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Algérie, retour « pour » investissement

La France perd du terrain en Algérie, mais l’importante communauté franco-algérienne peut constituer un atout certain pour ce marché prometteur
Inauguration du nouveau site de production de l’automobiliste français Renault à Oued Tlelat, au sud d’Oran, Algérie, le 10 novembre 2014 (AFP).

L'inauguration d'une usine Renault en novembre 2014 dans la région d’Oran a été l’occasion pour les autorités algériennes et françaises d’appeler de leurs vœux un renforcement de leur partenariat économique, qualifié alors d’« exemplaire ». Pourtant, au-delà des autocongratulations officielles, c’est un fait, la France perd du terrain en Algérie. Si elle est toujours son premier client en Afrique, elle est en effet passée en 2012 au second rang des fournisseurs, derrière la Chine. Mais l’importante communauté franco-algérienne peut constituer un atout certain pour ce marché prometteur.

Depuis bientôt trois ans qu’il traverse la Méditerranée comme d’autres passent la Seine, Rachid n’en démord pas : tout reste à faire et à inventer en Algérie en matière d’économie. Cet ingénieur commercial de 38 ans est né en France de parents algériens et a été formé dans une grande école d’ingénieurs. Employé d’une grande entreprise française de l’énergie, il passe ainsi son temps entre le siège parisien de sa société et Alger : « L’Algérie offre des marges de bénéfices nets énormes. Forcément, les entreprises internationales sont de plus en plus intéressées et misent sur des gens comme moi. En tant que binational, l’avantage est que je connais la langue, l’environnement culturel, les codes non écrits qui sont parfois aussi importants à maîtriser que le code algérien des marchés. En parallèle, je parle bien sûr le français, qui est encore très utilisé, et j’ai une formation à l’occidentale. Tout cela m’a permis d’être rapidement efficace là-bas. »

Voilà seulement une dizaine d’années que l’Algérie s’ouvre aux entreprises étrangères. Depuis l’indépendance en 1962, la planification étatique avait fermé durablement son économie. En outre, un évident « syndrome hollandais », ou malédiction des matières premières, a pesé sur le développement du pays, l’exploitation des ressources naturelles cannibalisant toutes les autres industries. Cette situation avait mené l’Algérie au bord du gouffre économique après le contre-choc pétrolier de 1986. La chute brutale des cours du brut puis la flambée des prix provoqueront les émeutes d’octobre 1988. L’Algérie plongera alors dans le long tunnel sanglant de la guerre civile.

Encore aujourd’hui, les hydrocarbures constituent 90 % des exportations algériennes et la fiscalité pétrolière pèse pour près des deux tiers du budget national. Si le pays entend désormais atténuer cette dépendance en ouvrant son économie, il souffre cependant d’un manque criant de cadres et de dirigeants, capables d’accompagner l’implantation d’entreprises internationales ou de les créer ex nihilo. C’est dans cette brèche d’opportunités que se sont engouffrés les Franco-Algériens.

La binationalité, un facilitateur d’activités

Selon Abderrahmane Mebtoul, économiste franco-algérien, cette nouvelle génération de binationaux qui investissent, et s’investissent, en Algérie se démarquent de leurs parents par un niveau de qualification élevé. Les deux tiers ont en effet un diplôme supérieur ou égal à Bac+4.  De plus, ils ne s’inscrivent pas dans une dialectique mythifiée de l’Exil et du Retour. Pas de « l’année prochaine à Alger » en somme, mais des allers-retours réguliers, à deux heures d’avion de Paris.

Outre un enracinement culturel double, leur binationalité leur offre l’avantage certain de bénéficier des systèmes juridiques français et algérien. Plus encore, pour peu qu’ils soient également résidents en Algérie, les binationaux échappent à la loi dite du « 49/51 ». Considérée par les entreprises internationales comme un puissant frein à leur implantation, cette loi impose une association avec des nationaux détenant la majorité des parts de l’entreprise à créer.

Dès lors, de façon très nette, toujours selon les estimations d’Abderrahmane Mebtoul, 86 % des projets de binationaux ont porté, jusqu’à présent, sur la création d’une nouvelle entreprise en Algérie, le reste portant sur la simple implantation locale d’une entreprise préexistante. La plupart des investisseurs franco-algériens se lancent dans des activités de service. Là, tout est à défricher et leur compétence est rapidement reconnue.

D’autres encore investissent dans l’agriculture, secteur sinistré dans une Algérie extrêmement dépendante des importations alimentaires. Les projets d’infrastructures ou d’importations sont les plus difficiles à faire exister car ils se heurtent aux lourdeurs d’appels d’offres spécifiques. Mais, plus prosaïquement, ces secteurs demeurent encore la « chasse gardée » d’hommes d’affaires algériens liés à l’armée et à l’Etat, comme l’ont montré les scandales de corruption qui ont secoué le pays ces dernières années.

