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Qatar : plusieurs mois après la taxe sur l’alcool, quelles retombées ?

Depuis le 1er janvier 2019, l’alcool est fortement taxé dans l’émirat du Golfe. Quelles conséquences sept mois plus tard ? Et quel impact sur la Coupe du monde de football 2022, dont il est l’hôte ?
Vue de West Bay, l’un des quartiers de Doha où sont situés une bonne partie des bars où se retrouvent les expatriés pour un verre (AFP)
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DOHA, Qatar

« Au moins, les gens savent enfin qu’on peut trouver de l’alcool à Doha ». Le 1er  janvier 2019, on pouvait entendre certaines personnes plaisanter à Doha, capitale du Qatar. Le New York Times, Euronews, The Independant, L’Équipe, Le Figaro, Franceinfo... tous titraient sur une information : le Qatar taxe désormais l’alcool à 100 %.

Concrètement, comment cette taxation s’est-elle traduite dans ce petit émirat du Golfe ?

Tout d’abord, il faut savoir que l’alcool est légal au Qatar, bien qu’il soit interdit à tout résident, Qatari ou expatrié, de boire de l’alcool et d’être ivre dans la rue. Trouver de l’alcool au Qatar, ce n’est pas vraiment un problème. En tout cas à partir du moment où l’on y met le prix, surtout en 2019. Comptez 18 euros le verre de rosé chez Opal, le restaurant du célèbre chef britannique Gordon Ramsey, à l’hôtel Saint Régis.

De l’alcool, on n’en trouve pas n’importe où. Pour boire un verre, il faut aller dans les bars et les restaurants qui ont la licence. Et généralement, ces établissements se trouvent dans les hôtels. L’autre possibilité pour acheter de l’alcool, c’est la fameuse « QDC », pour « Qatar Distribution Company », une entreprise gouvernementale qui en vend au détail.

« C’est presque devenu un luxe »

Sur les réseaux sociaux, les réactions aux articles internationaux ne se sont pas fait attendre. Il y a les personnes qui ont peur pour la Coupe du monde de football, qui aura lieu au Qatar en 2022, celles qui trouvent l’information insolite, celles qui plaignent les résidents du Qatar, mais aussi des « informations » comme celles fournies par un certain Ghanem Nuseibeh, qui affirme qu’on ne verra plus d’Européens et que, surtout, cette taxe aurait été mise en place pour empêcher la jeunesse qatarie de se saouler… 

« Je ne vais plus à QDC [Qatar Distribution Company] vu que maintenant, la bière coûte aussi cher que le champagne en boîte de nuit. Ils peuvent toujours courir pour que je paie leurs 100 % de taxe ! »

- Un Français résident au Qatar

Ce que l’on peut dire en se rendant dans les bars de la capitale, c’est que les « expats », dont un bon nombre d’Européens, sont toujours là malgré tout, et qu’on n’y trouve que très rarement de « jeunes Qataris bourrés ».

Cependant, cette augmentation des prix n’a pas enchanté la population, du moins celle des expatriés, la seule à avoir pris la parole ouvertement sur le sujet. À l’instar de Jérôme*, un Français d’une quarantaine d’années résidant au Qatar : « Je ne vais plus à QDC vu que maintenant, la bière coûte aussi cher que le champagne en boîte de nuit. Ils peuvent toujours courir pour que je paie leurs 100 % de taxe ! »

Serena*, une Soudanaise d’une vingtaine d’années, estime de son côté que boire de l’alcool « est presque devenu un luxe ».

La jeune femme a vécu au Qatar quasiment toute sa vie. « Nous entendions parler de cette augmentation depuis quelques années maintenant, mais nous ne pensions pas que ce serait d’autant, donc ça nous a vraiment choqués quand les prix ont été publiés », se souvient-elle, avant d’ajouter : « Je ne pense pas que l’alcool devrait être aussi cher. Cependant, je pense que le Qatar a le droit de taxer ce genre de produits ».

Pourquoi cette taxe ?

