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Comment la torture d'un homme à Abou Ghraib l'a conduit à aider les Yézidis déplacés

Pour certains patients, l'ONG fournit des soins médicaux de base, pour les autres, c’est un soutien vital à de profonds traumatismes
Photo : Le Dr Wahid Harmz rend visite à un groupe de femmes et d'enfants yézidis dans la salle d'attente du centre de traumatologie financé par la fondation Jihan (MEE / Sébastien Chatelier)

ERBIL, Irak – Au camp Khanke, l'un des nombreux sites qui accueille les personnes déplacées (IDP) dans le Kurdistan irakien, le Dr Wahid Harmz, 70 ans, gère un centre de traumatologie qui accueille les Yézidis ayant besoin d'un soutien psychologique.

Lorsque, le 3 août 2014, les Yézidis de Sinjar ont été attaqués par le groupe État islamique (Daech), qui estime que cette minorité sont des « adorateurs du diable » et méritent d'être torturés, réduits à l’esclavage ou tués, des dizaines de milliers de personnes de cette communauté millénaire ont été forcées de fuir.

Pour ceux qui ont été enlevés et maltraités, qui ont perdu un parent ou leur maison, les conditions psychologiques, y compris la dépression et des « troubles de conversion » - un état psychologique dans lequel une personne peut éprouver une incapacité à parler et une paralysie après une expérience traumatisante - sont souvent diagnostiqués, dit Harmz. D'autres ont été diagnostiqués avec un trouble de stress post-traumatique (SSPT), une maladie mentale invalidante souvent constatée chez les vétérans de guerre.

Pour aider ceux qui sont dans le besoin, la Fondation Jiyan (« vie » en kurde) a ouvert le centre en février dernier à Khanke, situé près de la ville de Duhok. A l'intérieur des abris préfabriqués blancs réunis pour former la clinique, plus de cinquante patients par jour sont accueillis par trois médecins, deux psychothérapeutes et Harmz, le seul psychologue clinicien certifié dans le centre, peut-être même dans tout le pays, selon lui. Le travail est difficile, mais leurs services sont gratuits.

En plus du doctorat qu’il a obtenu à Saint-Pétersbourg en 2000, le Dr Wahid Harmz utilise également son expérience personnelle pour aider la communauté Yézidi. Tout comme eux, il sait ce que c’est de craindre pour son intégrité physique et de devoir fuir sa maison. « Afin d'aider les gens, vous devez comprendre les raisons de leurs traumatismes », a expliqué le médecin.

Emprisonné pendant trois ans à l'époque de Saddam Hussein dans la tristement célèbre prison d'Abou Ghraib (un lieu de détention et d'exécution de prisonniers politiques qui devint plus tard une prison militaire américaine pendant la guerre en Irak), Harmz a dit qu'il avait été torturé chaque semaine. « Ils m’envoyaient des chocs électriques, me battaient et me faisaient marcher sur une planche de bois avec des clous », a-t-il raconté. Pendant ses années de prison, il a été soit enfermé avec soixante-dix compagnons prisonniers politiques dans « une grande salle », ou, lorsqu’il était puni, jeté dans une cellule si petite qu'il pouvait à peine se coucher. Là, la seule source de lumière était une trappe étroite utilisée pour servir la nourriture.

Avec la douleur physique, la torture psychologique était aussi pratiquée. « Ils me disaient souvent qu'ils allaient abuser sexuellement de moi », a déclaré le médecin. Et même s’ils ne l'ont pas fait, la crainte était constante. Mais Harmz insiste pour dire qu'il n'a pas développé de traumatisme psychologique lors de sa détention à Abou Ghraib, et qu’en s’accrochant à ses convictions politiques de gauche - la pensée politique qui l'avait fait arrêter dans un premier temps – il est resté sain d'esprit. « Je ne renonce pas, je suis fier d'être têtu », a-t-il dit. Mais cela ne signifie pas que l'expérience ne le hante pas et elle n’est jamais loin de ses pensées.

Après sa libération, Harmz a décidé de trouver refuge en Suède et en Russie, où il a vécu pendant plus de vingt ans avant de retourner en Irak en 2006, quand il n’y a plus craint la répression du gouvernement de Saddam Hussein. Après avoir été à la fois victime de violence physique et avoir perdu son foyer, Harmz dit qu'il sait ce que les Yézidis de Khanke traversent. « C’est un avantage pour moi, ça me permet de comprendre mes patients et la situation dans laquelle ils se trouvent », a-t-il dit.

« Je ne dors plus »

Alors qu’une adolescente de Sinjar l’attend, le médecin se dirige vers la salle de consultation où il est rapidement rejoint par un de ses collègues. Il essaie de faire rire la jeune fille et y parvient. Elle sourit timidement mais en gardant les yeux fixés sur le sol.

