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À Paris, les Algériens disent non au 5e mandat de Bouteflika

Des centaines de manifestants se sont rassemblés dimanche après-midi place de la République à Paris pour protester contre une probable réélection du président algérien
Manifestation place de la République à Paris le 24 février 2019 contre le 5e mandat du président algérien Abdelaziz Bouteflika (MEE/Naïma Benallal)
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PARIS, France

« FLN dégage ! », « Le peuple ne veut ni Boutef ni Saïd », « Pouvoir assassin ». Dès 15 heures, le ton est donné. Sous un grand soleil dominical, des centaines d’Algériens résidant en France ont répondu à l’appel à manifester contre le 5e mandat du président Bouteflika lancé sur Facebook quelques jours auparavant par plusieurs organisations.

Ce dimanche après-midi, les manifestations de milliers de citoyens à travers l’Algérie sont sur toutes les lèvres. Beaucoup saluent le courage de celles et ceux qui, le 22 février dernier, ont bravé l’interdiction de manifester, en vigueur depuis 2001 dans le pays.

C’est ce courage qui a indéniablement donné des ailes et de l’espoir aux Algériens de France, qui rêvent encore d’une Algérie libre et démocratique.

Un ras le bol du système

Saliha, 70 ans, drapeau de l’Algérie sur le dos, est en colère. Originaire de la Casbah d’Alger, elle ne mâche pas ses mots. « Ce sont tous des voleurs ! Des corrompus ! Le pays est KO », lance celle qui dit se battre pour ses enfants qui « retourneront un jour en Algérie ».

À ses côtés, Zohra, 60 ans, originaire d’Oran, ne peut s’empêcher d’entrer dans la conversation. « On veut que le système dégage ! Ces gens ont tout volé en Algérie ! »

« On veut que le système dégage ! Ces gens ont tout volé en Algérie ! »

- Zohra, 60 ans, originaire d’Oran

Ici, les langues se délient, comme si les mobilisations citoyennes de ces derniers jours sonnaient la fin d’une parole trop longtemps confisquée. Tous ont une histoire à raconter, un souvenir à se remémorer, une colère à extérioriser.

« J’ai perdu ma nièce dans une embarcation de fortune. Elle était étudiante. Elle a pris la mer et… », s’interrompt-elle avec colère. Ce drame familial est symptomatique du malaise qui règne aujourd’hui en Algérie où la jeunesse, sans avenir, étouffe.

Une jeunesse largement présente ce dimanche dans la foule. À l’image de Mourad, un trentenaire franco-algérien originaire de la banlieue parisienne. Calme et posé, il appelle à un « changement radical » puisque « le problème est bien plus profond que cette histoire de 5e mandat. Boutef n’a jamais gouverné seul ! ».

Le président algérien Abdelaziz Bouteflika est en effet très affaibli depuis son AVC en 2013. Le système politique algérien est devenu, selon de nombreux observateurs, un système opaque où l’on ne sait pas vraiment qui tire les ficelles. Le clan Bouteflika, mené par son frère Saïd, y jouerait un rôle important.

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Fier de rappeler que « le peuple est descendu dans la rue spontanément et pacifiquement », il reste toutefois convaincu que dans les semaines à venir, des débordements peuvent avoir lieu en Algérie. « Ce régime prospère dans la violence. Il faut instaurer un État de droit. Les militaires doivent rester à la caserne ! », lance-t-il, faisant allusion au système politique algérien souvent décrit comme une junte militaire.

Autour de Mourad, la foule s’agite. Une voix se fait entendre plus que les autres. C’est celle de Yacine, 36 ans, Algérien de Tizi Ouzou. Yacine ne peut contenir sa colère. Les pancartes qu’il brandit sont sans concession envers le gouvernement algérien, qu’il juge « mafieux ». « Nous sommes à un tournant politique de notre pays. L’avenir de nos enfants est en jeu », crie Mourad, qui a quitté l’Algérie à 23 ans.

« La France nous a donné beaucoup plus que ce que nous a donné l’Algérie », lance-t-il avant de rappeler que la « mauvaise redistribution des richesses est à l’origine d’une misère économique, sociale et culturelle qui pousse les Algériens à l’exil ».

« Nous n’avons pas peur de la répression. Je n’ai peur que d’une chose : l’immobilisme ! ».

- Yacine, 36 ans, Algérien de Tizi Ouzou

Quand on lui demande s’il a peur de voir s’installer un scénario catastrophe en Algérie, à l’image des Printemps arabes qui ont secoué les pays voisins ces dernières années, Yacine répond sans hésitation : « Nous n’avons pas peur de la répression. Je n’ai peur que d’une chose : l’immobilisme ! ».

