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Pourquoi l’Occident ne peut pas se permettre d’ignorer l’islam politique

Comme l’a rapporté une commission parlementaire britannique cette semaine, nous ignorons à nos risques et périls le rôle de pare-feu joué par l’islam politique contre des groupes comme l’État islamique

Après une campagne présidentielle américaine qui s’est déroulée la plupart du temps dans le caniveau, ainsi que le spectacle offert par des journaux britanniques qui ont qualifié trois juges supérieurs du pays d’« ennemis du peuple » pour un jugement qui ne convenait pas à leur cause, les Britanniques et les Américains ne sont pas en position de donner aux Arabes des leçons sur « les principes démocratiques et les valeurs libérales ».

L’Occident persistera-t-il avec la formule selon laquelle le meilleur moyen de combattre l’islam radical est de poursuivre l’éradication du remède ?

Et pourtant, c’est ce que le gouvernement britannique a entrepris de faire avec son enquête sur les Frères musulmans. C’était un calice empoisonné. Cameron agissait sous les ordres d’un État policier (les Émirats arabes unis) et contre l’avis du MI5. Quand le MI6 a rejeté toute connexion entre les Frères musulmans et les attentats contre un autobus à Louxor, ses conclusions n’ont plu à personne.

Son auteur, l’ancien ambassadeur en Arabie saoudite Sir John Jenkins, a rédigé un rapport si long et si délibérément rempli de réserves qu’il n’a jamais été publié. C’était probablement son intention. Un résumé de 12 pages a été publié en décembre dernier, le dernier jour avant le congé de Noël du parlement, et enterré dans un climat pesant d’embarras.

Combattre les idées reçues

Ce travail a maintenant été complètement démonté par la commission des affaires étrangères devant laquelle Jenkins n’a pas osé se présenter. Le rapport a contesté l’opinion de Jenkins selon laquelle les Frères musulmans étaient un tapis roulant fabriquant des militants islamiques. Au contraire, le rapport a indiqué que le groupe servait de pare-feu contre ce phénomène.

La commission a contesté la base même sur laquelle la politique étrangère occidentale au Moyen-Orient est menée depuis le 11 septembre 2001

Cette question est essentielle pour le message d’une foule d’« experts » musulmans autoproclamés et financés par le gouvernement, généralement des braconniers devenus gardes-chasse, qui prétendent que l’islamisme sous toutes ses formes ne présente que des chemins différents vers la même destination, un califat, une théocratie totalitaire.

En accordant à l’islam politique la place qui lui revient dans le spectre des mouvements de transition démocratique, la commission a contesté la base même sur laquelle la politique étrangère occidentale au Moyen-Orient est menée depuis le 11 septembre 2001.

Mais je laisse les autres batailler sur ce point. C’est sur l’hypocrisie et le principe de deux poids deux mesures d’un débat fondé sur des valeurs que je souhaite me concentrer ici.

Force et pouvoir

Les députés ont contesté la nomination de Jenkins, parce qu’il était ambassadeur dans un pays qui a classé les Frères musulmans au rang d’organisation terroriste et avait un intérêt quant à sa conclusion. Ce que la commission a omis de dire, c’est que l’Arabie saoudite était une forme extrême des caractéristiques mêmes pour lesquelles Jenkins condamnait les Frères musulmans dans son rapport.

Qu’est-ce qui rend l’absence de « principes démocratiques et [de] valeurs libérales » tolérable pour le gouvernement britannique en Arabie saoudite mais intolérable quand il s’agit des Frères musulmans ?

C’est un État islamique. Ce pays dispose de tribunaux de la charia qui ordonnent des châtiments horribles et des décapitations publiques. Ses mollahs parrainés par l’État ont le pouvoir de désigner d’autres musulmans comme étant des apostats. On pourrait en dire autant des droits de l’homme en Iran, où les gouvernements occidentaux se précipitent pour ouvrir leurs ambassades.

Cela empêche-t-il les gouvernements britanniques et américains successifs d’entretenir autre chose que les partenariats militaires et commerciaux les plus étroits avec le royaume – qui peuvent se compter en milliards de livres de ventes militaires, en milliers d’emplois dans le Lancashire et se traduisent par une détermination opiniâtre à contrecarrer toute enquête indépendante menée par des députés ou le Congrès ?

Essam el-Haddad, ancien assistant du président égyptien Mohammed Morsi pour les Affaires étrangères, en compagnie du Dr Wael Haddara, conseiller principal de Morsi, devant le 10 Downing Street en mai 2013. El-Haddad est en prison depuis juillet 2013

Qu’est-ce qui rend l’absence manifeste de « principes démocratiques et [de] valeurs libérales » tolérable pour le gouvernement britannique en Arabie saoudite mais intolérable quand il s’agit des Frères musulmans ?

La réponse est évidente : le pouvoir. L’Arabie saoudite est un État souverain et détient le pouvoir. Si Mohammed Morsi était resté au pouvoir en Égypte, Cameron n’aurait eu aucune difficulté pour lui parler. En mai 2013, il a invité ses conseillers à déjeuner avec lui au manoir de Chequers. Ce sont la force et le pouvoir qui déterminent le respect dont la Grande-Bretagne témoigne pour les autres nations, et non des valeurs communes.

