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Mauritanie : pour avoir été violées, les femmes finissent souvent en prison

Alors que le Parlement mauritanien s’apprête à revoir un projet de loi sur les violences basées sur le genre, Human Rights Watch publie un rapport sur la situation désastreuse des victimes d’agressions sexuelles
Nezha avait 18 ans quand elle a été victime d'un viol collectif. Elle appelle « ses sœurs » à ne plus jamais se taire (capture d'écran)
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« Alors que j’étais enceinte de huit mois, ma mère s’en est rendu compte et m’a demandé comment c’était arrivé. C’est à ce moment-là que je lui ai raconté le viol. Mon père s’est mis dans une rage folle. Il m’a amenée au commissariat et a dit aux policiers que sa fille devait être enfermée parce qu’elle avait couché avec un homme et qu’il ne la voulait plus chez lui. » 

L’histoire de Mariama, 20 ans, violée par un chauffeur de taxi, est un des nombreux et terrifiants récits de Mauritaniennes, filles et femmes, survivantes d’agressions sexuelles, recensés par Human Rights Watch. 

Dans un rapport rendu public mercredi, l’ONG relève qu’en Mauritanie, peu de victimes osent s’exprimer. Celles qui dénoncent leurs violeurs aux autorités doivent se frayer un chemin dans un système dysfonctionnel qui décourage les victimes de porter plainte, et pire, peut leur valoir d’être emprisonnées. 

Les chercheurs de HRW se sont notamment rendus à la prison nationale pour femmes et se sont entretenus avec trois femmes détenues après avoir été inculpées de zina (relations sexuelles consensuelles en dehors des liens du mariage, punies par la loi), dont deux ont déclaré avoir subi des violences sexuelles. 

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« Malgré l’adoption en 2017 d’une nouvelle loi sur la santé reproductive et d’un code général de l’enfance, la loi mauritanienne ne définit et ne pénalise pas convenablement les violences sexuelles », peut-on lire dans le rapport. 

« Le manque de définition du viol et d’autres formes d’agression sexuelle dans le droit national, allié à la criminalisation des relations sexuelles consensuelles, augmente le risque que les survivantes elles-mêmes soient poursuivies. En effet, si les femmes ou filles n’arrivent pas à convaincre les autorités judiciaires de la nature non consensuelle d’un rapport sexuel, d’accusatrices, elles peuvent se muer en accusées. »

Un moratoire immédiat

C’est ce qui est arrivé à Rouhiya. En juillet 2016, alors âgée de 15 ans, l’adolescente a fui son père qui abusait d’elle sexuellement pour chercher refuge chez un homme de 23 ans qui lui avait promis de l’épouser. Mais peu après, cet homme l’a enfermée, droguée et violée collectivement, avec trois autres hommes. 

Rouhiya est restée en captivité pendant deux semaines jusqu’à ce que la police la trouve et la ramène au domicile dont elle avait tenté de s’échapper. 

Dans sa déclaration à la police, Rouhiya a révélé qu’elle connaissait un des agresseurs. Les policiers l’ont alors arrêtée et envoyée à la prison nationale pour femmes en l’accusant d’avoir eu des relations sexuelles hors mariage (zina). « Je leur ai demandé : ‘’Mais pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai fait de mal ?’’ », témoigne Rouhiya. « Ils m’ont dit de garder le silence et de ne pas poser de questions. » 

Rouhiya a fui son père qui abusait d’elle sexuellement pour chercher refuge chez un homme de 23 ans qui lui avait promis de l’épouser. Mais peu après, cet homme l’a enfermée, droguée et violée collectivement, avec trois autres hommes

Par ailleurs, la Mauritanie manque de programmes et de centres de prise en charge financés par l’État et en mesure d’assurer aux survivantes la sécurité, la possibilité d’intenter une action en justice et le rétablissement. 

Le gouvernement n’a ni créé ni financé de refuges offrant des solutions d’hébergement aux survivantes qui veulent, ou doivent, partir de chez elles après une agression, ou aux femmes sortant de prison qui, après avoir été reconnues coupables de zina, n’ont nulle part où aller. 

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Au regard de cet état des lieux, HRW demande à la Mauritanie d’instaurer un moratoire immédiat sur les poursuites et la détention des personnes pour zina, de libérer sans tarder toutes les personnes poursuivies pour zina actuellement détenues et entreprendre des mesures pour abolir la criminalisation de ces actes.

« En ce moment, l’Assemblée nationale s’apprête à réévaluer un projet de loi sur les violences basées sur le genre », explique Candy Ofime, chercheur pour HRW. « Le texte n’est pas parfait. Il définit le viol de façon trop étroite, et les relations sexuelles hors mariage restent interdites. Malgré tout, c’est une véritable opportunité pour le gouvernement mauritanien d’amender ce texte et d’améliorer la situation pour les survivantes de violences sexuelles. »

HRW demande également à ce que soit adoptée une loi sur les violences fondées sur le genre qui définit le crime de viol, pénalise toutes les autres formes de violences sexuelles, inflige des peines adéquates et proportionnées aux coupables présumés, dépénalise les relations sexuelles consensuelles, crée des unités spécialisées au sein du ministère public ainsi que des refuges dans tout le pays conçus pour héberger des femmes et des enfants.

Nezha avait 18 ans quand, un soir, alors qu’elle se promenait avec ses amies, trois hommes sont venus vers elle et l’ont violée à tour de rôle avant de l’abandonner sur place. « Je souhaite tout simplement que ce genre d’histoires ne se répète plus », confie-t-elle. « Et je demande à mes sœurs, à toute femme de ne jamais se taire. »