Sur la route de la QDC pour tenter de décrocher une interview, le chauffeur de taxi commence à nous raconter pourquoi d’après lui, les prix sur l’alcool ont augmenté. Il affirme que vers la fin de l’année 2018, un gros trafic tenu par des Indiens aurait été démantelé par les autorités. Leur méthode ? Acheter de grosses quantités à la QDC pour les revendre au détail et se faire une marge.

Un verre de rosé à l’hôtel Saint Régis de Doha coûte désormais 18 euros (Roxanne D'Arco)
Un verre de rosé à l’hôtel Saint Régis de Doha coûte désormais 18 euros (Roxanne D'Arco)

Une histoire que Middle East Eye n’a pas pu vérifier mais que d’autres personnes ont relayée. « Il y a des petits trafics comme ça dans presque tout le pays. Il y en a certains qui livrent même à domicile, et honnêtement, je ne peux pas vous confirmer leur lieu de ravitaillement », déclare Doumé*, un Camerounais employé dans un hôtel cinq étoiles de Doha.

Pour lui, la taxe est surtout due au blocus imposé depuis juin 2017 au Qatar par ses voisins, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et Bahreïn, ainsi que par l’Égypte.

Officiellement, les revenus générés par cette taxe devraient être réinvestis dans la santé, l’éducation et les infrastructures du pays. Et tout ça, sur le dos de produits mauvais pour la santé. Car la taxe ne concerne pas seulement l’alcool. Les boissons énergétiques et le tabac sont aussi taxés à 100 % aujourd’hui. Une cartouche de cigarette coûte quasiment 50 euros. Quant aux boissons gazeuses, leur prix a augmenté de 50 %.

Une baisse de la consommation

Concrètement, rien n’a vraiment changé. Officiellement, une personne a toujours deux options si elle est résidente au Qatar. La première, réservée aux expatriés, est d’aller à la QDC, qui est l’unique distributeur du pays de produits illicites, c’est-à-dire de l’alcool et du porc.

Pour cela, il faut remplir plusieurs conditions : avoir le statut de résident au Qatar depuis plus de trois mois, payer une sorte d’abonnement à l’année, avoir plus de 21 ans et vivre dans un endroit privé. Donc pas un hôtel. Impossible d’entrer dans ce magasin sans avoir la carte du QDC. Un agent vérifie avant d’y entrer.

« J’étais choquée de voir que c’était vide. D’habitude, les jeudis sont un jour particulièrement agités pour ce magasin »

- Une Soudanaise vivant au Qatar

La deuxième option demeure les hôtels et les bars. Elle est ouverte en théorie à tous, sachant toutefois que dans une volonté de ne pas mélanger alcool et religion, les femmes voilées ne sont pas autorisées dans certains lieux tels que les boîtes de nuit et qu’il est également impossible de se rendre en habits traditionnels qataris – hommes ou femmes – dans les discothèques et la plupart des bars.

Bien que ces circuits de distribution soient toujours disponibles, la hausse des prix a eu un impact visible sur la consommation. Courant avril, Serena s’est rendue à la QDC un jeudi soir avec un ami : « J’étais choquée de voir que c’était vide. D’habitude, les jeudis sont un jour particulièrement agités pour ce magasin ».

La jeune femme explique qu’elle a dû modifier ses habitudes de consommation pour ne pas dépenser trop d’argent : des sorties arrosées moins fréquentes et une sélection plus rigoureuse des endroits où boire un verre.

Une tendance confirmée par une personne travaillant dans un bar de West Bay, le quartier moderne de Doha parsemé de certains des plus hauts gratte-ciel de l’émirat : « Maintenant, les gens regardent les prix d’abord. Même s’ils viennent toujours, on sent qu’ils viennent moins que d’habitude. Ils se soucient moins de l’ambiance que du prix désormais. »

Doumé note cependant que la taxe sur l’alcool « n’empêche pas les gens de continuer d’en consommer ». Au contraire, affirme-t-il, « il y a toujours de plus en plus de consommateurs, et pour la plupart, des Européens et Européennes. »

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Pour les Qataris, la taxe ne change rien. Doumé explique d’ailleurs qu’il n’est pas rare dans les établissements gratifiés de deux ou trois étoiles que les prix changent pour les faire payer davantage.

