Aller au contenu principal

Au Yémen, une série du Ramadan provoque un tollé

Les tropes racistes et anti-réfugiés diffusés dans la nouvelle série télévisée Cappuccino ont donné lieu à des appels à l’arrêt du programme
Diffusée à l’occasion du Ramadan, la série télévisée Cappuccino a suscité un vif émoi en raison d’acteurs en blackface (capture d’écran)
Par
Ta’izz, Yémen

Au Moyen-Orient, le Ramadan est la saison des sitcoms et des séries télévisées, en particulier au Yémen, où peu de chaînes diffusent des fictions en dehors du mois sacré.

Après avoir rompu le jeûne au coucher du soleil, de nombreux Yéménites aiment regarder la télévision en famille. 

La plupart des chaînes de télévision diffusent des séries qui projettent les opinions politiques de leurs propriétaires et opérateurs, six ans après le début de l’offensive menée par l’Arabie saoudite dans le pays contre les Houthis.

Mais alors que la politisation des programmes du Ramadan n’a rien d’inhabituel au Yémen, une nouvelle série intitulée Cappuccino a suscité un vif émoi en raison de deux acteurs grimés en noir.

Le blackface, qui consiste à foncer sa peau, est dénoncé comme une caricature raciste et une appropriation des cultures noires. Il s’agit d’une pratique ancienne au Moyen-Orient comme ailleurs.

Les « blackfaces » de stars arabes, une solidarité jugée de mauvais goût avec les manifestations aux États-Unis
Lire

Diffusée sur la chaîne Yemen Shabab TV établie en Turquie, Cappuccino met en scène deux personnages noirs employés dans un café. Sauf qu’ils sont joués par des acteurs yéménites grimés en noir qui parlent un arabe volontairement écorché pour imiter les réfugiés africains au Yémen.

Un certain nombre de scènes de Cappuccino ont été critiquées, notamment celle où l’actrice à la peau artificiellement foncée embrasse sur la joue une Yéménite à la peau plus claire, qui exprime un dégoût visible.

Dans une autre scène, cette même actrice se présente comme la « responsable des toilettes ».

Des appels à la déprogrammation de Cappuccino ont été lancés. Le célèbre caricaturiste yéménite Rashad al-Samie est également monté au créneau.

Un passage vers l’Arabie saoudite

Pour de nombreux Yéménites, dont certains ont des ancêtres africains, la série recycle des clichés racistes éculés visant les habitants noirs du pays.

Les Akhdam, qui se distinguent du reste de la population yéménite par leur peau plus foncée, descendraient de soldats éthiopiens installés dans le pays à l’époque des invasions aksoumites à l’époque préislamique.

Faute d’origine tribale confirmée, ils sont souvent traités comme des étrangers par de nombreux Yéménites et cantonnés à des métiers ingrats, tels que réparateur de chaussures ou balayeur de rues.

Dans le même temps, au cours des dernières années, des milliers de personnes originaires de toute l’Afrique de l’Est ont traversé la mer Rouge avec l’aide de passeurs dans l’espoir d’entrer en Arabie saoudite. Le Yémen représente souvent pour eux le seul passage viable pour l’Arabie saoudite.

Des migrants africains reçoivent de la nourriture et de l’eau dans un stade de football à Aden au Yémen, où les autorités les ont confinés (AFP)
Des migrants africains reçoivent de la nourriture et de l’eau dans un stade de football à Aden au Yémen, où les autorités les ont confinés (AFP)

Nombreux sont ceux qui utilisent également ce pays en guerre comme point de transit pour économiser de l’argent avant d’entrer dans le royaume riche en pétrole. La pandémie de COVID-19 a poussé l’Arabie saoudite à fermer ses frontières, bloquant ainsi plusieurs milliers de personnes au Yémen.

« Je suis noir et ma grand-mère est Éthiopienne, mais j’ai travaillé dans des compagnies pétrolières et maintenant, j’ai mon propre projet et je sers davantage mon pays que d’autres qui le détruisent », confie à Middle East Eye Yasin Abdullah, un Yéménite vivant à Ta’izz, dans le sud-ouest du pays.

« Yemen Shabab TV envoie un mauvais message, selon lequel les noirs – en particulier les Éthiopiens – ne font que nettoyer les toilettes et servir des gens à la peau claire. »

Nasser al-Qubati, qui habite la province de Hodeida, souligne que le racisme et la discrimination sont des pratiques répandues dans les programmes télévisés yéménites, qu’elles soient fondées sur la couleur de la peau, l’appartenance ethnique ou des stéréotypes régionaux.

« Yemen Shabab TV envoie un mauvais message, selon lequel les noirs – en particulier les Éthiopiens – ne font que nettoyer les toilettes et servir des gens à la peau claire »

- Yasin Abdullah, un habitant de Ta’izz

« Nous avons déjà vu plusieurs séries yéménites présentant les Tehami [de Hodeida] comme une communauté sans éducation où les femmes ne sont bonnes à rien, ce qui est faux », affirme-t-il à MEE. « Nous avons dénoncé plus d’une fois le racisme dont nous sommes victimes, mais personne ne supervise les séries télévisées et les sitcoms produites hors du Yémen. »

Yasin Abdullah craint qu’en propageant des perceptions négatives des réfugiés éthiopiens et somaliens au Yémen, Cappuccino ne contribue à renforcer les préjugés contre ces communautés vulnérables.

