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Enfer caché : la crise grandissante de la toxicomanie chez les Égyptiennes

La grande majorité des femmes toxicomanes en Égypte ne parvient pas à trouver l’aide et le soutien dont elles ont besoin
Un homme prépare un joint de hashish à son domicile, au Caire, le 4 avril 2010 (AFP).

La nuit de son mariage il y a 13 ans, Wafaa trouva son mari en train de s’injecter de l’ayoun, un mélange en poudre bon marché que l’on trouve en Egypte et qui donne à son consommateur un effet similaire à l’héroïne. « C’est marrant », lui dit-il. Wafaa avait déjà expérimenté d’autres drogues et le harcela pour qu’il la laisse essayer. Il refusa au début, puis céda. Elle commença à en prendre avec lui, puis à aller en chercher tous les jours à ses côtés.

« Une semaine après m’être fait ma première injection, au réveil, j’ai dit à mon mari : ‘’j’ai l’impression que mes os sont brisés’’ », se souvient Wafaa, qui a désormais 32 ans. « Il répondit : ‘’et bien, maintenant, tu es accro.’’ » Sa dépendance dura plusieurs années.

L’addiction des femmes à la drogue est un problème qui grandit rapidement en Egypte, et pourtant de nombreuses femmes doivent se battre pour avoir accès au soutien et aux soins de désintoxication dont elles ont besoin.

Les résultats d’un sondage de 2008 mené par le Conseil national égyptien pour la lutte et le traitement des addictions (CNLTA) révèlent que 8,5 % de la population égyptienne est dépendants aux narcotiques.

« Aujourd’hui, six ans plus tard, avec l’augmentation marquée de l’utilisation du tramadol, j’estime que le nombre [de personnes dépendantes à la drogue] aura doublé », explique Ehab el-Kharrat, directeur exécutif  du centre privé de désintoxication Programme Liberté et l’un des principaux experts sur l’abus de drogues en Egypte. Des recherches du CNLTA ont aussi montré que l’usage de drogues parmi les plus de 15 ans avait augmenté de 6,4 à 30 %.

Le sondage du CNLTA de 2008 indiquait que le ratio homme/femme des dépendants aux drogues  était de 5 pour 1 en faveur des hommes. El-Kharrat pense que cet écart a depuis diminué et serait près de 3 pour 1. D’autres, tels que Wafaa, estiment que la parité est désormais pratiquement atteinte.

La dépendance féminine aux drogues

Plusieurs facteurs expliquent cet usage accru des drogues en Egypte et son usage grandissant par les femmes. La cocaïne, accessible seulement par la riche élite égyptienne, est rarement utilisée. Le hashish est le narcotique illégal le plus communément consommé en Egypte, mais la plupart des centres de désintoxication ont tendance à gérer des dépendances à l’héroïne, à l’ayoun ou au tramadol – un puissant antidouleur extrêmement addictif.

Pour el-Kharrat, l’usage du tramadol a fortement augmenté lors des bouleversements politiques qui ont suivi le soulèvement de 2011, quand la situation sécuritaire vacillante rendait plus aisés la contrebande et le trafic de drogue. Le tramadol s’est également imposé parce qu’il est très bon marché – une pilule coûtant généralement 2 à 3 livres égyptiennes. L’héroïne et ses dérivés sont également assez peu couteux et facilement disponibles dans la mesure où l’Egypte est un pays de transit important pour la drogue en route pour l’Europe.

« Ce sont les forces basiques du marché ; la marchandise est sur le marché depuis un long moment maintenant, donc la population féminine mieux préservée commence à être atteinte », indique el-Kharrat. « La plupart des femmes continuent d’être introduites à la sous-culture de la drogue par leur partenaires masculins, maris, amis, etc., mais un nombre croissant d’entre elles y accèdent désormais par le biais de leur amies. »

L’avocat Emad Fawzi, qui dirige le comité de quartier de Sakiat Mekki, travaille étroitement avec les femmes de cette zone populaire du Caire. Selon Fawzi, c’est la pression économique croissante qui encourage certaines personnes à prendre des drogues. Tant les hommes que les femmes prennent régulièrement du tramadol pour réduire leur stress et arriver à travailler plus longtemps et à répondre aux attentes sexuelles de leurs partenaires. 

« Il est désormais bien plus commun pour des femmes de vendre de la drogue », ajoute Fawzi. « Elles sont les plus importantes vendeuses de tramadol. » Fawzi affirme que les condamnations de justice sont plus clémentes pour les femmes et qu’elles ont moins de risques de se faire arrêter – parfois parce qu’elles servent d’indics pour la police.

Wafaa explique que lorsque sa dépendance s’est aggravée, sa famille et ses amis ont cessé de lui prêter de l’argent. « Nous avions tout vendu : les meubles, les bijoux, les tapis – jusqu’aux portes », se souvient-elle. Pour financer leur dépendance, elle et son mari se sont mis à dealer.

