Aller au contenu principal

« Nous avons besoin de cette joie » : comment la Coupe du monde fait vibrer la société iranienne

Les performances de l’Iran - qui rencontre ce soir le Portugal - à la Coupe du monde remplissent de fierté tous les Iraniens, qui en oublient leurs difficultés politiques et économiques
Les supporters iraniens brandissent le drapeau national, lors de la projection du match du Groupe B, lors de la Coupe du Monde de Russie au stade Azadi de Téhéran (AFP/Getty)

TÉHÉRAN – Quand l’équipe iranienne a battu le Maroc 1 à 0, cette première victoire en Coupe du monde de Russie 2018 suscita un moment de liesse dans tout le pays.

Le succès de vendredi a marqué la deuxième victoire de l’Iran en Coupe du monde – leur dernière victoire remonte au Mondial 1998. Ils avaient alors battu les États-Unis 2 à 1.

Dès que l’arbitre a sifflé la fin du match, les supporters iraniens sont descendus dans les rues du pays pour célébrer leur victoire.

La semaine dernière, contrairement à juin 2017, quand de nombreux Iraniens – mais pas tous – avaient célébré publiquement la victoire à l’élection présidentielle du président iranien, Hassan Rohani, le pays a communié dans la victoire.

Ce match gagnant a été célébré par les seniors comme par les jeunes, les réformistes et les « principalistes » conservateurs, et même par les dissidents politiques iraniens.

« Les gens avaient besoin de ce plaisir. Je n’aime pas vraiment le football, mais je vois qu’il peut faire le bonheur de la société, alors pourquoi devrais-je bouder mon plaisir ? »

- Ali, résident de Téhéran

Les scènes de célébration ont été d’autant plus significatives qu’elles se sont déroulées sur fond de nombreuses difficultés économiques : forte baisse de valeur du rial iranien par rapport aux devises étrangères, augmentation du prix des produits de base, et crainte que les États-Unis ne rétablissent les sanctions, après leur retrait de l’accord nucléaire.

Dans la rue Shahid Beheshti, au cœur de Téhéran, trois jeunes hommes et femmes font retentir le klaxon de leur Peugeot 206 en brandissant le drapeau iranien.

« Nous sommes très heureux. Ce fut vraiment une victoire aussi agréable que totalement inattendue », avoue l’un d’entre eux, Shirin, assis sur le siège passager.

« Après l’avalanche de mauvaises nouvelles qui s’est abattue sur nous, nous avions besoin de toute cette joie. Ce soir, on veut faire la fête jusqu’à l’aube, écouter de la musique et être heureux. »

Plus bas sur la rue Valiasr, la foule en liesse a causé d’importants embouteillages.

Devant le stade Azadi, le 20 juin 2018, les supporters iraniens, portant les couleurs de l’équipe nationale de football, soufflent dans des vuvuzelas, après le match du Groupe B entre l’Iran et l’Espagne (AFP)

Ali, l’un des chauffeurs, raconte qu’il est resté bloqué dans la circulation pendant deux heures, mais que cela ne le dérangeait pas plus que ça.

« Normalement, il suffit d’une demi-heure pour rentrer chez soi d’ici. Mais bon, ce n’est pas grave », concède-t-il.

« Le peuple avait besoin de ce plaisir. Je n’aime pas trop le football, mais quand je vois qu’un match peut faire le bonheur de la société, pourquoi bouder mon plaisir ? Passer une nuit dans le tohu-bohu de la ville et être coincé dans un embouteillage n’a aucune importance ».

Maryam Rezaei, sociologue iranienne, explique à Middle East Eye que le football permet aux Iraniens de supporter une vie de plus en plus précaire.

« Le fait est que les problèmes économiques ont mis beaucoup de pressions sur la société et que tout ce stress vole leur bonheur aux gens », déplore-t-elle.

« Par conséquent, nous pouvons constater qu’une victoire lors d’une compétition sportive a un impact énorme sur la société et fait sortir dans la rue les personnes âgées et les jeunes, les gens conservateurs et les gens branchés. En fait, le football, si populaire dans la société iranienne, peut être vu comme un terrain d’entente entre différents groupes. »

La diversité des foules célébrant la défaite du Maroc était flagrante.

Non seulement les jeunes sont descendus dans la rue, mais un grand nombre de familles aussi. Vers minuit, sur la rue Pasdaran, au nord de Téhéran, où vivent de nombreuses familles religieuses, MEE a rencontré une famille de quatre personnes.

