Aller au contenu principal

Les répercussions de la démonstration de force saoudo-iranienne sur le Liban

L’Arabie saoudite n’est pas en si mauvaise posture que le prônent ses adversaires

La récente exécution par l’Arabie saoudite de 47 personnes pour le Nouvel An ne se serait pas vraiment démarquée au milieu des guerres qui font rage dans la région, que ce soit en Irak, en Syrie ou au Yémen. Ces mises à mort excessives seraient passées inaperçues, au moins pour les pays non-occidentaux, si ne figurait pas parmi les 47 hommes exécutés le cheikh Nimr al-Nimr, un religieux chiite saoudien condamné à mort pour avoir mené des manifestations anti-gouvernementales dans la province orientale saoudienne en 2011.

Alors que beaucoup considèrent cet acte comme une décision plutôt lâche visant à surcompenser les revers de l’Arabie saoudite au Yémen et dans la région, la réalité de la situation est un peu plus complexe. La décision saoudienne de raviver les conflits sectaires entre sunnites et chiites est peut-être un geste calculé de la part de la monarchie pour entraîner l’Iran et ses mécènes dans une confrontation tous azimuts, où la République islamique aurait recours à la force pour maintenir son statut de protecteur universel des chiites. Ce faisant, l’Arabie saoudite et ses alliés sunnites mobiliseraient donc les sunnites qui sont jusqu’ici restés passifs et se sont abstenus d’afficher leur identité sectaire.

Nimr était devenu célèbre pour son discours enflammé dénonçant le règne des tyrans à travers la région : des al-Saoud en Arabie saoudite, aux al-Khalifa à Bahreïn et Bachar al-Assad en Syrie. Naturellement, aucune des critiques de Nimr ne s’est abattue sur ses coreligionnaires chiites en Iran ou ailleurs, faisant ainsi de Nimr, au moins aux yeux des sunnites, une cinquième colonne aux ordres de l’Iran. Cette opinion a été renforcée par les propos durs du guide suprême iranien Ali Khamenei, qui a déclaré immédiatement après l’exécution de Nimr que « verser le sang de ce martyr innocent aura des conséquences immédiates et la main de la vengeance divine saisira les politiciens saoudiens par le cou ».

« Mort à la maison des Saoud »

Hassan Nasrallah, le secrétaire général du Hezbollah, lui a emboîté le pas avec une attaque plus flagrante et violente contre l’Arabie saoudite et ses alliés. Nasrallah, qui avait appelé à la « mort de la maison des Saoud » il y a peu, a poursuivi son attaque en se demandant : « N’est-il pas grand temps de dire avec courage et indépendamment de tout ce qui se passe que le principe et l’esprit de la pensée takfirie qui détruit, tue, commet des massacres et menace le monde entier vient des al-Saoud ? »

Nasrallah s’est également demandé pourquoi les al-Saoud ont décidé de procéder à l’exécution de Nimr sachant très bien les répercussions que cela aurait sur eux tant au niveau régional qu’au-delà.

L’attaque incessante du Hezbollah contre l’Arabie saoudite et ses alliés libanais, notamment l’ancien Premier ministre Saad al-Hariri, a démontré la limite et la futilité de sa puissance militaire contre le mur régional sunnite que les pays du Golfe tentent de construire en réponse à la domination iranienne. Deux événements qui se sont produits récemment en témoignent.

Le premier de ces événements est la décision du Liban de rejoindre l’alliance islamique dirigée par l’Arabie saoudite contre le terrorisme. De toute évidence, cette coalition militaire composée de 34 nations ne perturbera pas l’équilibre militaire dans la région, ni ne freinera la propagation du terrorisme. C’est néanmoins un message clair adressé à l’Iran et ses alliés : leur soi-disant domination du Moyen-Orient ne restera pas sans réponse.