Quand la discussion bascule sur des querelles entre Arabes et Berbères, ils sont nombreux à s’offusquer, rappelant la nécessité d’être unis face au système. « Ils veulent nous diviser, il ne faut pas tomber dans le piège », rétorque Zohra.

Youssef, 57 ans, Arabe et Berbère, calme le jeu : « Je suis amoureux de mon pays et aujourd’hui, mon pays est uni ».

Au son de la derbouka, de jeunes Algériens, perchés en haut de la statue de la République, agitent le drapeau. « Y’en a marre, y’en a marre », « 1, 2, 3 viva l’Algérie », scandent-ils en chœur.

L’hymne national algérien met soudain la foule en transe. C’est l’hymne des révolutionnaires qui ont libéré le pays en 1962. Une indépendance « confisquée », juge le jeune Mourad.

La communauté internationale mise en cause

« Le régime instrumentalise la guerre de libération », déclare Youssef, qui n’hésite pas à pointer du doigt le rôle joué par les pays occidentaux, et par la France en particulier, dans le statut quo algérien. « Le régime est soutenu par les Occidentaux. La France comme d’autres pays soutiennent les dictateurs », affirme-t-il.

Les manifestants accusent la France de complicité avec la « dictature » algérienne (MEE/Naïma Benallal)
Les manifestants accusent la France de complicité avec la « dictature » algérienne (MEE/Naïma Benallal)

Samira, mère de famille de 46 ans venue au rassemblement avec ses deux filles, acquiesce : « La France a sa part de responsabilité. Les généraux viennent en France pour se soigner, pour cacher leurs biens, ce sont des escrocs ! Il faut punir ceux qui viennent en France cacher leur argent alors que le pays est dans un état lamentable. Ça suffit ! », s’exclame-t-elle.

« Le régime est soutenu par les Occidentaux. La France comme d’autres pays soutiennent les dictateurs »

- Youssef, 57 ans, originaire d’Alger

Un discours qui fait écho à plusieurs pancartes : « L’État français complice du malheur des Algériens », dénonce l’une d’entre elles.

Si la plupart des manifestants se décrivent comme des citoyens lambda inquiets pour le pays, certains n’hésitent pas à afficher leur soutien politique à un candidat en particulier. Mahfoud Kharoubi, 37 ans, se présente comme le « correspondant » de Rachid Nekkaz, candidat à la présidentielle et président du MJC (Mouvement pour la Jeunesse et le Changement).

Rachid Nekkaz vient d’être expulsé d’Alger par les autorités après avoir participé au rassemblement populaire du week-end dernier.

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Ici à Paris, son représentant est chahuté et bousculé. Lorsque Mahfoud Kharoubi s’approche de la tête du cortège pour défendre Nekkaz, qui selon lui « mérite d’être mentionné », certains l’accusent de vouloir récupérer le mouvement citoyen.

« Mais tout le monde veut récupérer le mouvement. Ce n’est pas vrai de dire que c’est un mouvement apolitique. Regardez qui est présent aujourd’hui. Le MAK [Mouvement d’autodétermination de la Kabylie] », lance-t-il avant de faire l’éloge de Nekkaz qui, d’après lui, « représente la fin de l’ancien régime et un espoir pour la jeunesse. Il a mobilisé les gens et brisé le mur de la peur. »

« J’étais sceptique mais le 22 février m’a redonné de l’espoir. Le régime a tout fait pour nous briser mais on se relève. Nous sommes sortis d’une humiliation. »

- Skander Hambli, 21 ans, originaire d’Alger

Quelques minutes plus tard, le nom de Nekkaz sera scandé par une partie de la foule.

À 18 heures, le rassemblement est censé prendre fin. Pourtant, la place est loin de se vider. La derbouka retentit toujours. Les chants patriotiques sont toujours de mise. Certains se mettent à danser. Les Algériens rient aux éclats, on pourrait croire à une nouvelle victoire des Fennecs, l’équipe nationale de football. Pourtant, ce soir, c’est une victoire citoyenne que l’on célèbre, une victoire du peuple algérien contre le mépris et l’humiliation de ses élites.

Skander Hambli, 21 ans, venu spécialement de Toulouse pour le rassemblement, en est fier. « J’étais sceptique mais le 22 février m’a redonné de l’espoir. Le régime a tout fait pour nous briser mais on se relève. Nous sommes sortis d’une humiliation. »