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Serpents et scorpions : les Syriens déplacés par les attaques du gouvernement font face à de nouveaux dangers

Réfugiés dans des camps de fortune, n’ayant même pas une tente pour s’y abriter, les déplacés de la province d’Idleb vivent dans des conditions difficilement supportables
Une famille s’abrite sous une tente de fortune dans un camp de réfugiés de la région d’Idleb (MEE/Mustafa Dahnon) 

Montrant du doigt le camp en plein air qui est devenu son domicile, Mohammed essuie les larmes qui se mettent à couler sur son visage. « Regardez autour de vous : est-ce une façon saine d’élever une famille ? », demande-t-il.

Mohammed et les siens se sont réfugiés dans ce camp situé près de la ville de Hazano, à 20 km au nord d’Idleb, pour fuir les combats en cours dans le dernier bastion des rebelles syriens, alors que les forces du président Bachar al-Assad et de ses alliés russes progressent dans la province en direction du nord.

Une mère et son bébé dans le camp (MEE/Mustafa Dahnon)
Une mère et son bébé dans le camp (MEE/Mustafa Dahnon)

Bien qu’elles soient à l’abri du danger immédiat que représentent les frappes aériennes et les bombardements, les quelque mille familles qu’abrite ce camp de fortune vivent dans des conditions particulièrement difficiles.

Si certaines d’entre elles ont eu la chance d’obtenir une petite tente pour s’y loger, beaucoup vivent sans toit, sous les arbres, se contentant de petits tapis et de couvertures pour couvrir le sol et s’y asseoir et dormir.

Les familles font également face à d’autres dangers, notamment les serpents et les scorpions. Les parents craignent que leurs enfants ne soient mordus car il fait chaud et les nuisibles sont fréquents dans la région.

« La situation est insupportable ! », lance Mohammed.

Une situation « tragique »

Environ trois millions de personnes vivent à Idleb, dont beaucoup sont des déplacés internes provenant de zones sous le contrôle de l’opposition qui ont été reprises par le gouvernement.

Les forces pro-Assad ont pénétré dans le sud d’Idleb, prenant récemment le contrôle de Khan Cheikhoun, une ville située à proximité d’un axe routier essentiel reliant Damas à Alep à travers la province.

Samedi dernier, les avions de combat ont interrompu leurs bombardements suite à l’annonce d’un cessez-le-feu unilatéral par le gouvernement syrien et la Russie. Les précédentes trêves n’avaient toutefois duré que quelques jours, voire seulement quelques heures.

Ahmed al-Abedo s’est réfugié dans le camp de la ville de Kafranbel, dans la campagne méridionale d’Idleb, avec ses cinq enfants pour échapper aux attaques du gouvernement.

« Nous avons dû partir car le régime menait des raids continus depuis quatre jours dans notre zone », raconte-t-il à Middle East Eye. « Les lourdes bombes ont détruit nos maisons et notre quartier. Nous n’avions pas d’autre choix que de partir. »

Comme beaucoup de familles, lui et ses enfants – l’aîné âgé de neuf ans et le plus jeune de six mois – n’ont quasiment rien pour se mettre à l’abri des éléments.

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 « Nous voulons des tentes. C’est essentiel, car il va pleuvoir le mois prochain », poursuit-il.

« Notre situation est tragique : nous n’avons pas de toilettes, peu d’eau, pas d’argent. »

Ahmed al-Abedo travaille parfois, mais cela ne suffit pas pour nourrir ses enfants, en particulier un nourrisson qui pleure tout le temps de faim et d’inconfort dans son couffin placé sous les arbres pour le protéger du soleil brûlant.

« Les personnes plus âgées peuvent tolérer une telle situation, mais les jeunes enfants ne le peuvent pas », déclare Ahmed.

Selon la direction de la santé d’Idleb, le nombre de personnes déplacées dans le gouvernorat entre avril et fin août a atteint 910 000, dont 198 000 arrivées entre le 11 et le 21 août.