« Il est vrai que de nombreux réfugiés éthiopiens et somaliens font le ménage dans les restaurants et les cafés, mais il n’y a pas de honte à cela », soutient-il. « Au contraire, c’est tout à leur honneur. Ils ne volent pas et ne font rien d’illégal, ils travaillent pour avoir de quoi manger. »

« Le véritable crime est commis par cette chaîne de télévision qui met en scène des personnes à la peau claire qui traitent les réfugiés de manière dégoûtante », ajoute-t-il.

« Cette chaîne ne représente pas les Yéménites »

Nasser al-Qubati ne regarde pas les séries télévisées yéménites, car elles utilisent selon lui le racisme à des fins humoristiques.

« Nous ne voulons pas de comédies qui insultent des communautés en raison de leur couleur de peau ou de leur région d’origine, affirme-t-il. Nous demandons l’arrêt de ces séries télévisées. »

Les réactions négatives suscitées par Cappuccino sont source d’espoir pour Yasin Abdullah. « La campagne contre cette sitcom et la chaîne qui la diffuse me réconforte quant au fait que cette chaîne ne représente pas les Yéménites », explique-t-il.

Les Yéménites interrogés par MEE semblent largement convaincus que le contenu diffusé par les chaînes de télévision dans le pays est peu contrôlé, d’autant plus que la plupart d’entre elles sont établies en dehors du Yémen.

Comment le monde du divertissement arabe a contribué au racisme anti-noir au Maghreb et au Moyen-Orient
Lire

Par exemple, Cappuccino a été produite par une société située en Jordanie. MEE n’a pas pu joindre l’équipe de la série pour recueillir des commentaires.

Zakaria Dahman, producteur de télévision yéménite, indique à MEE que le racisme à l’encontre des Noirs et des réfugiés observé dans Cappuccino est le fait des personnes en charge du scénario et de la production.

« Cappuccino encourage le racisme à travers les paroles et le comportement d’acteurs et d’actrices, c’est une grosse erreur de la part du scénariste et du producteur », soutient-il.

« Nous sommes au XXIe siècle et nous devons rejeter ces mauvais comportements. Mais malheureusement, il y a des gens qui le représentent encore dans des sitcoms.

« Le racisme n’a rien d’humoristique. Cette sitcom essaie de faire rire les gens en n’utilisant ni les bons comportements, ni les bons acteurs. »

« Il n’y a pas de message clair dans cette sitcom et le contenu est très faible. Je pense que c’est parce qu’elle a été produite sous pression en prévision du Ramadan »

- Zakaria Dahman, producteur de télévision

Zakaria Dahman précise qu’en général, les chaînes yéménites ne commencent à produire leurs séries du Ramadan que quelques mois ou quelques semaines à l’avance, ce qui laisse peu de temps pour produire un travail de qualité. Il souligne également que certains propriétaires de chaînes de télévision imposent leurs idées de séries, même s’ils n’ont pas d’expérience dans l’écriture de scénarios.

« Tous ces facteurs donnent lieu à des programmes de piètre qualité et truffés d’erreurs », explique-t-il.

Zakaria Dahman donne également son avis au sujet de Cappuccino : « Il n’y a pas de message clair dans cette sitcom et le contenu est très faible. Je pense que c’est parce qu’elle a été produite sous pression en prévision du Ramadan. »

Au lieu de foncer le visage d’acteurs yéménites, Yemen Shabab TV aurait dû engager des acteurs éthiopiens pour incarner les réfugiés dans Cappuccino tant que le message de la série était positif pour les téléspectateurs, soutient également Zakaria Dahman.

Une télévision politisée

Dans le sillage de la débâcle de Cappuccino, certains en viennent à se demander si les séries télévisées yéménites valent la peine d’être regardées.

« Avant, j’appréciais les sitcoms yéménites, mais récemment, j’ai complètement arrêté de les regarder parce qu’elles sont politisées et parce qu’elles ciblent les gens en raison de leur région d’origine et de leur couleur de peau. Ces sitcoms éveillent la haine dans le cœur des Yéménites, alors que j’apprends à mes enfants à aimer leur prochain et à vivre pacifiquement en société », affirme Yasin Abdullah.

Mamoon Mohammed, professeur de sociologie, estime que les séries télévisées yéménites encouragent la division au lieu de l’unité entre les communautés, en grande partie à cause des affiliations politiques de chaque chaîne.

Dans un sketch raciste, une célèbre actrice égyptienne se moque des Soudanaises
Lire

« La plupart des séries télévisées yéménites sont racistes, elles critiquent certains Yéménites en raison de leur couleur de peau, de leur région d’origine et de leur affiliation politique, et cette année, le racisme vise les réfugiés de la Corne de l’Afrique », indique-t-il à MEE.

« Ce n’est pas de ce genre de série télévisée dont les Yéménites ont besoin. Nous avons besoin de séries qui appellent à la paix, unissent la communauté et invitent les Yéménites à s’accepter les uns les autres et à accepter les réfugiés qui ont fui leur pays », ajoute Mamoon Mohammed.

« Si les habitants de la Corne de l’Afrique regardent les sitcoms racistes à l’encontre des réfugiés au Yémen, ils auront une mauvaise attitude envers les réfugiés yéménites dans leur pays, ce dont nous n’avons pas du tout envie. »

Même si les acteurs yéménites peuvent dire qu’ils travaillent sous pression et même s’il peut être difficile de trouver les fonds nécessaires pour réaliser des séries télévisées de qualité dans des délais très courts, Mohammed estime « que ce n’est pas une raison valable pour être raciste. »

« Nous appelons les Yéménites à faire preuve de compassion entre eux et avec les autres à l’intérieur du pays et au-delà. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.