Lorsque les policiers arrêtèrent son mari pour revente de drogue, ils dirent à Wafaa qu’ils la protègeraient comme consommatrice de drogue et comme dealer si elle devenait leur indic. Après avoir fait ses preuves en leur donnant le nom d’un autre dealer qu’ils désiraient arrêter, les policiers lui dirent qu’ils pourraient lui fournir sa drogue tous les jours, affirme-t-elle. Son père ayant un ami au sein du ministère de la Justice, il tira quelques ficelles et la police cessa de l’utiliser comme informatrice.

Wafaa vécut un certain temps dans la rue et rencontra plus tard un homme qui était également dépendant à l’ayoun. Ils commencèrent à commettre des vols ensemble : pendant que lui conduisait, Wafaa, via la fenêtre passager de la voiture, arrachait les sacs des passants dans la rue. Elle a été appréhendée et séjourna en prison, où les drogues étaient disponibles en abondance. Lorsqu’elle sortit de prison, elle était toujours accro.

Elle suivit des cures de désintoxication, dans des établissements publics ou privés – près de trente fois en quelques années – mais elle replongeait immédiatement. Elle commença à assister aux réunions des Narcotiques Anonymes dans un effort vain de devenir sobre. A l’une de ces réunions, elle revit l’homme avec lequel elle volait. Il venait de suivre une cure de désintoxication et avait cessé de prendre des drogues. Wafaa se dit : « pourquoi ne puis-je être comme lui ? »

Attitudes envers les femmes et désintoxication

Malgré l’augmentation du nombre de toxicomanes femmes en Egypte, celles-ci ont beaucoup moins accès aux services de désintoxication et de réhabilitation. El-Kharrat explique que, de son expérience, le ratio homme/femme dans les services de désintoxication est actuellement autour de 15 pour 1 ; il était d’environ 30 pour 1 il y a quelques années.

Seulement 40 places sur les 600 existantes sont accessibles aux femmes dans les centres de réhabilitation du Programme Liberté. L’entreprise privée de réhabilitation « Maison de l’Espoir » indique que parmi leurs quelque 300 places, réparties dans huit centres, 20 à 30 sont disponibles aux femmes.

El-Kharrat pense que les principales barrières empêchant les hommes consommateurs de drogue d’accéder aux centres de désintoxication sont un manque d’information, de fonds et de places. L’accès des femmes aux centres de désintoxication est en outre limité par les attitudes sociales conservatrices à l’égard des femmes. « Pour les femmes consommant de la drogue, la stigmatisation est encore plus forte et la volonté de la famille de payer pour leurs soins est moindre que pour les hommes drogués », explique el-Kharrat.

Hesham Mamdouh, responsable des soins de désintoxication à la clinique pour femmes Liberté du quartier cairote de Maadi, explique qu’avoir un consommateur de drogues parmi ses proches peut jeter l’opprobre sur une famille entière, et que c’est encore pire si la personne dépendante est une femme. « Si la famille a une femme dépendante aux drogues en son sein, le plus souvent ils ne l’admettent pas et ne demandent pas d’aide », dit Mahmdouh. « C’est quelque chose de honteux, elle ne pourra pas se marier, [cela cause des problèmes à] son frère, son père. » Le réflexe est généralement de cacher le problème, plutôt que d’y faire face.

El-Kharrat ajoute que les femmes consommatrices de drogue souffrent souvent d’une « double stigmatisation » car 80 % des patientes des services de désintoxication ont pratiqué la prostitution.

« C’est un stigmate énorme de se prostituer en Egypte. Donc, si une jeune femme s’est vendue pour nourrir sa dépendance, la famille ne veut plus la soutenir, ils veulent juste la renier. » Les consommatrices de drogues ont souvent des risques élevés de contracter le VIH et d’autres maladies sexuellement transmissibles.

La classe sociale dicte souvent le type de drogues consommées – les femmes les plus pauvres ont tendances à être dépendantes aux drogues les moins chères comme le tramadol – ainsi que les possibilités d’accès aux centres de désintoxication. Les places sont rares dans les centres de réhabilitation gérés par l’Etat, quant aux cliniques privées, elles peuvent coûter jusqu’à plusieurs milliers de livres égyptiennes par semaine.

El-Kharrat estime qu’il y a à peu près 1 000 places de réhabilitation disponibles en Egypte et que peut-être un cinquième sont accessibles aux personnes aux revenus inférieurs et moyens-inférieurs. « Nous avons besoin d’urgence de 20 000 lits. Au moins 15 000 devraient être disponibles aux classes inférieures et moyennes-inférieures », précise-t-il.

Même lorsque des places sont disponibles, demeure le stigmate à l’encontre des femmes toxicomanes, qui est parfois plus fort dans les régions conservatives, plus pauvres. « Les femmes de la classe ouvrière prennent des drogues mais elles ne cherchent pas à se désintoxiquer », dit el-Kharrat.

