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La place de l’humanité dans les cieux : introduction à la cosmologie islamique

Pendant des siècles, les intellectuels musulmans ont été fascinés par l’origine de l’univers et ont tenté de l’expliquer à l’aide du Coran et de l’observation scientifique
Une miniature d’un exemplaire ottoman du Livre des merveilles de la création et leurs singularités, écrit au XIIe siècle par Zakariya al-Qazwini (domaine public)

Depuis l’aube de l’islam, les musulmans étudient la cosmologie. C’est une branche à la fois de la physique et de la métaphysique qui s’interroge sur la nature de notre univers, établissant des théories sur ses origines, sa dynamique, son évolution et sa fin.

Preuves de l’intérêt du monde arabe médiéval pour la cosmologie, un certain nombre d’étoiles sont toujours connues sous leur nom arabe et il existe un grand corpus de recherches d’intellectuels arabes dans des champs tels que l’algèbre et la trigonométrie, très utilisés en astronomie.

Ibn SinaIbn al-Haytham (Alhazen en latin) et al-Qazwini  ne sont que quelques-uns des nombreux intellectuels de l’époque qui ont imprimé leur marque sur la cosmologie, et leur influence se ressent encore à ce jour. 

La cosmologie des sociétés musulmanes découle principalement du Coran, de la sunna (tradition orthodoxe de l’islam), des hadiths (recueils des faits et propos de Mohammed) et des sources islamiques plus tardives.

S’il n’y a jamais eu de consensus au sein de la communauté musulmane sur la cosmologie de notre monde, certaines théories ont gagné en popularité au fil du temps.

La plupart d’entre elles datent des VIIe-XIIIesiècles, alors que l’islam était en plein âge d’or.

Dans cet article, Middle East Eye se penche sur quatre notions clés du champ de la cosmologie sur lesquelles se sont concentrés les intellectuels musulmans.

Temporalité de l’univers

La théorie qui prévalait parmi les philosophes et théologiens musulmans du Moyen Âge concernant la nature temporelle de l’univers était que ce dernier avait une longueur finie, avec un début et une fin définie.

Le théologien abbasside al-Ghazali a adopté l’argument du philosophe chrétien Jean Philopon selon lequel l’infini est impossible pour le justifier.

Sa théorie repose sur les postulats suivants : puisque les infinis ne peuvent exister et que remonter dans le temps indéfiniment est une forme d’infini, alors remonter dans le temps indéfiniment est impossible ; donc l’univers doit avoir un commencement.

Cette illustration du XVe siècle montre une carte du monde avec une Terre sphérique entourée par Bahr al-Zulumat ou « mer des Ténèbres » (Bibliothèque du Congrès américain)
Cette illustration du XVe siècle montre une carte du monde avec une Terre sphérique entourée par Bahr al-Zulumat ou « mer des Ténèbres » (Bibliothèque du Congrès américain)

Le Coran énonce que notre univers a été créé en six jours et qu’un jour dans le Coran équivaut à cinquante-cinq mille ans sur terre.

Les intellectuels musulmans du début du Moyen Âge ont choisi d’interpréter la description de ces six jours de création comme six phases distinctes dans l’histoire de notre univers.

Cependant, ces périodes n’étaient pas définies et on ne savait pas ce qui s’était passé lors de chacune d’entre elles.

D’autres pensaient que la création durerait six ou sept mille ans et qu’il ne restait qu’environ cinq cents ans.

Tous n’étaient pas convaincus toutefois. Par exemple, le penseur fatimide du XIe siècle al-Shirazi a remis en cause le fait de pouvoir mesurer la création à l’aune du temps alors que celui-ci n’avait pas encore été inventé. De même, comment un être aussi puissant qu’Allah pourrait-il être limité par le temps, composante qu’il a lui-même créée ?

Cosmographie

Un élément clé de la cosmologie est la cosmographie, la branche de la physique qui tente de cartographier notre univers.

Le Coran est clair sur le fait qu’al-Janna (le paradis) existe et est composé de sept cieux, ayant chacun son propre ordre naturel. Cependant, la nature de cet ordre n’est pas définie.

Le Sidrat al-Muntaha, jujubier qui se trouve au septième ciel, serait l’extrémité physique de l’existence pour toutes les créatures d’Allah, aucun mortel ne peut aller au-delà.