Des motivations contrastées

Le cas de Kamel Haddar, Franco-Algérien de 33 ans, passé d’abord par un cabinet parisien de conseil en stratégie, est emblématique d’un certain parcours. Propriétaire d’un site d’information, il dirige également à Alger un cabinet de conseil qui guide les grandes entreprises dans le dédale administratif du pays. Au sein de l’association Atlas, active des deux côtés de la Méditerranée, Kamel Haddar entend aussi fédérer un réseau de cadres et dirigeants d’origine algérienne : « Notre but est de les accompagner pour créer efficacement là-bas. Nous nous adressons à toute la diaspora algérienne, pas seulement à celle de France. 30 % de nos adhérents viennent des Etats-Unis, du Canada ou du Moyen-Orient ».

Selon son expérience, trois profils émergent. D’abord il y a ceux qui souhaitent simplement gagner de l’argent, dans une pure rationalité économique, et qui considèrent leur double nationalité comme un simple levier. Le second profil est motivé en plus par l’idée d’aider au développement « de son autre pays ».

« Le troisième profil parce qu’il se sent rejeté, fait aussi un rejet de la France et considère que son pays est l’Algérie », explique Kamel Haddar. Cette façon de voir est due au climat ambiant. Depuis 2005, avec ce sentiment d’islamophobie qui se développe, il préfère envisager sa vie dans le pays de ses parents. Il gagne de l’argent, et est musulman sans que cela pose problème. Il se dit simplement : pourquoi continuer à se battre pour un pays qui ne veut pas de moi ? ».

Entre opportunités et difficultés

Alors, l’Algérie, nouvelle terre d’investissement économique, identitaire et symbolique pour l’entrepreneur franco-algérien ? Oui, si l’on en croit Karim, 34 ans, cadre dans l’industrie automobile française qui s’occupe de développer l’activité de son employeur en Algérie : « J’ai pu accéder à des responsabilités et des opportunités que je n’aurais pas eues si j’avais travaillé seulement en France. Pour une fois, j’ai même eu l’impression que ma double nationalité ne me desservait pas aux yeux de ceux qui m’ont recruté, bien au contraire ».

La vision est peut-être encore trop idyllique. D’aucuns admettent à mi-voix que si employer des cadres franco-algériens ne pose pas de problème, il demeure difficile pour certains investisseurs français d’accepter qu’une entreprise soit détenue à majorité par un actionnaire algérien dans le cas d’une association avec un binational. « Il y a là une révolution psychologique à faire pour accepter qu’un Algérien ne soit pas seulement employé mais un co-équipier. Il y a là un frein sans doute dû au passif historique et colonial entre la France et l’Algérie. Les entreprises étrangères non françaises qui souhaitent investir en Algérie n’ont pas ce problème, par exemple, et envisagent l’association avec un Algérien de façon plus simple », admet, comme à regret, Rachid, l’ingénieur parisien.

D’autres encore, parmi les binationaux, soulignent qu’ils peinent à s’habituer aux difficultés inhérentes au pays, surtout en comparaison avec le grand rival marocain, beaucoup plus habitué à accueillir l’entreprenariat international. L’administration tatillonne ou brouillonne, le formalisme lourd des appels d’offre, le nombre encore insuffisant de structures comme les hôtels internationaux, le prix élevé des visas nécessaires pour les collaborateurs non algériens, tout cela constitue des freins indéniables. Et puis, dans la vie quotidienne de ces binationaux somme toute habitués à une certaine façon de vivre en France, le manque de divertissement aussi peut peser à la longue ainsi que, pour les femmes, le conservatisme encore prégnant de la société algérienne.

Tout cela, Kamel Haddar le balaie d’un revers de main : « De nombreux hôtels sont en construction pour cette clientèle spécifique », tempère-t-il. « En ce qui concerne les visas, quand l’Etat français réduira de son côté le coût des visas français, l’Algérie suivra. C’est le principe de réciprocité, c’est tout. Il faut être patient, voilà tout. Les binationaux, parce qu’ils ont des besoins spécifiques, obligent l’Algérie à élever ses standards d’accueil. Ils créent eux-mêmes ces services nouveaux qui répondent à leur besoins : il y a un effet mécanique vers une adaptation aux critères européens. »

Et puis, souligne-t-il avec force : «  La Turquie, la Chine, les Etats unis, l’Allemagne frappent aussi aux portes de Algérie et sont beaucoup plus souples dans leurs attentes. Ils comprennent que c’est un pays encore en développement. Il faut faire attention, il y a beaucoup moins d’affaires avec la France qu’il y a vingt ans.  La France a encore deux avantages sur ces concurrents : le français reste la langue des affaires dans le pays. Et les binationaux sont encore, selon ce que j’observe, l’atout principal. »