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« On est tellement loin de la Syrie » : le témoignage d’un photographe syrien blessé à Paris

Alors qu’Ameer al-Halbi couvrait, comme photographe, la manifestation contre la loi « sécurité globale » et les violences policières à Paris, samedi 29 novembre, il a été grièvement blessé au visage par des coups de matraque. MEE a recueilli son témoignage
Le photographe indépendant syrien Ameer al-Halbi pose avec son appareil photo à son domicile, à Paris, le 29 novembre 2020 (AFP)
Par
PARIS, France

« Pour le moment, je ne sais pas si je vais porter plainte. J’ai besoin de me reposer, je suis épuisé. » La douleur transperce le sourire qu’Ameer al-Halbi essaie de garder au téléphone avec Middle East Eye.

« J’avais acheté un casque et un masque à gaz pour me protéger, mais les policiers me les ont confisqués l’an dernier pendant une manifestation des Gilets jaunes. Je n’ai pas assez d’argent pour en racheter. Jusqu’aux dernières violences de samedi dernier, je ne pensais pas que cela pourrait arriver en France. On est tellement loin de la Syrie… »

Le jeune homme, âgé de 24 ans, doit passer d’autres examens médicaux à l’hôpital. « J’ai le nez cassé, mais c’est surtout moralement que c’est dur. »

Samedi 29 novembre, comme à chaque manifestation dans les rues de Paris, le photographe se rend au rassemblement contre la loi dite de « sécurité globale » et les violences policières à Paris avec des confrères et amis. En fin de journée, des affrontements éclatent entre des groupes de manifestants et des forces de l’ordre sur l’immense place de la Bastille.

Ameer al-Halbi est en train de prendre des photos quand il se retrouve coincé par les CRS qui chargent les manifestants. Les coups de matraque pleuvent sur lui, sur son visage, le sang coule.

Les secouristes médicaux qui interviennent sur la base du volontariat lors des manifestations viennent lui donner les premiers soins, mais ils restent bloqués avec lui pendant deux heures avant de pouvoir l’extraire de la place de la Bastille et l’emmener à l’hôpital.

Le pire, pour Ameer al-Halbi, c’est cette attente. Recroquevillé, il repense au jour où il a été blessé, à Alep, en 2011.

Deux balles dans les mains

Il avait alors 15 ans. Il confie à MEE : « J’avais reçu deux balles dans les mains. Depuis samedi, je ressasse en permanence les images de ce jour-là, je revis ce cauchemar sans cesse. Je ne dors presque plus. »

À l’époque, alors que la révolution vient tout juste de commencer en Syrie, les habitants d’Alep rejoignent très vite les rangs de l’insurrection alors pacifique. Mais, déjà, les forces de sécurité du gouvernement syrien tirent sur les manifestants pour les intimider et tenter de limiter la propagation du mouvement de contestation. Une répression qui se transforme vite en guerre civile généralisée dans tout le pays, et qui n’a pas trouvé d’issue à ce jour.

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Quelques heures après la publication de clichés sur les réseaux sociaux montrant Ameer al-Halbi le visage en sang, une enquête administrative a été ouverte à la demande de la hiérarchie policière pour déterminer comment le journaliste a été blessé.

Une enquête est aussi réclamée par l’Agence France Presse (AFP), pour laquelle le jeune photographe collabore régulièrement. L’AFP rappelle dans un communiqué qu’Ameer al-Halbi « exerçait son droit légal comme photojournaliste couvrant les manifestations dans les rues de Paris » et qu’il « se trouvait avec un groupe de collègues clairement identifiés comme journalistes ».

Ameer al-Halbi est arrivé en France au printemps 2017, quelques mois après avoir dû quitter Alep assiégée avec sa mère et sa sœur, à bord d’un bus vert du gouvernement syrien. En décembre 2016, après la signature d’un accord entre les rebelles et les autorités syriennes, ces dernières s’engagent à mettre en place un dispositif d’évacuation des civils pris au piège dans le dernier bastion de l’opposition dans la ville.

Ses photos, prises pendant la bataille d’Alep, lui ont déjà valu plusieurs prestigieux prix de photographie, comme le deuxième prix de la catégorie Spot News pour le World Press Photo en 2017.

Il remporte également la campagne « Regard des jeunes de 15 ans » du prix Bayeux des correspondants de guerre pour une photo culte montrant deux hommes serrant chacun un nourrisson dans leurs bras et marchant dans une rue d’Alep en ruines.

Photographie prise à Alep en juin 2016 par Ameer al-Halbi qui a remporté le prix « Regard des jeunes de 15 ans » à Bayeux (AFP)
Photographie prise à Alep en juin 2016 par Ameer al-Halbi qui a remporté le prix « Regard des jeunes de 15 ans » à Bayeux (AFP)

Un autre de ses clichés montre un secouriste des Casques blancs syriens distribuant des ballons à des enfants, une photo prise par son père, peu de temps avant qu’il ne soit tué dans un bombardement des forces progouvernementales.

Petit, Ameer al-Halbi voulait devenir joueur de football. Mais la guerre et son déferlement de violence en ont décidé autrement.

Quand il commence à vendre des photos à l’Agence France Presse, il choisit un pseudonyme : « Ameer, c’est le prénom d’un grand ami, il est mort pour me protéger du régime. »

Il plonge dans la photographie. Jour après jour, il documente les corps, les morts, mais surtout les histoires.

« Cela m’a aidé à affronter l’enfer sur Terre. Il fallait affronter mes peurs. La photographie a toujours été une passion, elle m’a toujours attiré. »

Le jeune homme blond aux yeux bleus toujours rieurs est devenu grave, presque triste. Aujourd’hui, Ameer n’envisage pas de changer de métier, mais il a besoin de temps avant de réaliser la violence qui s’est abattue sur lui dans « le pays des droits de l’homme » où il s’est réfugié.