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Cachés à la vue de tous : la vie des Libanais métis

L'exposition « Mixed Feelings », un projet multimédia soutenu par la fondation Heinrich Böll, met en lumière les citoyens libanais métis et les défis auxquels ils sont confrontés
Exposition à AltCity, 2014 (MEE/Marta Bogdanska)

Décolorées et jaunies par le temps, les photos de famille affichées sur le mur ressemblent à n'importe quelle autre photo que l'on pourrait trouver dans une maison libanaise. Les chemises criardes et les chevelures gonflées évoquent les années 90. Les adultes sont disposés autour d'un canapé dodu, de couleur rouge écarlate. La grand-mère observe le groupe d'un regard protecteur ; son fils, arborant une moustache noire fournie, occupe la place d’honneur au centre. Ses neveux et ses nièces sourient à ses pieds. A ses côtés, juchée sur l'accoudoir arrondi du siège, se tient une Philippine ; ses cheveux noirs de jais et ses traits doux et arrondis sont en net contraste avec les visages arabes qui l'entourent. Comme les domestiques étrangères sont un ajout normal à de nombreux ménages libanais, il n'est pas surprenant d'apercevoir un visage philippin sur ces photos.

Mais il ne s'agît pas d'un ajout incongru à un moment touchant partagé en famille : cette femme tient la main de l'homme assis sur le canapé. Elle est son épouse. Née philippine, elle est désormais libanaise.

Aujourd'hui, les populations métisses constituent une composante ordinaire de nombreux pays, mais au Liban, elles sont encore une anomalie, une population cachée à la vue de tous. Depuis des décennies, les fils (et quelques filles) du Liban en quête de fortune quittent leur patrie et mettent les voiles vers le continent africain, pour y bâtir une entreprise, une carrière, puis revenir au pays. Désormais, le Liban est le foyer de centaines de milliers de travailleurs migrants qui s'échinent dans les usines ou dans les maisons. Au pays et à l'étranger, les mariages entre Libanais et étrangers sont depuis longtemps incontournables. Aujourd'hui, ces unions ont engendré une petite communauté de Libanais métis. Citoyens à part entière du pays du cèdre, leur ascendance internationale est souvent marquée dans la couleur de leur peau.

Toutefois, si les visages noirs et asiatiques sont assez communs dans les rues libanaises, on ne pense guère que certains de ces visages sont susceptibles d’être libanais.

La famille Asmar fêtant l'anniversaire de la fille (MEE/Joseph Ataman)

« Mixed Feelings »

Ce portrait de famille fait partie de l'exposition « Mixed Feelings », un projet multimédia qui met en lumière les citoyens libanais métis et les défis auxquels ils sont confrontés dans une société où, au quotidien, l'appartenance est souvent déterminée par la couleur de la peau. « Mixed Feelings », exposition proposée par Nisreen Kaj, militante et elle-même citoyenne libanaise métisse, et Marta Bogdanska, photographe polonaise, a pour but d'inviter les Libanais à réfléchir à la façon dont le pays se voit et voit ceux qui le composent.

Nisreen Kaj, à l'origine de l'exposition de portraits « Mixed Feelings » (MEE/Marta Bogdanska)

Le premier volet du projet, une galerie de portraits de Libanais métis, a fait le tour du pays en 2014. La deuxième partie des travaux menés par l'équipe présente des photos et des archives de familles issues de la communauté. Kaj a déclaré que l'un des principaux objectifs de « Mixed Feelings », exposition soutenue par le bureau du Moyen-Orient de la fondation Heinrich Böll, était d'ouvrir les yeux sur l'existence de Libanais métis. « Les gens disent qu'ils n’ont jamais vu de Libanais métis. Mais non, c'est simplement qu'ils ne savent pas qui nous sommes ou qu'ils supposent que nous ne pouvons pas être [libanais]. »

« Les gens s'en tiennent aux apparences, a-t-elle poursuivi. Ils utilisent toujours cet argument, selon lequel nous regardons mais nous ne voyons pas. » Marta Bogdanska acquiesce : « Vous n’entendez jamais "vous ne sonnez pas libanais [lorsque vous parlez]", sauf si c'est votre accent, mais en l’occurrence tous ceux qui apparaissent dans le projet parlent parfaitement l'arabe libanais. »