« Elle était bonne élève à l'école mais maintenant elle a raté deux classes », a expliqué Khairy Murad, psychothérapeute dans le centre et élève de Harmz à l'université de Zakho, située à cinquante  kilomètres de Khanke. La jeune fille de 16 ans qui vit maintenant avec quatorze personnes dans une tente a été diagnostiquée comme ayant des symptômes de dépression et de « désadaptation », un trouble mental défini comme l'incapacité psychologique à s’adapter et à accepter une vie différente. « Elle est triste, inquiète, pensant toujours à sa maison avec nostalgie », a expliqué Mourad.

Tout comme Harmz, Murad utilise ses propres expériences et traumatismes de guerre pour se connecter avec ses patients. En tant que Yézidi, lui aussi a dû fuir l'assaut de Daech et il a vu des centaines de ses compatriotes yézidis tués et des milliers devenir esclaves. En parler est douloureux, mais Murad doit encore le faire chaque jour.

« C’est difficile pour moi, mais il est de mon devoir de les aider. Je fais de mon mieux pour cacher ma douleur », a-t-il confié.

Dans la petite salle d'attente qui ne semble jamais vide, deux femmes yézidis attentent leur consultation médicale avant la fermeture du centre. Pour certains patients, l'ONG fournit des soins médicaux de base, pour les autres, c’est un soutien vital pour de profonds traumatismes.

« Vingt-trois membres de ma famille ont été enlevés par Daech », a expliqué Halo Khdr, une mère de cinq enfants âgée de 45 ans, en visite au centre pour la troisième fois. « Je ne dors plus. Je pense toujours à eux et je me demande où ils sont », a-t-elle ajouté.

Au cours de son premier rendez-vous, elle a été diagnostiquée avec un trouble dépressif majeur (TDM), une maladie mentale caractérisée par des sentiments persistants de désespoir, de manque d'estime de soi et d’une perte d'intérêt dans les activités autrefois agréables. « Je suis toujours en colère », a rappelé Khdr, qui a dit qu'elle a enfin commencé à se sentir mieux.

Sa mère et son neveu ont été parmi les Yézidis qui ont réussi à échapper aux griffes de Daech mais elle s’est toujours rappelée de ceux qui avaient eu moins de chance. Retenues captives, dans le nord de l'Irak les femmes et les filles yézidies sont systématiquement violées et soumises à d'autres violences sexuelles commises par Daech qui les négocient comme des marchandises.Dans une vidéo publiée en novembre dernier, les militants sont heureux de discuter de la transaction d’esclaves yézidis quand « c’est le jour du marché des esclaves.»

« Où est ma fille yézidie ? Où est ma fille yézidie ? », crie l'un d'eux, qui attend pour acheter une femme dont le prix est déterminé par son âge, la couleur de ses yeux et sa santé physique. « Que ferais-je d'elle si elle n'a pas de dents ? » demanda l'autre avec un large sourire.

Bien que seule une minorité des patients de Khanke ait été agressée sexuellement, leur traitement est particulièrement difficile et peut prendre beaucoup de temps pour donner des résultats.

Quand quelqu'un est agressé sexuellement, a expliqué Harmz, la méfiance est profonde et les familles des patients ont souvent autant besoin de conseils que la victime.

« Une jeune fille victime de viol se méfiera de chaque homme et doute de tout. Elle a été victime de violence physique, mais ne peut le dire à personne parce que dans notre société, c’est tabou. Elle se sent sans aucune valeur, inutile », a déclaré Harmz. « Je dois parler avec les gens de son entourage, comme son père et ses oncles, pour leur dire qu’être maltraitée physiquement n'a pas été son choix. C’est difficile, ils comprennent ce que je dis, mais ne l'acceptent pas toujours. »

Avant Khanke, Harmz avait déjà travaillé avec des victimes d'agression sexuelle, mais d'une manière plus secrète. Accusant le conservatisme profond de la région, il a dit que les femmes qu'il a traitées devaient cacher la cause de leurs traumatismes afin de garder leur honneur intact ou prendre le risque d'être tuées par leur propre famille.

Confiant mais réaliste, Harmz sait qu'il reste encore beaucoup à faire avant que les femmes yézidies violentées sexuellement puissent reconstruire leurs vies ; rentrer chez elles n’est seulement que la première étape de la réhabilitation.

« Je ne doute pas de la mentalité des femmes, je me concentre uniquement sur les attitudes des hommes : voilà ce qui a besoin d'être changé, » a-t-il dit. « Ils ont besoin de comprendre que le viol n’est pas de la responsabilité de la victime. »

Traduction de l'anglais (original) par Emmanuelle Boulangé.