« Quand je sors avec mon ami qatari par exemple, quand je vais dans un bar et que je me rends compte que le verre de vin, que je paie peut-être 80 rials [20 euros] d’habitude, ils le vendent 120 rials [30 euros], la raison est simple : ils ont vu le Qatari. Et ce sont des bons payeurs. Tu as envie de l’arnaquer. Et ce sont des gens qui ont bon cœur », détaille-t-il avec un sourire.

Globalement, « ils vont là où le service est bon. Dans mon établissement, il y en a qui viennent chaque jour », ajoute Doumé. Il affirme que l’hôtel où il travaille accueille des clients qataris réguliers, et qui ne se cachent pas vraiment : « Certains s’en fichent et viennent en tenue traditionnelle. Il faut savoir que dans ce cas-là, ce sont des personnes qui ont de l’influence. D’autres essaient d’être plus discrets et mettent des vêtements ‘’décontractés’’ ».

Parmi ces personnes plus discrètes, il arrive, plus rarement, qu’il voit des femmes, « mais elles ne sont pas nombreuses ».

Et la Coupe du monde alors ?

Officiellement, la taxe est gérée par le ministère des Finances. Malgré une dizaine de demandes d’interview par mail, et quelques appels, MEE n’a pas reçu de réponse. Parmi les questions, forcément, une sur le possible impact de la taxe sur la Coupe du monde de football 2022.

Un sujet apparemment tabou, au point que non seulement nos témoins n’ont pas souhaité témoigner avec leurs vrais noms, mais que chaque bar contacté – plus d’une dizaine – a refusé ou jamais répondu à nos sollicitations.

« J’ai même l’impression que certains doubleront encore les prix lors de la Coupe du monde. Il n’y a pas mieux à plumer que les touristes ! »

- Un employé dans un hôtel de Doha

Cependant, le ministère a organisé un événement en février 2019 à destination des entreprises, qui a été rapporté dans plusieurs médias qataris, dont The Peninsula.

Hamad Mohamed al-Attiyah, un responsable de l’autorité fiscale du pays, y aurait affirmé que la taxe était bien reçue par la communauté qatarie et que cela n’aurait « aucun impact » sur les événements organisés par le pays, comme la Coupe du monde. Par ailleurs, il aurait précisé que des produits pourraient être ajoutés ou retirés de cette taxe.

Pour autant, le 7 juillet, le site IloveQatar.net révélait que plusieurs bars n’avaient pu se ravitailler pendant deux semaines. Le 9 juillet, une mise à jour de l’article précisait que non seulement la situation était rétablie, mais que les prix à QDC auraient baissé de 30 %. Cela n’a cependant pas fait l’objet d’une annonce officielle et les prix restent élevés.

Ces tâtonnements présagent-ils un changement de politique de la part du gouvernement qatari en vue d'éviter des retombées négatives sur la Coupe du monde ?

Serena estime que la hausse des prix pourrait en effet avoir un gros impact sur l’événement. « Habituellement, la Coupe du monde est associée au fait de boire de l’alcool tout en regardant le match face à un écran, voire même dans un stade. Donc si les prix restent les mêmes, je pense que ce sera un problème. Je ne pense pas qu’il y aura beaucoup de clients satisfaits. »

Doumé pense en revanche que les tarifs resteront élevés. « J’ai même l’impression que certains doubleront encore les prix lors de la Coupe du monde. Il n’y a pas mieux à plumer que les touristes ! », plaisante-t-il.

Si Nasser al-Khater, responsable de l’organisation du Mondial au Qatar, a promis une « expérience inoubliable » aux personnes qui viendront pour l’événement, malgré la taxe, seul le temps dira qui, des supporters ou des autorités qataries, trinquera en 2022.

* Nom d’emprunt.