La réponse à ce défi du secrétaire général adjoint du Hezbollah, cheikh Naim Qassem, a été d’attaquer le Premier ministre libanais en place, Tammam Salam, en affirmant que « le Liban ne rejoindrait pas l’‘’alliance islamique’’ annoncée par l’hypocrite Arabie saoudite qui est impliquée dans le terrorisme ». Incidemment, le Liban a rejoint officiellement l’alliance et le Hezbollah n’a même pas réussi à contraindre le ministre des Affaires étrangères Basile Joubran, principal allié chrétien du Hezbollah, à condamner cette décision.

« La route vers Jérusalem »

Autre exemple qui démontre les limites et les échecs de l’Iran à optimiser sa puissance militaire est la récente évacuation des combattants de la ville syrienne assiégée d’al-Zabadani en contrepartie du retrait des combattants assiégés dans les villages chiites de Kefraya et Foua, au nord de la Syrie.

Au début de leur action visant à débarrasser la région d’al-Qalamoun – qui comprend al-Zabadani – des rebelles syriens, Nasrallah a affirmé avec force que « la route d’al-Qods [Jérusalem] passe par Qalamoun, Zabadani, Homs, Alep, Deraa, Hassaké et Swaida », un parcours que le récent échange semblait avoir encore retardé.

Le fait est que les rebelles syriens à Zabadani ont pu survivre à une offensive tous azimuts du Hezbollah et du régime syrien et, malgré les nombreuses pertes et la quasi-destruction de la ville, plus d’une centaine de combattants ont été évacués par autobus de Syrie vers l’aéroport de Beyrouth, d’où ils ont été emmenés par avion en Turquie. En outre, bien que ces villages chiites aient été sauvés d’un massacre imminent selon Nasrallah, la triste réalité n’en demeure pas moins que les 10 000 civils de ces villages syriens ont définitivement perdu leurs maisons et ont rejoint leurs compatriotes syriens en tant que simples réfugiés.

L’Iran et le Hezbollah, par extension, comme l’Union soviétique avant eux, veulent être perçus comme les défenseurs des opprimés et les partisans de tous les mouvements de libération. Cependant, dans ce cas, ces mouvements doivent être strictement orientés vers les régimes sunnites. Jusqu’à présent, l’Iran part du principe qu’avoir « un gros bâton » et l’utiliser parfois serait suffisant pour conserver son image d’acteur régional. Cependant, dans une région où toutes les parties concernées peuvent acheter ou avoir à leurs ordres des gens ayant un gros bâton, l’Arabie saoudite n’est pas en si mauvaise posture que le prônent ses adversaires.

Pas de ruine prochaine de l’Arabie saoudite

Tant les analystes occidentaux que les responsables iraniens ont prédit la ruine de l’Arabie saoudite soit en raison de la détérioration de la conjecture économique provoquée par la chute du prix du pétrole, soit à cause de l’intolérance sectaire du régime.

Il n’en reste pas moins que ce régime pas si-progressif, c’est le moins que l’on puisse dire, a survécu à la stagflation économique des années 1970, ainsi qu’au défi du nationalisme arabe et du communisme. Par conséquent, l’Iran, en essayant d’adopter les mêmes tactiques que les Soviétiques lors de la guerre froide, pourrait peut-être subir le même sort désagréable.

L’exécution de Nimr al-Nimr et les nombreuses actions peut-être audacieuses et téméraires que les Saoudiens sont prêts à entreprendre à l’avenir ne peuvent que renforcer leur position dans la guerre sectaire qui fait rage entre sunnites et chiites.

Cependant, le fait que l’Iran se pose comme défenseur des chiites et la protection effective qu’il assure sont deux choses totalement distinctes. L’exécution de Nimr et le statut supposé de l’Iran en Syrie et au Yémen ne font que confirmer que les chiites ne représentent finalement que 10 % de l’ensemble de la population musulmane du monde, une réalité qu’aucun accord nucléaire ne peut changer.

Makram Rabah est doctorant en histoire à l’université de Georgetown. Il est l’auteur de A Campus at War: Student Politics at the American University of Beirut, 1967–1975, et coopère régulièrement comme éditorialiste pour le site d’information Now Liban.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le chef du mouvement chiite libanais Hezbollah, Hassan Nasrallah, prononce un discours dans la banlieue sud de Beyrouth, le 24 octobre 2015 (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.