Une vie difficile

Fadi Saab et sa famille sont confrontés tous les jours à ces attitudes. Né au Congo d'un père libanais et d'une mère africaine et aujourd'hui marié à Zed, une Ethiopienne qu'il a rencontrée lorsqu'elle est venue à Beyrouth pour travailler comme domestique, ses trois jeunes enfants sont peut-être les plus métissés du Liban. Cet homme proche de la quarantaine, au large sourire et au tempérament joyeux, incarne le plus beau visage de l'hospitalité libanaise. Alors que nous sommes assis dans son appartement dans la banlieue est de Beyrouth et dégustons, plat après plat, des spécialités éthiopiennes épicées concoctées par son épouse, il parle avec émotion de l'accueil chaleureux qu'il a reçu lorsqu'il s'est installé au Liban en 1998.

Néanmoins, s'il s'est senti au départ accepté dans le troupeau, la situation a rapidement changé. Après avoir terminé ses études, il a été appelé à effectuer une année de service militaire obligatoire. « Les pires expériences que j'ai vécues au Liban ont eu lieu avec l'armée », a-t-il raconté avec incrédulité. « C'était dégoûtant. » Dans une institution qui, espérait-on, était censée construire l'unité après la guerre civile brutale, le droit de Saab de porter l'uniforme a été constamment remis en question.

Fadi Saab explique que ses officiers l'ont toujours traité avec respect et étaient souvent contents de discuter avec lui en français, langue dans laquelle il a été élevé au Congo. Mais avec les autres soldats, son expérience n'aurait pas pu être plus différente. « Il y avait tout le temps des provocations, ils m'insultaient. Certains m'avaient attribué un surnom : « zifit » [« goudron »], comme la route. Ils se demandaient les uns aux autres : comment un homme à la peau foncée peut être avec nous dans l'armée libanaise ? C'est impossible. Comment son père a-t-il pu épouser une femme noire ? »

Aujourd'hui encore, Saab affirme subir ces questions de la part de compatriotes choqués par sa citoyenneté libanaise. « C'est douloureux, très douloureux. Parce que si vous allez quelque part et que les gens ne vous connaissent pas, s'ils ne savent pas que "c'est Fadi, il est libanais", ils ont toujours une façon différente de vous approcher, un comportement différent. »

Dix-sept ans après son arrivée au Liban, Fadi Saab ne se sent plus chez lui. Ce sentiment est courant parmi les familles libanaises métissées. Depuis qu'elles ont commencé à photographier des membres de la communauté, Kaj et Bogdanska affirment que la grande majorité d'entre eux ont déjà quitté le pays. « Je vis dans mon propre pays comme si ce n'était pas le mien. Je me sens étranger », a concédé Saab. « Je suis inquiet, a-t-il soupiré. J'espère que mes enfants partiront. »

Des identités confuses

Des entretiens qu’elles ont réalisés dans le cadre du projet « Mixed Feelings », Kaj et Bogdanska ont retenu que chacun semblait avoir sa propre définition de ce que signifie « être libanais », dévoilant un grand nombre des stéréotypes que l'exposition a essayé de combattre.

Tous les Libanais métis auxquels j'ai parlé ont déjà vécu une expérience où leurs compatriotes pensaient qu'ils étaient des travailleurs migrants. Nisreen Kaj raconte qu’il n'est pas rare qu’elle soit prise pour une domestique dans la rue ou dans un taxi, une situation à laquelle elle s'est résignée. Lorsque nous avons demandé à Saab comment il réagissait à cette différence de traitement de la part des autres Libanais, il a expliqué qu'il se mettait très en colère. « Aujourd'hui, je comprends que ce n'est pas de leur faute. Ils ont un complexe de supériorité. Ils pensent automatiquement qu'ils sont supérieurs à moi car ma peau est foncée. »

Bien qu'il semble erroné de cataloguer tous les Libanais comme des racistes, reste que les Libanais métis ont de grosses difficultés à surmonter pour que les autres voient plus que la couleur de leur peau. Dans un pays où la société, tout comme l'Etat, considèrent les travailleurs migrants comme des produits consommables, peu de choses sont appelées à changer.

