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Frappes aériennes contre Daech en Syrie par des pilotes britanniques

Le Premier ministre britannique accusé de mépriser la démocratie, suite à cette révélation : des pilotes ont pris part à une campagne de bombardements, sans sanction parlementaire préalable
Un avion de chasse britannique, de retour à sa base cypriote, après une mission en l'Irak en septembre dernier (AFP)

Des pilotes d'avions de chasse britanniques ont assuré des frappes aériennes en Syrie dans le cadre de leur affectation aux forces alliées contre Daech. C'est ce qu'a confirmé le gouvernement britannique. Or, le parlement était opposé à toute implication militaire dans ce pays ravagé par la guerre civile.

En réponse à une demande d'accès à l'information, le ministère de la Défense a déclaré que les pilotes de la Royal Air Force incorporés aux forces américaines et canadiennes « en opération dans l'espace aérien syrien » avaient assuré des « missions de frappe » ciblées contre Daech.

Depuis septembre dernier, les forces britanniques participent à la campagne aérienne contre Daech en Irak, sans contribuer officiellement à l'effort plus vaste de la coalition ciblant des territoires contrôlés par le groupe et d'autres factions islamistes en Syrie.

En 2013, le parlement britannique a voté contre une action militaire en Syrie, et Michael Fallon, secrétaire à la Défense britannique, avait auparavant indiqué que toute expansion éventuelle de la campagne aérienne du Royaume-Uni en Syrie ferait l'objet d'un vote au parlement.

Vendredi, ses détracteurs ont accusé David Cameron, Premier ministre britannique, de mépriser la démocratie et de cacher au public les activités des forces armées de son pays.

« Il y a deux ans, le Parlement a voté contre la participation britannique aux bombardements en Syrie, et voilà que nous découvrons que le gouvernement a passé outre et autorisé des pilotes britanniques à bombarder sous commandement américain », a déclaré à MEE Lindsey German, l'un des fondateurs de Stop the War Coalition (Coalition contre la guerre).

« Cette décision fut politique et non militaire, ce qui démontre dans quel mépris notre Premier ministre tient les choix démocratiques. Cela doit cesser immédiatement et nous devons nous opposer à toute autre tentative de bombarder la Syrie ».

« Un débat ouvert et transparent »

Le ministère de la Défense a révélé les détails de la participation britannique en Syrie, en réponse à une demande d'accès à l'information présentée par Reprieve, organisation en faveur des droits de l'homme, qui a rendu l'information publique jeudi.

« Il est très inquiétant que le parlement et le public aient été maintenus pendant si longtemps dans l'ignorance à ce sujet », a déclaré Jennifer Gibson, avocat en titre auprès de Reprieve.

« Encore plus alarmant : visiblement, le Royaume-Uni semble avoir mis son personnel à disposition des Américains, sans condition et sans la moindre idée de ce qu'ils font réellement, ni de la légalité des missions. »

« Il est urgent de lancer un débat ouvert et transparent sur la participation du Royaume-Uni en Irak et en Syrie. Or, c'est impossible, tant que le Royaume-Uni ne dit pas la vérité sur la nature des actions déjà entreprises par son personnel. »

Dans sa réponse à Reprieve, le ministère de la Défense a affirmé ne pas avoir d'informations sur le nombre de missions ou les cibles spécifiques des frappes aériennes assurées par les pilotes britanniques ; il a aussi déclaré que son personnel était soumis à la chaîne de commandement des forces dans lesquelles ils ont été incorporés.

« Les militaires britanniques intégrés aux forces américaines, françaises et canadiennes ont été autorisés à se déployer avec leurs unités, afin de participer aux opérations de la coalition contre Daech. Le personnel incorporé fonctionne comme s'il appartenait aux effectifs de la nation hôte, et sont soumis à la chaîne de commandement de ce pays », a-t-il déclaré.

« Ce personnel comprend des pilotes effectuant des missions ISR [renseignement, surveillance et reconnaissance] et de frappe contre des cibles de Daech, à bord des appareils appartenant à ces unités. Sur ces trois nations, seuls les États-Unis et le Canada opèrent dans l'espace aérien syrien ».

Un porte-parole du ministère de la Défense a indiqué à l'agence de presse britannique Press Association qu'aucun pilote britannique n'opérait en Syrie et déclaré que seulement un « petit nombre » avait été impliqué là-bas dans des opérations effectuées dans le cadre du programme d'incorporation.

