouvert à Israël une voie pour revenir progressivement sur d’autres accords internationaux, notamment sur le droit au retour des réfugiés palestiniens, garanti par les Conventions de Genève.

En 1998, cinq ans après la cérémonie de Washington, Firas Hashem Ashayer et d’autres membres de la délégation palestinienne ont été invités à rencontrer à nouveau Arafat, cette fois à Ramallah.

« Il nous a informés qu’il venait de terminer une réunion avec une délégation juive américaine, apparemment destinée à apaiser les tensions entre lui et [le Premier ministre israélien] Netanyahou », raconte-t-il.

« Arafat nous a dit : “Ils me servent des mensonges à la pelle et me disent d’être patient !” »

Le jeune homme a toutefois eu une prise de conscience lorsqu’il a lu les articles de journaux exubérants du lendemain au sujet d’une rencontre cordiale entre Arafat et la délégation américaine.

« J’ai compris que les hommes politiques palestiniens, y compris Arafat lui-même, adoptaient un double discours : un discours pour s’adresser à leur propre population et un autre adapté à la scène internationale. Cela m’a amené à m’interroger sur l’ensemble du paysage géopolitique qui se déployait. »

« Des efforts soutenus »

Dans le sillage des accords d’Oslo, à mesure que les membres de la délégation palestinienne devenaient adultes, la déception et le sentiment d’appartenir à une génération privée de droits se sont accentués.

Iyas Ashkar n’a pas échappé à ce désenchantement et, comme tout Palestinien, il a porté le poids de sa patrie partout où il est allé.

Il est parti étudier en Italie, où il a fini par décrocher un diplôme de médecine. Il s’est installé à Brescia, une ville du nord du pays qui est jumelée avec Bethléem.

Depuis 22 ans, Iyas Ashkar laisse une empreinte palestinienne indélébile dans la vie politique et culturelle de Brescia, reconnue par son élection au conseil municipal.

Iyas Ashkar (à gauche) vit aujourd’hui en Italie, tandis que Firas Hashem Ashayer s’est installé aux Émirats arabes unis (photos fournies)
Iyas Ashkar (à gauche) vit aujourd’hui en Italie, tandis que Firas Hashem Ashayer s’est installé aux Émirats arabes unis (photos fournies)

Peu après son arrivée à Brescia, il a contribué à la création de l’Association d’amitié italo-palestinienne, qui a lancé un festival annuel consacré à la Palestine dans la ville.

Iyas Ashkar a inauguré le premier restaurant palestinien de la ville. Plus qu’un simple restaurant, Dukka accueille des activités et des événements communautaires qui donnent vie à la cause palestinienne.

Pendant la pandémie, il a fondé Cibo per tutti (« De la nourriture pour tous »), une initiative caritative qu’il a d’abord financée de sa poche puis développée avec l’aide d’amis.

Grâce à ces initiatives civiques, il continue de promouvoir le soutien à la cause palestinienne en défendant le boycott d’Israël et en établissant des liens entre l’Université de Brescia et l’Université al-Quds d’Abu Dis.

« La défense de la Palestine nécessite des efforts constants et soutenus sur le terrain », soutient-il.

Iyas Ashkar déplore l’absence de soutien de l’AP via ses missions diplomatiques en faveur des activités de la diaspora palestinienne en Europe, des mouvements de boycott ou des actions en justice à l’encontre d’Israël.

« L’Autorité palestinienne est en échec depuis les accords d’Oslo et le demeure encore aujourd’hui », affirme-t-il.

Quant à Firas Hashem Ashayer, son expérience au sein du programme Seeds of Peace l’a également incité à quitter son pays d’origine.

Il vit actuellement aux Émirats arabes unis et est titulaire d’un master en droit économique de l’Université de l’Ouest de l’Angleterre à Bristol.

Une promesse tombée en désuétude

Trois décennies plus tard, il estime que la promesse illusoire des accords d’Oslo – tout comme la perspective de la solution à deux États qu’ils préconisaient – est tombée en désuétude.

Il reconnaît être toujours inquiet quant à l’engagement des dirigeants de l’AP en faveur de la cause du peuple au nom duquel ils prétendent gouverner.

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« J’ai peur de me réveiller un jour en apprenant que l’AP a choisi de se contenter de seulement 22 % de la Palestine historique en échange de l’autonomie qu’elle convoite », confie-t-il.

Cependant, ajoute-t-il, pour beaucoup de ceux qui étaient présents dans la roseraie de la Maison-Blanche, ce moment a été une expérience formatrice qui a renforcé leur détermination à continuer de se battre pour leur patrie.

« La Palestine persiste, portée par une génération élevée dans la conviction inébranlable de la justesse de sa cause », affirme-t-il.

« Parmi ces jeunes, on trouve des juristes, des figures politiques et des personnalités influentes dans les médias, qui rêvent tous d’élire domicile à Eilat ou Haïfa. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

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