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Pourquoi les États-Unis promeuvent un illusoire processus de paix en Syrie

L’idée d’un règlement politique manque de crédibilité – les réalités du terrain en Syrie ne le permettront pas

La coalition anti-Assad dirigée par les États-Unis continue de tituber vers l’objectif supposé d’ouvrir des négociations de paix entre le gouvernement syrien et ce qui a maintenant été consacré comme « l’opposition » politiquement acceptable. La première réunion est prévue pour le 1er janvier, mais, de chaque côté, personne ne croit un instant que ces négociations se tiendront dans un avenir prévisible.

L’idée d’un règlement politique manque de crédibilité – les réalités politico-militaires du terrain en Syrie ne le permettront pas. Les groupes d’opposition qui sont prêts à envisager une sorte d’accord avec le régime d’Assad n’ont pas la capacité de conclure un tel accord. Et les organisations capables de mettre fin à la guerre contre le régime de Damas n’ont aucun intérêt à accepter autre chose qu’un changement de régime par la force.

En plus de ces grandes contradictions, la Russie conteste ouvertement le projet américain d’un règlement négocié. Les États-Unis soutiennent que le président Bachar al-Assad doit démissionner, mais la Russie maintient qu’une telle revendication est illégitime.

La contradiction entre les prétentions du projet avancé par les Américains et les réalités politico-militaires syriennes était manifeste lors de la conférence qui s’est tenue à Riyad il y a deux semaines. La conférence, qui a été soutenue par les États-Unis et les autres « amis de la Syrie », notamment la Grande-Bretagne, la France, la Turquie, le Qatar et les Émirats arabes unis, devait théoriquement rassembler le plus large éventail possible de groupes d’opposition – à l’exception des groupes « terroristes ». Pourtant, contredisant cette affirmation, le Parti de l’union démocratique (PYD) kurde armé par les États-Unis en Syrie a été exclu de la conférence suite à l’insistance de la Turquie.

Un des objectifs clés de la conférence était apparemment d’amener Ahrar al-Sham, la plus puissante force militaire d’opposition en dehors de l’État islamique (EI), dans le jeu putatif des négociations de cessez-le-feu. Cependant, inviter cette organisation devait forcément mal tourner tôt ou tard. Ahrar al-Sham est étroitement lié avec le Front al-Nosra, la branche syrienne d’al-Qaïda, à la fois politiquement et militairement. En outre, le groupe a explicitement dénoncé l’idée d’un compromis avec le régime de Damas.

Ahrar al-Sham s’est présenté à la conférence, mais a refusé de suivre le script. Le représentant d’Ahrar al-Sham a demandé « la chute du régime d’Assad avec tous ses piliers et ses symboles et de les livrer à la justice pour un procès équitable ». Ce n’est pas exactement le plan d’action prévu dans le processus de négociation, lequel suppose qu’Assad partira après une période de transition, mais que les institutions de sécurité du gouvernement resteront en place. Au deuxième jour de la conférence, le représentant d’Ahrar al-Sham a annoncé qu’il partait, se plaignant que les organisateurs de la conférence avaient refusé d’approuver son insistance sur l’identité « musulmane » de l’opposition.

Le refus d’Ahrar al-Sham de jouer le jeu était l’indication la plus flagrante que l’ensemble de l’exercice est pris dans une contradiction fondamentale. Ce n’était néanmoins pas la seule grande organisation armée dont la participation à la conférence de Riyad soulevait l’évidente question des conflits d’intérêts. Jaysh al-Islam, une coalition de 60 groupes armés salafistes de la banlieue de Damas dont l’orientation semble être impossible à distinguer de celle d’Ahrar al-Sham, est dirigée par l’extrémiste salafiste Zahran Alloush et a combattu aux côtés d’Ahrar al-Sham ainsi que du Front al-Nosra. En avril dernier, Alloush s’est rendu à Istanbul où il a rencontré le chef d’Ahrar al-Sham. Comme leurs proches alliés, Alloush et sa coalition rejettent l’idée d’un règlement politique avec une autorité étatique syrienne laïque, avec ou sans Assad.

S’il est donc évident que la conférence de Riyad et le projet de négociations de paix dans son ensemble ne se concrétisera pas, pourquoi l’administration Obama le promeut-elle ? On peut tirer l’explication de ce qui semble être une cause perdue des faits de base entourant la politique des États-Unis en Syrie.

Premièrement, le gouvernement américain a adopté l’objectif d’un changement de régime en Syrie fin 2011, à une époque où il était convaincu que le régime était dans ces derniers retranchements. Et même s’il a partiellement fait marche arrière sur cet objectif en distinguant Assad et la structure institutionnelle du régime, il ne peut pas reculer sur la demande de démission d’Assad sans un humiliant aveu d’échec et d’importants dégâts politiques au niveau national.

Deuxièmement, dans sa poursuite de cette politique de changement de régime, le gouvernement américain a permis à ses alliés sunnites régionaux – en particulier la Turquie et l’Arabie saoudite – de faire des choses qu’il n’était pas prêt à faire. Obama a toléré que la Turquie facilite le passage de combattants étrangers et qu’Ankara, Doha et Ryad approvisionnent en armes leurs groupes islamistes préférés. Le résultat fut l’émergence de l’EI, du Front al-Nosra, d’Ahrar al-Sham et de Jaysh al-Islam en 2013 et 2014 comme principaux challengers du régime d’Assad.

Toutefois, la Maison Blanche a officiellement gardé ses distances vis-à-vis du Front al-Nosra et d’Ahrar al-Sham, tout en continuant à collaborer étroitement avec ses alliés sunnites, puisqu’elle a fourni un soutien financier au commandement de l’« armée de la conquête » dominée par le Front al-Nosra et Ahrar al-Sham pour aider les forces sous leur direction à prendre le contrôle de la province d’Idlib et constituer la menace la plus sérieuse pour le régime d’Assad jusqu’à présent.

Et le troisième fait relatif à cette politique, c’est que l’administration Obama a lancé sa campagne de négociations de paix illusoires à peine un peu plus d’un an avant qu’Obama ne quitte le Bureau ovale.

L’implication évidente de ces faits est que la promotion ostensible d’un cessez-le-feu et de négociations de paix est un dispositif utile pour gérer les optiques politiques associées à la Syrie lors de la dernière année du gouvernement en place. S’il n’est pas remis en question par les médias et les élites politiques, le gouvernement sera en mesure de clamer à la fois qu’il insiste pour se débarrasser d’Assad et pour avancer vers un cessez-le-feu et un règlement politique.

Peu importe que cette revendication n’ait rien à voir avec la réalité. Être la puissance dominante, après tout, signifie ne jamais avoir à dire que vous êtes désolés, parce que vous n’avez pas à reconnaître votre responsabilité dans la terrible guerre et le chaos qui règnent dans un pays en raison de votre politique.

- Gareth Porter, journaliste d’investigation indépendant, fut le lauréat 2012 du prix Gellhorn du journalisme. Il est l’auteur d’un livre, récemment publié : Manufactured Crisis: The Untold Story of the Iran Nuclear Scare (Une crise fabriquée de toutes pièces : les origines secrètes de la hantise d’un Iran nucléaire).

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le secrétaire d’État américain John Kerry (à gauche) et le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, discutent après une conférence de presse commune au Kremlin le 15 décembre 2015 à Moscou (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.