Fallon a plaidé en faveur d'une extension de la participation militaire britannique à la campagne internationale contre Daech, et suggéré qu'il est « incohérent » de cibler le groupe en Irak, mais pas en Syrie. Les forces armées britanniques ont engagé environ 1 000 personnes dans la coalition, la plupart d'entre elles impliquées dans des frappes aériennes en Irak, lancées à partir de bases installées à Chypre, tandis que d'autres sont déployées dans des fonctions de formation et de consultants auprès des forces irakiennes et kurdes.

Jeudi, Fallon a annoncé qu'il était prévu de déployer en fin d'année dans cette région un deuxième avion espion de la RAF, et il a déclaré que le Royaume-Uni était le seul membre de la coalition à remplir sur la Syrie des missions de renseignement impliquant des équipages.

« Manque de leadership »

Cameron a également suggéré que le Royaume-Uni devrait envisager de participer à l'effort militaire en Syrie, suite à la mort le mois dernier de trente touristes britanniques, lors d'une attaque revendiquée par Daech dans une station balnéaire tunisienne.

Au début de cette semaine, il a invité plusieurs dirigeants du Parti travailliste (d'opposition) à participer à une réunion gouvernementale du Conseil de sécurité national afin d'essayer d'obtenir le soutien de tous les partis quant à d'éventuelles attaques sur des cibles en Syrie.

Un porte-parole de Cameron a déclaré mardi : « Il a fait clairement savoir qu'il souhaite aborder cette affaire en recherchant le consensus. Il est convaincu de l'importance que les gens comprennent la nature de la menace ».

Le Parti travailliste a déclaré qu'il demanderait au gouvernement de faire lundi au parlement une déclaration sur ces frappes aériennes. Jeremy Corbyn, l'un des quatre candidats actuels à la direction du parti, a déclaré que le gouvernement se devait de dire la vérité au citoyens et qu'il n' avait reçu aucun mandat pour autoriser l'engagement du Royaume-Uni en Syrie.

« Le gouvernement n'est en rien habilité à décider d'impliquer les forces britanniques en Syrie. Il prétexte que ces pilotes particuliers sont intégrés à d'autres armées de l'air, mais cet argument me semble douteux et peu justifiable », a déclaré Corbyn à la télévision sur Sky News.

Cette remise en question du rôle des pilotes britanniques dans le ciel de la Syrie a aussi émané vendredi de l'intérieur même du Parti conservateur au pouvoir de M. Cameron : un parlementaire a affirmé que le gouvernement avait affiché « une totale indifférence à l'égard des souhaits du parlement ».

« Je pense que cela démontre, en tout état de cause, un manque de leadership politique. Nous avons voté sur cette importante question. On devrait faire preuve de plus de sensibilité sur cette question, et avoir une conscience aigüe que nos personnels militaires participent, en fait, à une intervention militaire », a souligné aujourd'hui John Baron, député conservateur, sur l'antenne de Today, émission radiodiffusée sur la BBC.

« Ces pilotes devraient être retirés du programme d'incorporation pendant toute la période de validité de ce vote, tant qu'il fait toujours autorité, jusqu'à la tenue d'une nouvelle consultation. Au bout du compte, c'est là le sens de la démocratie parlementaire, indépendamment de toute considération sur l'opportunité et les inconvénients d'une intervention militaire. »

Les députés ont rejeté une motion du gouvernement demandant l'approbation par le parlement d'un soutien militaire britannique au projet d'une campagne, menée par les États-Unis, contre les forces gouvernementales syriennes en 2013, suite à une attaque meurtrière à l'arme chimique perpétrée à la périphérie de Damas. Par la suite, les États-Unis ont écarté toute action militaire unilatérale contre le gouvernement de Bachar al-Assad.

La coalition menée par les États-Unis contre Daech a effectué des milliers de frappes aériennes en Irak et en Syrie depuis le lancement de l'opération Inherent Resolve l'an dernier. Mercredi, les forces de la coalition ont bombardé quinze cibles en Syrie et seize en Irak, a déclaré le commandement central américain, lors de sa récente mise à jour opérationnelle.

- Charles B. Anthony a contribué à la rédaction de ce rapport.

Traduction de l'original par Dominique Macabies.