Les prophètes musulmans résideraient dans chaque ciel aux côtés de certains anges connus. Selon la tradition islamique, c’est ce qu’a constaté le prophète Mohammed lors de son voyage nocturne où il est monté au ciel et a été accueilli par chacun de ces prophètes, avant de rencontrer Allah où il a été emmené au Sidrat al-Muntaha par l’ange Gabriel.

Celles et ceux qui sont récompensés par Allah dans l’au-delà résideront dans un des cieux correspondant aux bonnes actions réalisées pendant leur vie.

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Une illustration du Livre des merveilles de la création, œuvre de Zakariya al-Qazwini (Bibliothèque du Congrès américain)

Les intellectuels du Moyen Âge ont suggéré différents noms pour chacun de ces cieux et ce qu’on pourrait y trouver. 

Sous le premier ciel se trouvent sept terres parallèles les unes aux autres – les humains habitent le sommet, et Iblis (Satan) se tapit dans les profondeurs. L’enfer dans l’islam, que les musulmans appellent Jahannam, est une fosse qui serait composée de sept portes.

La première porte, également appelée Jahannam, est un purgatoire pour les pécheurs musulmans et As-Sirat est le pont suspendu que traversent obligatoirement toutes les âmes ressuscitées.

Les sept portes du Jahannam seraient énormes – assez profondes pour que les pierres qu’on leur jette tombent pendant 70 ans et assez larges pour que marcher d’une extrémité à l’autre prenne 40 ans.

Le polymathe médiéval Imam al-Qurtubi affirmait qu’il faudrait 500 ans pour passer d’une porte à l’autre.

Mondes multiples

Basant son argument sur un verset du Coran qui dit « Louange à Dieu, Seigneur des mondes », le physicien, philosophe et alchimiste al-Razi (Rhazès en latin, né en 864) a critiqué la notion qui prévalait selon laquelle la Terre était au centre de l’univers.

Il se demandait si le terme « mondes » utilisé dans ce verset pouvait impliquer l’existence de mondes multiples dans notre univers voire un multivers.

Razi était partisan de l’atomisme, qui émet l’hypothèse que l’univers est fait de composants indivisibles appelés atomes.

Le Coran affirme que Dieu est le « seigneur de tous les mondes » (NASA/ESA)
Le Coran affirme que Dieu est le « seigneur de tous les mondes » (NASA/ESA)

Plus précisément, il était partisan d’une branche de l’atomisme défendue par une école de théologie musulmane appelée acharisme. Cela signifie qu’il croyait en l’existence d’espaces vides entre les atomes leur permettant de bouger, de se combiner et de se séparer.

Cette théorie s’étendait à l’espace, et aux espaces entre les étoiles et les constellations, ce qui a amené Razi à faire valoir qu’un espace extérieur infini au-delà de ce que nous pouvions voir existait et qu’Allah a pu remplir ce vide avec une quantité infinie d’autres univers.

Réfutation de l’astrologie

L’astrologie était déjà une pratique pluriséculaire au moment où les intellectuels islamiques ont commencé à s’y intéresser.

Cependant, tous les intellectuels n’ont pas été convaincus par sa légitimité, ce qui a provoqué des débats acharnés.

Des penseurs reconnus tels qu’Ibn al-Haytham, Biruni, Avicenneal-Farabi et Averroès étaient de fervents critiques de l’astrologie, citant à la fois ses erreurs scientifiques et la façon dont elle contredisait l’islam orthodoxe.

Par exemple, les astrologues de l’époque affirmaient que les étoiles étaient négligeables dans la lecture astrologique en raison de leur distance et de leur taille.

Image de la nébuleuse de la Carène, une pépinière d’étoiles, prise par le télescope spatial James-Webb de la NASA (NASA)
Image de la nébuleuse de la Carène, une pépinière d’étoiles, prise par le télescope spatial James-Webb de la NASA (NASA)

Cependant, l’imam mamelouk Ibn al-Jawziyya estimait que les étoiles étaient plus grosses que les planètes.

Tout comme dans d’autres domaines de la cosmologie, ces vifs débats médiévaux à propos de la valeur de l’astrologie ont posé les fondements des opinions des juristes musulmans contemporains, qui condamnent largement l’astrologie, allant même jusqu’à la déclarer illicite.

Quant à l’astronomie, qui était tenue en haute estime par les intellectuels musulmans médiévaux, elle est toujours admirée à ce jour et continue d’être utilisée dans les pratiques islamiques, par exemple lorsqu’il faut calculer les dates d’événements tels que le Ramadan.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

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