La classe sociale et les attitudes communautaires jouent aussi dans les taux de réussite de la cure de désintoxication, qui sont généralement plus bas pour les femmes en Egypte.

Walid Saleh, un médecin des centres de désintoxication et de réhabilitation de la Maison de l’Espoir, explique que le taux de réussite pour les femmes complétant le programme de soins tourne autour de 60 %, alors qu’il est de 80 % pour les hommes.

Saleh pense que cette disparité peut en partie être liée aux attitudes et au manque de soutien de la communauté, les familles étant souvent plus préoccupées à cacher les problèmes plutôt qu’à soutenir les femmes qui ont terminé une cure de désintoxication. « Souvent la communauté continue de regarder les femmes [anciennement toxicomanes] de manière négative, même des années après qu’elles ont cessé de prendre des drogues », affirme Saleh.

Les taux de réussite pour les femmes sont aussi plus bas dans les cliniques de réhabilitation Liberté. El-Kharrat indique que les femmes – spécialement celles qui sont issues des milieux les plus défavorisés – ont souvent moins accès aux réseaux de soutien lorsqu’elles retournent au sein de leur communauté. « Cela rend difficile de les atteindre… et de les empêcher de replonger. »

Les pressions économiques sur les femmes de la classe ouvrière peuvent les amener à reconsommer des drogues pour augmenter leur capacité de travail ou les aider à gérer le stress. Un soutien est généralement aussi nécessaire pour gérer la co-dépendance, quand leurs partenaires prennent aussi des drogues.

Khaled Helmy, psychiatre à la clinique de désintoxication New Nozha à Alexandrie et directeur médical du centre de santé Alex, indique que certaines personnes dépendantes aux drogues tentent de se soigner par elles-mêmes faute d’alternatives. « Si elles prennent de l’héroïne, peut-être pensent-elles prendre du tramadol comme substitut avant d’arrêter, dit Helmy. Mais avec l’automédication, le risque de rechute est très important. »

Affronter le problème

El-Kharrat estime que, globalement, la stigmatisation entourant la consommation de drogues a commencé à s’amoindrir en Egypte : « Les gens parlent de la dépendance aux drogues comme d’une maladie, pas d’un crime, d’une perversion ou d’un caprice d’enfant gâté. Donc le discours a changé. »

Néanmoins, la tâche à accomplir demeure considérable, pour lutter contre l’usage abusif de substances, défier les attitudes envers les femmes, satisfaire les besoins en soins de désintoxication et mener un travail préventif et éducatif sur les drogues.

Le Programme Liberté mène dans les zones pauvres et défavorisées un projet visant à attirer l’attention sur le problème des drogues, atténuer la violence envers les femmes liées à la drogue, et atteindre les femmes toxicomanes. Beaucoup de femmes ayant recours aux soins de désintoxication disent qu’elles n’avaient reçu aucun enseignement lié à la drogue à l’école ou dans les niveaux supérieurs d’enseignement.

Helmy critique également l’échec du gouvernement à réguler efficacement les cliniques privées. « Nous faisons maintenant face à un problème majeur avec les nombreux centres de réhabilitation opérant sans licence », dit-il, ajoutant que beaucoup sont dotés d’un personnel composé d’anciens consommateurs qui n’ont souvent pas de qualifications médicales ou thérapeutiques.

Certains rapports ont aussi fait état de cas de négligence et d’un manque de professionnels médicaux qualifiés dans les cliniques publiques. Ces problèmes sont exacerbés par la police qui parfois tire avantage de la vulnérabilité des femmes consommatrices de drogues.

« J’étais traitée comme un détritus », dit Wafaa, se référant à la fois à l’attitude de sa communauté et à celle des professionnels de soins de santé travaillant dans les centres de désintoxication. Elle précise toutefois que lors de son placement dans un centre de désintoxication privé agréé, outre les professionnels de santé étaient présents parmi le personnel de nombreuses anciennes victimes d’addiction. « Ils me comprenaient, m’encourageaient et me donnaient de l’espoir », exprime-t-elle. 

Wafaa n’a plus consommé de drogue depuis sept ans. Elle travaille désormais comme assistante dans un centre de réhabilitation, aidant les autres à surmonter leurs dépendances.

« Maintenant, je suis fière de moi. J’ai appris beaucoup et je suis capable de faire face aux problèmes et de les gérer », dit-elle. « J’aide les autres à faire de même. »

Mais le parcours de Wafaa, qui a pu avoir accès à des soins de désintoxication et s’éloigner de la drogue, est atypique. Issue de la classe moyenne, elle admet avoir eu la chance d’avoir pu trouver les moyens et le soutien nécessaires pour mener à bien le processus de réhabilitation. La grande majorité des femmes toxicomanes en Egypte n’a pas cette chance. 
 

Traduction de l'anglais (original).