Une famille iranienne habillée aux couleurs de l’équipe nationale de football brandit un drapeau national devant le stade Azadi de la capitale, Téhéran (AFP)

Le père de cette famille, âgé d’environ 50-55 ans, s’active à allumer des feux d’artifice avec son fils, sa jeune fille et sa femme.

« Nous avons, nous aussi, besoin de ce genre de joie », confie-t-il. « C’est un grand honneur de voir notre équipe nationale jouer en championnat du monde. Vous voyez, l’équipe d’Arabie saoudite a été humiliée par la Russie et a concédé cinq buts, alors que nos joueurs ont brillé sans même avoir bénéficié de suffisamment de matches de préparation à la Coupe du monde ».

La fierté iranienne était telle que le stade Azadi, le plus grand terrain de football de Téhéran, a ouvert ses portes mercredi soir, aux hommes bien sûr mais aussi  aux femmes – admises ici pour la première fois depuis la révolution islamique de 1979 – pour assister au deuxième match de la phase de groupe entre Iran et Espagne.

Au début, les autorités ont déclaré que le stade resterait fermé pour le match, mais plus tard, elles ont cédé et des milliers de fans enthousiastes ont afflué pour regarder le match sur les écrans.

Même si le résultat n’a pas été aussi favorable que lors du match de la semaine dernière – l’Espagne s’est imposée 1 à 0 – l’Iran a réalisé une performance courageuse, au plus grand bonheur des supporters.

« La police est avec le peuple »

Le 15 juin, Amir Hossein Etmadi, activiste engagé contre le gouvernement iranien à Washington, porte-parole des étudiants et diplômés libéraux iraniens (ILSG) a posté sur son compte Twitter un message critique contre l’un des joueurs iraniens.

« Ce discours de haine va à l’encontre des codes moraux et professionnels de la FIFA. La FIFA doit bannir Mehdi Taremi et l’évincer de la Coupe du monde ».

Mehdi Taremi avait déjà posté un message sur son compte Twitter, citant un commentaire du guide suprême iranien, l’ayatollah Khamenei, dans lequel celui-ci prophétisait : « Israël ne survivra pas plus de 25 ans ».

Etmadi, qui avait soutenu à plusieurs reprises une position belliciste à l’encontre du gouvernement iranien, a réagi en lançant sur Twitter une campagne #TaremiBan, où il appelle les autorités de la FIFA à exclure le joueur du tournoi.

« Le peuple devrait avoir plus de liberté, mais il est indéniable que ce peu de liberté, c’est mieux que rien »

- Leila Ashouri, psychologue

Bien que Taremi ait retiré son message juste après avoir pris connaissance de la campagne, il semble que les utilisateurs iraniens de Twitter n’ont pas accordé beaucoup d’attention à la campagne d’Etmadi.

Les autorités iraniennes, elles non plus, n’ont pas réagi négativement devant les foules qui ont envahi les rues la nuit suivant la victoire de l’Iran sur le Maroc, en dépit de la position négative des partisans de la ligne dure à l’égard des jeunes qui descendent dans la rue.

Dans une déclaration faite à l’issue du match, le commandant de la police de Téhéran, le général de brigade Hossein Rahimi, a déclaré : « La police veut partager avec le peuple ce moment de bonheur » et annoncé qu’il avait « interdit aux voitures de monter sur les trottoirs et de circuler dans les rues que les gens traversaient joyeusement ».

La psychologue Leila Ashouri explique à MEE que les victoires au football agissent comme un tranquillisant – elles n’allaient pas résoudre les problèmes à long terme, mais n’en étaient pas moins nécessaires.

« Le peuple devrait avoir de plus de liberté, mais on ne peut nier que ce peu de liberté, c’est toujours mieux que rien. »

À la veille de la Coupe du monde, l’équipe iranienne de football a dû surmonter plus d’obstacles que la plupart des autres équipes : une conjonction de tensions politiques et de restrictions de déplacements a limité sa capacité à jouer des matches amicaux avant la compétition. Autre coup dur enfin : la décision de Nike de ne pas fournir de chaussures à l’équipe Melli (surnom de l’équipe d’Iran).

Malgré cela, l’équipe et son entraîneur portugais, Carlos Queiroz, ont accompli une performance impressionnante et réalisé cette incroyable prouesse : faire vibrer tout l’Iran à l’unisson.

Traduit de l'anglais (original) par Dominique Macabies.