Aller au contenu principal

Laïcité en France : Édouard Philippe critiqué pour envisager un droit spécifique aux musulmans

Présenté comme un outsider de la droite, l’ex-Premier ministre attaque la rentrée politique française avec un livre où il accuse l’islam d’être en proie à un « obscurantisme maléfique » qui nécessite des mesures. Une cinquantaine d’intellectuels s’en alarment
Édouard Philippe participe à un débat lors de la Fête de l’Humanité, au sud de Paris, le 17 septembre 2023 (AFP/Julien de Rosa)
Édouard Philippe participe à un débat lors de la Fête de l’Humanité, au sud de Paris, le 17 septembre 2023 (AFP/Julien de Rosa)
Par MEE

« C’est la première fois qu’un responsable politique de ce niveau envisage explicitement un traitement différencié des religions et une remise en cause aussi brutale de la loi de 1905. »

Dans une tribune publiée samedi 16 septembre dans L’Obs, une cinquantaine de personnalités françaises dont l’universitaire Bertrand Badie, le professeur honoraire de la chaire « histoire et sociologie de la laïcité » à l’École pratique des Hautes Études Jean Baubérot ou encore l’écrivaine Annie Ernaux dénoncent une « dérive dangereuse » d’Édouard Philippe.

La loi de 1905 instaure une double séparation, celle des institutions publiques et du religieux, et par conséquent la liberté des religions à s’organiser comme elles l’entendent, et l’égalité des religions devant la loi. 

L’ex-Premier ministre, invité sur France Inter trois jours plus tôt à l’occasion de la sortie de son livre Des lieux qui disent, au sujet des religions et de la laïcité, a affirmé que « la spécificité de l’islam pose des questions que l’architecture juridique de la loi de 1905 n’est peut-être pas en mesure de traiter ».

Il sous-entendait, tout en confiant qu’il n’espérait pas que la France « aille jusque là », qu’« un droit et une organisation spécifique aux musulmans » devrait un jour être envisagé en raison de l’évolution de l’islam.

« Rupture complète »

« On vit dans une société qui se sécularise et qui se désacralise, et dans ce paysage […], il y a une évolution nouvelle, rapide et déstabilisante : la montée d’une religion, l’islam, de plus en plus pratiquée en France », défend-il. « Cet islam, en France comme partout dans le monde, est travaillé par des aspirations contradictoires, [dont certaines] totalement obscurantistes, qui prônent une lecture littérale du texte sacré, une pratique totalement rigoriste, qui est radicalement contraire à la façon dont nous envisageons la vie commune dans notre République française. »

Les signataires de la tribune, intitulée « Hantise de l’islam : jusqu’où oseront-ils aller ? », relèvent que le « concordat » auquel il fait allusion remet en cause la double séparation.

« Il s’agit, en rupture complète avec la loi de 1905, d’une volonté de contrôle d’une religion par la puissance publique et donc de la fin de la séparation entre religieux et politique puisque le pouvoir aurait la possibilité, selon les mots mêmes d’Édouard Philippe, de dire son mot sur l’organisation du culte musulman. Il s’agit aussi d’une rupture dans l’égalité de traitement des religions puisque l’islam serait traité différemment. »

Dans son livre, Édouard Philippe écrit aussi que l’islam « est en proie à un obscurantisme maléfique, ennemi de l’esprit des lumières ».

« C’est vrai, mais ni plus ni moins que les autres religions », lui répond la tribune. « Sans même aller loin avec l’intégrisme hindouiste de [Narendra] Modi [le Premier ministre de l’Inde], n’y a-t-il pas de fortes tendances intégristes dans le judaïsme et le christianisme ? »

« Toutes les religions sont en permanence traversées par des conflits internes entre des conceptions totalitaires qui visent à imposer leur dogme à la société et celles qui en respectent la diversité. La laïcité, telle que la loi de 1905 l’inscrit dans le droit, a permis sinon d’éviter les conflits – ceux-ci ont été nombreux que ce soit sur l’école ou dernièrement sur le mariage pour tous – du moins d’avoir un cadre pour les traiter. C’est ce cadre qu’Édouard Philippe envisage de remettre en cause et ce sont encore les musulmanes et musulmans qui en paieront le prix. »

Rare dans son expression, refusant de commenter l’actualité, Édouard Philippe donne dans son livre « des directions », sans forcément parler de programme, sur l’école, la santé, les grandes infrastructures, la justice et la laïcité.

Personnalité la plus à même de rassembler la droite et le centre dans la perspective de la prochaine présidentielle, il est aussi celui qui attire le plus de voix lors du scrutin prévu en 2027 juste devant Marine Le Pen, selon un sondage Opinionway réalisé fin août. Son mouvement, Horizons, revendique 20 000 adhérents dont 450 maires.

Mais ses ambitions présidentielles pourraient être contrariées : Édouard Philippe est visé par une plainte pour « favoritisme, prise illégale d’intérêts, concussion et détournement de biens et harcèlement moral » dans le cadre de l’animation de la Cité numérique du Havre.

Middle East Eye propose une couverture et une analyse indépendantes et incomparables du Moyen-Orient, de l’Afrique du Nord et d’autres régions du monde. Pour en savoir plus sur la reprise de ce contenu et les frais qui s’appliquent, veuillez remplir ce formulaire [en anglais]. Pour en savoir plus sur MEE, cliquez ici [en anglais].