Mustafa Abdo, médecin et porte-parole de la direction, déclare qu’il existe un besoin urgent de tentes, de médicaments et de vivres. Il n’y a en outre pas de toilettes dans le camp. Le Dr Abdo prévient que des problèmes de santé comme la diarrhée, les poux et les maladies de peau toucheront bientôt les réfugiés en raison du manque d’installations adéquates.

L’épuisement commence à se faire sentir chez de nombreux résidents du camp, car peu parviennent à trouver le sommeil en dormant ainsi à la belle étoile. Les enfants ont l’air fatigué, ils sont couverts de poussière et de mouches.

« Hier, j’ai veillé toute la nuit pour protéger mes enfants des insectes, des serpents et des scorpions venimeux », témoigne Fatima, qui a fui la ville de Kafr Ruma.

« Là-bas, nous ne dormions jamais à cause des bombardements incessants ; ici, nous ne dormons pas par peur des serpents et des scorpions. »

« Il ne nous reste plus rien »

Plus de 370 000 personnes ont été tuées et des millions de personnes déplacées depuis le début de la guerre civile en Syrie en 2011.

Malgré une série de victoires et de défaites, la majorité du pays a désormais été reconquise par les forces loyales à Assad. Seule Idleb demeure sous le contrôle des rebelles, composés principalement de l’ancien groupe affilié à al-Qaïda, Hayat Tahrir al-Cham (HTC).

L’offensive aérienne et terrestre en cours à Idleb se déroule malgré un accord conclu en septembre de l’année dernière entre la Russie et la Turquie – soutien des rebelles – en vue de la mise en place d’une zone tampon dans la région.

Bien que les troupes turques aient été déployées dans douze points de surveillance autour de la zone tampon désignée, le plan n’a pas encore été exécuté. La Russie a toutefois annoncé vendredi dernier que les troupes du gouvernement syrien maintiendraient unilatéralement un cessez-le-feu à partir du samedi suivant.

Depuis avril, les bombardements accrus de l’armée syrienne et de la Russie ont tué plus de 950 civils à Idleb.

La Turquie étant réticente à accueillir de nouveaux réfugiés syriens, qui sont déjà 3,7 millions à vivre dans le pays, les habitants d’Idleb n’ont pratiquement nulle part ailleurs où aller.

Une fillette dort sur une natte dans le camp de réfugiés de la région d’Idleb (MEE/Mustafa Dahnon)
Une fillette dort sur une natte dans le camp de réfugiés de la région d’Idleb (MEE/Mustafa Dahnon)

« Nous avons sérieusement besoin de l’aide d’organisations internationales car notre situation est misérable et les enfants tombent très malades à cause des conditions dans lesquelles nous vivons », déclare Ibrahim Arnous, un résident du camp.

« Je n’ai ni travail ni argent. Je vis grâce à l’aide de personnes généreuses qui nous donnent à manger », ajoute-t-il.

« Ce n’est pas pour moi que je m’inquiète ; nous pouvons vivre sans pain. Mais mon bébé de sept mois a besoin de lait et nous ne pouvons pas nous en procurer. Nous n’avons que quelques arbres pour protéger les enfants du soleil. »

Sana Arnous, une parente d’Ibrahim également réfugiée dans le camp, ajoute qu’elle doit en plus s’occuper de son mari, qui, rapporte-t-elle, a subi une perte de mémoire après avoir été touché par un obus qui a frappé leur maison dans le village d’Alteh, dans la campagne située au sud d’Idleb.

« Depuis, il ne reconnaît ni ses enfants ni moi », indique-t-elle. « Je le nourris et je l’emmène aux toilettes. »

« Nous n’avons pas d’argent pour louer une maison. Nous avons été la dernière famille à quitter le village parce que nous sommes pauvres. Nous n’avions pas d’argent pour partir », raconte-t-elle.

« Il ne nous reste plus rien. »

Traduit de l’anglais (original).