Mais l'injustice exposée par « Mixed Feelings » ne se limite en aucun cas à des critères raciaux. En faisant le tour de l'exposition, on s'aperçoit qu'il manque quelque chose. Sur toutes les photos et sur tous les albums de familles libanaises métissées, les visages noirs ou asiatiques ne sont jamais masculins. Le droit familial libanais est patriarcal à l'extrême. La citoyenneté peut uniquement être transmise par le père, ce qui implique que dans toutes les familles libanaises métissées, c’est toujours la mère qui est née à l'étranger. Ironiquement, c'est sur elles que compte l'Etat pour élever la prochaine génération de Libanais.

Ouverture de l'exposition « Mixed Feelings » (MEE/George Haddad)

Une seule et même identité

Pour les deux femmes à l'origine du projet, le racisme au Liban est « une évidence que personne ne veut voir » ; elles ont donc souhaité aider le pays à aborder la question plus sereinement. « Nous nous sommes lancées dans ce projet avec une idée simple : élargir le concept de l'identité libanaise », a précisé Marta Bogdanska. Il était toutefois primordial d'encourager les spectateurs à examiner eux-mêmes les questions d'appartenance : « Les gens s'en tiennent au visuel ; nous voulons qu'ils établissent cette relation et s'interrogent eux-mêmes », a-t-elle ajouté.

Le Liban est depuis longtemps considéré comme une nation renfermant une diversité unique de religions. Toutefois, même si la quasi-totalité de sa population est arabe, Nisreen Kaj rejette l'idée selon laquelle ce pays est homogène sur le plan ethnique. « Encore une fois, on revient à la discussion sur l'appartenance et la non-appartenance au pays. Si l'on accepte l'idée que chaque personne fait partie intégrante de ce qui fait le Liban, alors ce pays est très diversifié. »

« Comme [les travailleurs migrants] ne sont pas considérés comme faisant partie du Liban, le pays est plutôt homogène. Mais c’est seulement parce qu'on l'a choisi. »

On ne choisit pas sa famille

Pour Kaj, la famille, en tant qu'unité fondamentale de la plupart des institutions du Moyen-Orient, de la religion à la politique, devait de toute évidence constituer la prochaine étape de « Mixed Feelings » et a donc fait l'objet de la deuxième exposition, qui présente des photos anciennes de familles libanaises métissées. « Il était intéressant d'observer comment la similitude et l'altérité sont négociées au sein de l'unité familiale », a-t-elle expliqué.

« Nous avons essayé de présenter des thèmes spécifiques de la vie quotidienne auxquels les gens peuvent s'associer, simplement pour montrer leur vie normale, a précisé Bogdanska. Certaines de leurs sorties en famille sont plus "libanaises" que vous ne pourriez l'imaginer. »

Mais loin d'être uniquement une source d'idées sur l'altérité dans une société libanaise traversée par les divisions, la famille représente aussi une solution aux problèmes de non-appartenance. « Sur une base individuelle, a expliqué Bogdanska, nous avons beaucoup d'exemples de personnes capables de faire face à [l'altérité] au sein d'une petite unité familiale. Ils trouvent des moyens d'y remédier », même dans un pays qui manque cruellement de lois contre le racisme.

Alors que de nombreux maris libanais ont eu du mal à dissiper les inquiétudes de leurs proches concernant leur mariage avec une étrangère, l'arrivée du premier enfant a généralement résolu les tensions. Les familles dont Kaj et Bogdanska ont fait la connaissance ont finalement été une source d'espoir pour l'avenir. « Les gens au Liban ont tendance à trouver des moyens pour aborder les situations, et la famille constitue une bonne approche pour observer ces mécanismes d'adaptation et voir comment ils peuvent être utilisés à plus grande échelle », a ajouté Nisreen Kaj.

Où le cœur aime, là est le foyer

Fadi Saab a peu d'espoir de voir les attitudes changer au Liban. Mais même si beaucoup dans la société ne sont pas du même avis, de par la loi et dans son esprit, Saab est déterminé : « J'ai une famille ici et je suis libanais, m'a-t-il dit. Si je disais que je ne suis pas chez moi, ce serait une capitulation de ma part. Je ne veux pas que quelqu'un d'autre me dise que je suis différent. » Montrant de la main ses trois enfants qui jouent sur le sol à ses pieds, il n'a que ceci à dire : « Je me battrai toujours pour qu'ils soient libanais. »

« J'ai la peau foncée et je suis libanais. »


Traduction de l'anglais (original).