L’islam politique peut-il être ignoré ?

L’islam politique n’a pas de force ni de pouvoir. Il n’est pas armé et la commission a trouvé peu de preuves étayant les affirmations selon lesquelles les Frères musulmans ont combattu aux côtés d’al-Qaïda et du groupe État islamique.

L’islam politique a-t-il été relégué aux oubliettes de l’histoire, comme l’a été le nationalisme arabe ?

La commission a reporté son jugement sur le Hamas, mais a noté qu’il y avait « un peu plus qu’un élément "légèrement" nationaliste dans sa campagne contre l’existence d’Israël », un terme employé par Neil Crompton, directeur du département Moyen-Orient et Afrique du Nord au Foreign Office.

Et en dehors d’une participation aux gouvernements de coalition en Tunisie et au Maroc, l’islam politique n’est pas au pouvoir.

Si des membres des Frères musulmans sont assassinés, emprisonnés ou poussés en exil, si des dirigeants absolus dominent une nouvelle fois le Moyen-Orient et si les soulèvements arabes de 2011 sont écrasés, l’Occident peut-il ignorer l’islam politique ? A-t-il été relégué aux oubliettes de l’histoire, comme l’a été le nationalisme arabe ?

Il s’agit selon moi de la question centrale. À ce sujet, un témoignage intéressant est apparu devant la commission. Ibrahim Mounir, vice-Guide suprême des Frères musulmans, a révélé pour la première fois la taille réelle de l’organisation en Égypte. Il a affirmé que les Frères musulmans avaient entre 900 000 et un million de membres en Égypte uniquement. Soit le double de la taille du Parti travailliste, que Jeremy Corbyn présente maintenant comme le plus grand parti en Europe.

Morsi se tient devant une garde d’honneur avant sa cérémonie d’investiture au Caire, en juin 2012 (AFP)

Lorsque la commission a remis en question la légitimité du « majoritarisme » affiché par les Frères musulmans au cours de leur unique année au pouvoir en Égypte et leur prétention d’avoir remporté cinq élections, celle-ci a observé que le Parti Liberté et Justice du groupe n’avait remporté que les suffrages d’un quart de l’électorat en Égypte.

Sondos Assem, ancien coordinateur des médias étrangers au sein du bureau de Morsi, a répondu que la même logique n’était pas appliquée à l’élection de Barack Obama, qui a remporté 51,1 % des voix avec un taux de participation de 54,9 % et ne représente que 28 % des Américains.

La commission a conclu ainsi : « Dans leur définition de la démocratie, les islamistes politiques ont parfois souligné une compréhension très mécanique qui assimile la démocratie aux élections et réduit les élections à une issue séparant les "gagnants" des "perdants". Il existe un risque que cette définition ne prenne pas suffisamment en compte les aspects plus larges de la culture démocratique tels que le partage du pouvoir et la gouvernance inclusive. »

Une solution miracle contre l’État islamique

Morsi ne peut pas parler pour lui-même. À travers les témoignages de personnes impliquées, nous savons qu’il a essayé de partager le pouvoir en proposant le poste de vice-président à des membres de premier plan de l’opposition, qu’il a demandé à un autre libéral, Ayman Nour, de former un gouvernement, et que seulement un tiers des ministres de son gouvernement étaient membres des Frères musulmans.

L’affirmation selon laquelle il a adopté une mentalité « à un seul gagnant », qui serait responsable de l’échec de son année au pouvoir, doit donc être réévaluée. Son année au pouvoir a été sabotée, et les libéraux, qui ont depuis été évincés par Sissi, doivent en assumer leur part de responsabilité.

On sait désormais clairement ce que l’État islamique et al-Qaïda pensent de l’islam politique. Ils l’identifient – à juste titre de leur point de vue – comme un ennemi de leur cause beaucoup plus puissant que les bombardiers occidentaux. En temps de menace existentielle, comme lors de l’avancée des forces irakiennes et kurdes sur Mossoul et Raqqa, l’État islamique présente les Frères musulmans comme des hérétiques dangereux, même s’ils ne sont présents dans aucune bataille.

La question est de savoir si l’Occident accepte cette logique ou s’il persistera toujours avec la formule selon laquelle le meilleur moyen de combattre l’islam radical est de poursuivre l’éradication du remède.

- David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Il a été éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal The Guardian, où il a précédemment occupé les postes de rédacteur associé pour la rubrique Étranger, rédacteur pour la rubrique Europe, chef du bureau de Moscou et correspondant européen et irlandais. Avant de rejoindre The Guardian, David Hearst était correspondant pour la rubrique Éducation au journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : le chef égyptien des Frères musulmans Mohamed Badie (en bas, au centre) adresse un signe de la main dans la cage des accusés alors qu’il assiste à son procès, aux côtés du président islamiste évincé Mohamed Morsi (non visible sur la photo), au Caire, le 16 juin 2015 (AFP).

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.