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« Le Liban est un pays maudit » : désespoir et colère dans les rues de Beyrouth

Les Libanais sont en colère contre leurs dirigeants et la classe politique après l’explosion du 4 août qui a fait au moins 137 morts et 5 000 blessés. Mais cette tragédie pourrait les désunir au lieu de les rapprocher
Trois jours après la double explosion qui a détruit la moitié de Beyrouth, les Libanais continuent de compter leurs morts (AFP)
Trois jours après la double explosion qui a détruit la moitié de Beyrouth, les Libanais continuent de compter leurs morts (AFP)
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BEYROUTH, Liban

« Vous avez volé nos épargnes dans les banques et maintenant, vous avez pris nos enfants et détruit nos maisons ! Que voulez-vous de plus ? Vous méritez tous d’être pendus ! » Aya écrase d’une geste las une larme qui coule sur sa joue. Pour cette jeune femme, la classe politique est responsable des malheurs qui s’abattent sans répit sur les Libanais depuis des mois.

Le pire de tous est la catastrophe du mardi 4 août. Trois jours après la double explosion qui a détruit la moitié de Beyrouth, les Libanais continuent de compter leurs morts, de panser leurs blessures et d’espérer le retour des dizaines de personnes toujours portées disparues.

Les rues de la capitale sont encore jonchées de débris. Dans les quartiers, des habitants et des volontaires venus de tout le pays font ce qu’ils peuvent pour déblayer les décombres.

« Je suis venu de Batroun [au nord du Liban] avec cinq amis pour aider. Si chacun y met du sien, on pourra peut-être redonner à Beyrouth un statut de capitale », déclare Imad, la vingtaine, en balayant énergiquement un trottoir à Gemmayzé, un quartier durement touché près du port.

Beyrouth n’est plus le même depuis la catastrophe. Le port et les quartiers alentours ressemblent à un champ de bataille. Les hangars et les bâtiments administratifs ont été rasés. Les massifs silos ressemblent à un immense tas de béton difforme. Dans un rayon d’un kilomètre, pas un immeuble n’a été épargnés.

En marchant dans les rues sinistrées, on comprend que les ressentiments des Libanais peuvent être légitimes. Beyrouth est comme frappée par un séisme

Des régions situées parfois à vingt kilomètres de la capitale ont été touchées par la puissante explosion de 2 700 tonnes de nitrate d’ammonium entreposées au port, depuis 2014, à proximité d’un dépôt de feux d’artifice, sans mesures de précaution.

En marchant dans les rues sinistrées, on comprend que les ressentiments des Libanais peuvent être légitimes. Beyrouth est comme frappée par un séisme.

La foule a d’ailleurs laissé éclater sa colère devant le président français Emmanuel Macron, qui a effectué une visite éclair au Liban ce jeudi. « Aidez-nous à nous débarrasser d’eux », lui a lancé une dame en allusion aux dirigeants libanais. « Le peuple exige la chute du régime », a scandé un groupe de personnes devant le chef de l’État français.

La double explosion du 4 août est perçue par la majorité des Libanais comme la catastrophe de trop. Elle intervient alors que le pays, secoué par des crises successives depuis octobre dernier, est en pleine décomposition.

« C’est un acharnement du sort, c’est une punition infligée aux Libanais par une force occulte », commente un senior en ramassant les débris de verre dans son échoppe.

La crise économique et financière la plus grave de l’histoire du Liban est à la fois structurelle et systémique. Les épargnes sont bloquées dans les banques, qui n’autorisent les retraits qu’au compte-gouttes. Des centaines d’entreprises ont fermé, des dizaines de milliers de salariés ont été licenciés, et la situation a empiré avec la pandémie du coronavirus.

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L’effondrement de l’économie est le résultat des choix économiques pris il y a de longues années, qui ont encouragé la rente au détriment des secteurs productifs.

En 2019, le Liban importait plus de 80 % de ses besoins, soit dix-sept milliards de dollars par an, et n’exportait que pour 2,6 milliards. Tous les indicateurs économiques, le budget de l’État, la balance commerciale, la balance des paiements… étaient dans le rouge.

La dépréciation de la livre libanaise, qui a perdu 90 % de sa valeur face au dollar, a détruit le pouvoir d’achat des Libanais, dont 50 % ont basculé dans la pauvreté en quelques mois. La classe moyenne a été laminée.

Le désespoir et le sentiment de l’avenir compromis ont poussé plusieurs personnes à se donner la mort. La vague de suicides des dernières semaines a provoqué une vive émotion dans le pays.

« Le Liban est un pays maudit, je veux partir faire ma vie ailleurs », confie Siham, qui a dû annuler ses fiançailles à trois reprises ces trois derniers mois en raison d’événements liés à la crise.   

« Partir, c’est abandonner le pays »

Cependant, tous ne ressentent pas ce rejet pour le Liban. Si certains n’ont qu’une obsession, celle de partir, d’autres au contraire s’accrochent et restent combattifs. « Partir, c’est abandonner le pays à cette classe politique qui ne le mérite pas », affirme Issam, étudiant en gestion.

« Je n’ai pas pu supporter de voir ces images de Beyrouth et rester inactive », explique Rawan. Avec un groupe d’ami du village, cette jeune fille de 18 ans a rejoint une initiative appelée « Box of Life », lancée par quatre étudiantes. L’idée consiste à collecter des dons divers, d’en faire un colis et de l’offrir à des nécessiteux.

« C’est la moindre des choses que l’on puisse faire pour aider ceux qui en ont besoin », explique Rawan. « Lorsque nous sommes soudés et unis, nous pouvons avancer ». « Nous avons préparé 25 box que nous allons distribuer dans les quartiers sinistrés. Les gens nous accueillent gentiment et nous encouragent à continuer notre action », se réjouit-elle.

Cette initiative est d’autant plus importante que les autorités n’ont encore mis en place aucun dispositif pour prendre en charges les milliers de familles qui ont perdu leur logement dans la double explosion. Le gouverneur de Beyrouth, Marwan Abboud, a fait état de 300 000 sans-abris.

Le Liban est donc au bord d’une crise humanitaire majeure. Emmanuel Macron a annoncé la tenue dans les prochains jours d’une conférence d’aide internationale.

L’agenda du chef de l’État français comportait aussi un épais volet politique puisqu’il a reçu les représentants des grands partis y compris le Hezbollah, et plaidé pour « un nouveau contrat politique ».

Le locataire de l’Élysée a appelé à une enquête internationale pour définir les causes et les responsabilités de la double explosion. Il rejoint en cela la position de personnalités de l’opposition libanaise, comme le leader druze Walid Joumblatt, et du mufti sunnite cheikh Abdel Latif Deriane, proche de l’Arabie saoudite. Mais le Hezbollah et ses alliés sont allergiques aux commissions internationales, qui ont souvent « des agendas cachés ».

Au lieu d’unir les Libanais, la tragédie qui les a frappés risque d’être une nouvelle source de discorde.